Brice Fargeon « Laccruche Alihanga », ses barbouzes et ses voleurs

Hier, mercredi 27 novembre, l’opération de nettoyage de la « racaille ajévienne » a connu une brusque accélération. En effet, ils sont, au bas mot, une vingtaine, parmi les têtes d’affiche de la pègre Fargeon « Laccruche » à avoir été transférés à la prison centrale de Libreville après un passage chez le juge.

Le même jour, c’est Grégory Albert Cédric Laccruche Alihanga, maire d’Akanda (banlieue nord de Libreville) et petit-frère de Brice Fargeon, qui se faisait arrêter par des éléments de la direction des Contre-ingérences (B2).  En sa qualité de gérant de la société Dupont Consulting Company (DCC), il va devoir s’expliquer sur le rôle joué par son cabinet dans la disparition de près de 85 milliards de francs CFA des caisses de la GOC (Gabon oil company). Pour rappel, la GOC est une entreprise publique chargée de la commercialisation du pétrole pour le compte de l’Etat gabonais. Au cours de ces deux dernières années, la société était dirigée par un proche de Brice Fargeon, le nommé Christian Patrichi Tanassa Mbadinga. Lequel, en violation des prescriptions légales relatives à la comptabilité des entreprises publiques, a contourné la Cour des comptes pour confier l’audit de la GOC et de ses filiales au cabinet privé DCC, créé en juin 2017 par Grégory Laccruche. A ce jour, DCC n’a rendu aucun rapport sur son travail. Et pourtant le cabinet d’audit a encaissé une rémunération de près de 500 millions de francs CFA sur deux ans. Petit détail qui pourrait avoir son importance lors des investigations, l’appellation Dupont Consulting Company (DCC) renvoie au nom de jeune fille de la maman de Grégory Laccruche et Brice Fargeon : Dupont Elisabeth Etiennette. C’est à croire que chez les Dupont-Fargeon-Laccruche, on opère  en famille comme chez les Dalton. En tout cas, à l’allure où vont les choses, « Maman Dalton Dupont-Fargeon-Laccruche » n’est pas à l’abri d’une interpellation par les services de police ou de justice.

Les Dupont-Fargeon-Laccruche opèrent en famille comme les Dalton Les Dupont-Fargeon-Laccruche opèrent en famille comme les Dalton

Ce qui, dans le contexte actuel, ne serait guère surprenant, le clan Bongo (Sylvia et son fils Nourredine) ayant visiblement décidé d’une reprise en mains vigoureuse des leviers du pouvoir que « la vermine Brice Fargeon » (dixit une proche de Sylvia Bongo) avait sournoisement préemptés à son propre profit. Pour autant, le rêve présidentiel du « prestidigitateur » marseillais serait-il définitivement en train de tourner au cauchemar ?

Bien malin qui pourrait répondre avec certitude à ce qui semble être le principal sujet de préoccupation des Gabonais en ce moment.  Mais à voir la vitesse vertigineuse avec laquelle ses principaux hommes de main tombent les uns après les autres, on pourrait nourrir quelques inquiétudes pour celui qui, il y a encore un mois,  marchait quasiment sur l’eau.  Il aura suffi d’un simple décret pour qu’en quelques heures l’intouchable Brice Fargeon « Laccruche » passe du paradis au purgatoire. Et ce, au moment même où ce véritable spécimen – le seul métis au monde né de deux parents caucasiens – travaillait à l’organisation d’une grand’messe qui devait, en principe, l’amener à la Vice-présidence de la République au mois de décembre. Il y a mis beaucoup de temps, d’énergie et d’argent.  En pure perte, visiblement, puisque ce beau projet a explosé en vol suite à son limogeage, le 7 novembre dernier.  Et ce n’est pas fini.

Aussi, pour bien saisir le fil de ce feuilleton à rebondissement, il convient de s’intéresser à la personnalité de l’acteur principal. Né à Marseille, en juillet 1980, Brice Laurent Jean-Joseph Fargeon, fils d’Elisabeth et Norbert Fargeon, va, au fil des années, devenir son propre virus, un véritable fléau pour lui-même. Un peu sur le mode de ces appareils dotés d’un système d’autodestruction ou d’obsolescence programmée. Du cabinet Price où il a débuté sa carrière professionnelle comme auditeur, à la Compagnie nationale de navigation intérieure (CNI) en passant par la Bgfi et la Sgs, Brice Fargeon a laissé le souvenir d’un homme instable doublé d’un collaborateur véreux. A plusieurs reprises, son goût effréné pour l’argent et les coups tordus a failli le perdre. Mais à part une arrestation en juin 2013, à la suite d’un détournement de fonds au détriment de la société Soc-BTP, il a toujours réussi à passer entre les gouttes. En 2017, c’est cet individu-là que Sylvia Bongo réussit à imposer à son époux pour le poste de directeur de cabinet. A peine installé, « le fléau » met en place un système maffieux tentaculaire. Au gouvernement, au Trésor public, au parquet de Libreville, à la tête sociétés publiques, à la direction des services de renseignements, il fait nommer des obligés et/ou des lampistes. 

Entre barbouzerie et gabegie, les Ajéviens inquiètent Entre barbouzerie et gabegie, les Ajéviens inquiètent

A l’assemblée nationale et dans les conseils municipaux, il dispose, grâce à deux partis politiques créés de toutes pièces (RV et SDG), d’un nombre appréciable d’élus. Le maillage semblait imparable et la conquête du fauteuil présidentiel inratable. Seulement, à la faveur des auditions qui ont suivi l’arrestation inattendue de Stephan Privat,  chef d’un obscur commando constitué de 12 anciens militaires français « invités » par Fargeon en 2018,  les services secrets gabonais ont mis au jour le dessein machiavélique qui se cachait derrière cette « vitrine légale » : la prise du pouvoir par les armes. Informés, les Bongo (particulièrement Sylvia et  Nourredine) prennent  rapidement conscience de l’étendue de la conspiration. D’où l’extrême brutalité leur réaction. En quelques heures, le félon est congédié de la présidence. On lui colle, comme lot de consolation, un ministère de pacotille. Mais ce n’est pas tout, car à peine évincé de son poste de directeur de cabinet du président de la République, Brice Fargeon voit ses nombreux soutiens de circonstance le lâcher. N’est-ce pas, Noël Mboumba et Franck Nguema ? Plus grave, certains vont même carrément se lâcher, à l’image de la volcanique  et très versatile Karine Arissani. Avec sa finesse habituelle, celle-ci n’a pas hésité, la semaine dernière sur Facebook, à accuser son ancien ami de vouloir « formanter un coup d’état ». Rien que ça !

Brice Fargeon et son "amie" Karine Arissani Brice Fargeon et son "amie" Karine Arissani

Le propos n’est peut-être pas très académique, mais dans le fond, il s’agit  d’une affaire particulièrement sérieuse : un Français, Brice Laurent Jean-Joseph Fargeon, alias Brice Laccruche Alihanga, a eu recours à des mercenaires français pour tenter de prendre le pouvoir au Gabon. Pour les besoins de la cause il s’était, au niveau local, offert les services d’une petite poignée de Gabonais corrompus et opportunistes. Parmi ces « traîtres à la nation » dont les noms circulent en ce moment sur Internet, trois figures emblématiques se démarquent.

Ike Ngouoni Aïla Oyouomi. De factotum attitré de Brice Fargeon « Laccruche », il va, à coup sûr, se muer en bouc-émissaire idéal dans l’affaire dite des « 12 anciens militaires français ». Pour avoir fait preuve d’une trop grande docilité à l’égard de celui qui, il est vrai, a contribué à sa fulgurante ascension sociale, Ike Ngouoni Aïla a bêtement endossé le costume du parfait coupable. Car, faut-il le rappeler, c’est lui qui, via son assistante Sandy Ntsame Obame, a organisé – sur les plans administratif et logistique – le séjour au Gabon, à la fin de l’année dernière, de 12 anciens membres des forces spéciales françaises. L’enquête du service des Contre-ingérences (B2) consécutivement à l’arrestation de Stephan Privat, a révélé plusieurs éléments : le groupe est entré au Gabon dans le plus grand secret et sur invitation du porte-parole de la présidence, Ike Ngouoni. Initialement, les militaires français devaient séjourner au Gabon de novembre 2018 à février 2019, le temps pour eux de se trouver des complicités au sein de la Garde républicaine (GR). Mais leur expédition a tourné à la déroute et les « affreux » sont repartis en catimini. C’est cette affaire qui a conduit à l’arrestation de Ike Ngouoni Aïla,  le 21 novembre dernier.

Olivier Nzahou est le deuxième personnage de la galaxie Fargeon à avoir usé de sa fonction pour essayer de noyer le dossier des mercenaires.  Ancien procureur de la République au tribunal de grande instance de Libreville, ce magistrat vénal était le larbin dont se servait Brice Fargeon pour instrumentaliser le parquet à sa guise. Entre voitures de luxe et libéralités en tout genre, le directeur de cabinet d’Ali Bongo a toujours été d’une générosité débordante à l’endroit du procureur. En retour, ce dernier savait se montrer particulièrement reconnaissant. Quand, par exemple, l’affaire des militaires français éclate, Nzahou s’organise pour que Ike Ngouoni, en séjour au Maroc, ne soit pas convoqué. Une mise en cause de ce dernier allait révéler automatiquement l’implication de Brice Fargeon, le véritable cerveau et principal bénéficiaire du putsch en préparation. Avec l’appui de son ministre Edgard Anicet Mboumbou Miyakou, l’ex- procureur Olivier Nzahou fut donc, au niveau judiciaire, le principal bouclier des comploteurs. C’est ça qu’il paie aujourd’hui. Son limogeage ainsi que les risques d’interpellation qui pèsent sur lui ne sont nullement dus aux descentes spectacles qu’il a récemment effectuées chez SanGel ou dans les cuisines de certains hôtels de la place. Ça, ce n’était que de l’enfumage, une mascarade pour, justement, détourner l’attention de ceux qui avaient décidé de lui faire rendre gorge. D’ailleurs, le fait qu’il ait été limogé le même jour que les principaux responsables du Renseignement indique bien le lien avec l’histoire du coup d’Etat « formanté » par Fargeon Brice Laurent Jean-Joseph…

Le troisième homme du trio est une ombre. Comme tous les hackers, Alexandre Obame Obame « Kennex » évolue dans une opacité totale. Dans l’affaire des 12 Français, il a fini par devenir une sorte de « boîte noire », du fait de sa capacité à « faire parler » les téléphones, ordinateurs et comptes Facebook des personnes ciblées par les enquêteurs. Après avoir pendant longtemps servi le tortionnaire Frédéric Bongo, « Kennex » a très vite rebondi en mettant son talent diabolique au service d’un nouveau maître lorsque l’étoile du demi-frère d’Ali Bongo a commencé à pâlir. Dans son rôle auprès de Brice Fargeon, le virtuose Alexandre Obame a certainement emmagasiné une masse d’informations pouvant aider à faire avancer l’enquête. Ceci étant, rien n’interdit de penser qu’il a peut-être déjà rejoint le camp de Sylvia et Nourredine Bongo, les deus ex machina du moment.

 

 

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