Rita « Aya » Ntsame Obiang, symbole d’une justice gabonaise décrédibilisée

« Dans ma vie et dans mon travail, je ne crains que le jugement de Dieu et celui de ma mère… ». Loin d’être anodins, ces propos de l’inénarrable présidente du tribunal de Port-Gentil sont révélateurs du mépris dans lequel cette magistrate tient les membres de l'Inspection générale des services judiciaires du ministère de la Justice.

Rita Ntsame Obiang, aucun égard pour l'Inspection générale Rita Ntsame Obiang, aucun égard pour l'Inspection générale

Cette instance venait, en ce mardi 9 avril 2019, d'auditionner Rita Ntsame Obiang, coupable d’avoir transformé le tribunal de Port-Gentil en une impitoyable officine mafieuse où des magistrats hors-la-loi font la loi. Sous son règne, cette juridiction est progressivement devenue un lieu clos, avec ses règles affichées et ses codes non écrits. C’est sans doute pour y mettre un peu d’ordre l’Inspection des services judiciaire avait longuement entendu Rita Ntsame. Visiblement en pure perte, car latitudinaire à souhait, celle que ses proches appellent affectueusement « Aya » n’a, semble-t-il, pas du tout été impressionnée par  les remontrances de Jacqueline Libizangomo (Inspecteur général) et son équipe d’inspecteurs. La preuve : elle a continué, comme si de rien n’était, à mener grand train, multipliant les allers-retours entre Libreville (où elle passe le plus clair de son temps) et Port-Gentil.

 

Des revenus extraprofessionnels évalués à près de 60 millions de francs CFA par mois

Persuadée que la position de sa mère Louise Angué Edou, conseiller à la Cour constitutionnelle depuis près de trente ans, lui garantit une totale impunité, Rita Ntsame entend à peine les hoquets d’indignation suscités par ses frasques. Pas plus qu’elle ne s’inquiète des éventuelles préventions de son ministre de tutelle qu’elle ne manque pas, en privé, de traiter de « voleur qui a piqué l’argent du groupe Satram/Egca ». Sous couvert d’anonymat, un greffier en poste à la cour d’Appel de Port-Gentil n’a pas manqué de s’interroger : « Je me demande combien gagne Mme la présidente Ntsame Obiang pour se payer le luxe de s’offrir plusieurs fois par semaine, un billet aller-retour sur Afrijet entre Port-Gentil et Libreville. » En effet, des « fugues » à 350.000 francs CFA (soit environ 530 euros) pour une fonctionnaire, et ce, « plusieurs fois par semaine », ont de quoi intriguer. Sauf que la fonctionnaire en question disposerait, d’après des sources concordantes et bien informées, de revenus extraprofessionnels qui varieraient, selon les mois, entre 50 et 60 millions de francs CFA (entre un peu plus de 76.000 euros et près de 92.000 euros).  Comment fait-elle ? Tout simplement en cannibalisant sans état d’âme les entreprises en difficulté et placées par elle sous administration judiciaire.  Du haut de sa fonction de président du tribunal de Port-Gentil, elle a installé une sorte de tour de contrôle à partir de laquelle elle supervise toutes les entrées d’argent de ces sociétés en redressement. Depuis 2018, par exemple, c’est elle qui oriente tous les mouvements financiers du groupe Satram/Egca qui défraie l’actualité ces derniers temps, et dont elle assure, à son propre profit, le recouvrement des créances.  C’est ainsi qu’en septembre 2018, Rita Ntsame Obiang a fait main basse sur une somme de 750 millions de francs CFA que la Comilog devait à Egca. Aidé dans ses culbutes par Séverin-Serge Ondo Oyane, un juge commissaire par elle désigné, la présidente du tribunal n’hésite pas, quand il le faut, à recourir, selon les cas, au trafic d'influence, à la corruption passive ou à l'escroquerie au jugement. 

L'insouciance de la jeune "Aya" a fait place à une dangereuse boulimie financière L'insouciance de la jeune "Aya" a fait place à une dangereuse boulimie financière

A quelques semaines du Conseil supérieur de la Magistrature, le greffier cité plus haut est convaincu que les jours de Rita Ntsame à Port-Gentil sont comptés. Aurait-il eu vent de quelque chose ? Il n’en dira rien. En revanche, il n’a pas hésité à nous livrer son analyse de la situation : « Même après son départ le spectre de cette dame va continuer à hanter négativement les couloirs de notre juridiction qui, elle, mettra des années à reconquérir la confiance des justiciables et du grand public. Quel gâchis ! ».

Plus globalement, ce que l’on retient, c’est qu’en confiant la Justice, clé de voûte de l’État de droit, mais aussi secteur emblématique de la corruption, des passe-droits et de l’abus de pouvoir, à des magistrats comme « Aya », Ali Bongo a assuré au Gabon une place de choix dans la catégorie des Etats voyous. Et si c’était à dessein !

 

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