Politique gabonaise : Les ultimes convulsions d’un régime agonisant et impopulaire

Serait-on en train d’assister à une brusque accélération de la décomposition du système Bongo/Valentin/PDG ? Difficile, pour le moment, d’offrir une réponse péremptoire dans un sens ou dans l’autre.

Toutefois, quelques événements survenus au sommet de l’Etat en ce mois de septembre incitent à considérer que le Gabon vit les derniers épisodes d’un macabre feuilleton politico-familial vieux de plus d’un demi-siècle.

La « corpsocratie » comme nouveau mode de gouvernance au Gabon La « corpsocratie » comme nouveau mode de gouvernance au Gabon

Rien que dans la journée du samedi 5, deux faits majeurs se sont produits. Ce jour-là, en effet, le Grumman présidentiel immatriculé TR-KGM a décollé de Libreville aux environs de 12H pour Londres. L’avion qui venait de subir une révision technique a été affrété d’urgence par les médecins d’Ali Bongo, victime, quelques heures auparavant, d’un gros malaise. Ce départ précipité du président gabonais a été suivi, dans la nuit, à 23H40, de celui de son épouse Sylvia. L’évacuation d’Ali Bongo s’étant opérée dans la précipitation, sa famille n’a donc pas pu prendre place à bord de son avion. Lequel, du reste, avait été aménagé en version médicalisée pour la circonstance. Ce n’est donc qu’en fin de soirée que Sylvia Bongo et 7 autres personnes ont pris place dans « son » Boeing 737 (P4-BBJ).

Ce même samedi, tôt dans la matinée, Raphaël Ntoutoume Nkoghé, président de la Haute autorité de la Communication (HAC), a été foudroyé par un violent AVC hémorragique. Il convient, ici, de rappeler que la HAC occupe une place prépondérante dans le dispositif propagandiste du régime. En même temps, cette « institution » se charge, avec un zèle particulièrement féroce, de museler tous les médias qui osent critiquer la famille Bongo/Valentin. L’accident vasculaire cérébral de Ntoutoume Nkoghé est donc un coup dur pour le pouvoir. Aux dernières nouvelles, le président de la HAC serait actuellement sous coma artificiel après avoir subi une opération de la tête à l’hôpital Khalifa de Casablanca au Maroc où il a été évacué le 9 septembre dernier.

L'hôpital où a été admis le président de la HAC L'hôpital où a été admis le président de la HAC

 

 

C’est dans ce contexte pesant, pollué par des rumeurs alarmistes, qu’est intervenue, moins d’une semaine plus tard, l’arrestation spectacle de Léandre Nzué, le maire de Libreville.

« Certes, Léandre Nzué n’est pas un saint, mais s’il faut arrêter tous les voleurs, on devrait commencer par Ali Bongo et sa femme »

 

 

Poursuivi pour, entre autres délits, « association de malfaiteurs, détournement de fonds publics, blanchiment de capitaux, extorsion de fonds, concussion, corruption, chantage… », le premier magistrat de la capitale a été placé sous mandat de dépôt, le 13 septembre, après deux jours de garde à vue. « Certes, Léandre Nzué n’est pas un saint, mais s’il faut arrêter tous les voleurs, on devrait commencer par Ali Bongo et sa femme », s’est insurgé un proche du maire. Selon la même source, ce qui est véritablement reproché à l’édile de Libreville est le fait « d’avoir racheté le bateau et la villa de Brice Laccruche pour un montant de près de 700 millions de francs. Pour Sylvia et son fils Noureddin, cet argent a permis à Laccruche de se renflouer, lui dont les comptes sont bloqués ». Visiblement, les Valentin mère et fils continuent à poursuivre leur ancien factotum de leur haine et ce, en dépit du fait que ce dernier soit incarcéré à la maison d’arrêt de Libreville depuis 8 mois.

Pendant ce temps, le pays s’enfonce de plus en plus dans une espèce de « corpsocratie » qui ne dit pas son nom. Théorisé par l'essayiste et ancien ministre nigérian Fani-Kayode, le concept de « corpsocratie », ou encore « corpsologie » est défini comme étant la domination des vivants par les morts. En termes simples, c'est le fait, pour certaines forces obscures, d’instrumentaliser un président devenu « un cadavre ambulant, un zombie comateux » afin de continuer à diriger le pays dans l’ombre, en toute illégalité.

A propos de « forces obscures », il s’agit, dans le cas du Gabon, du duo Sylvia et Noureddin Valentin « Bongo ». Victime d’une succession d’AVC plus ou moins graves depuis octobre 2018, Ali Bongo n’est plus qu’une pathétique marionnette entre les mains de son épouse Sylvia qui s’en sert pour exercer le pouvoir, en attendant d’installer son fils Noureddin sur le fauteuil présidentiel.

De ce dessein, elle s'en est ouverte à certains décideurs politiques français et anglais, mais également au roi du Maroc. Cette démarche, jugée osée et déplacée par ses interlocuteurs, à été froidement accueillie par ces derniers. Ils jugent immature et totalement déconnecté de la réalité sociopolitique gabonaise le prétendant à la succession. Du côté de la famille d'Ali et, plus largement, de la communauté téké, le rejet de Noureddin est sans appel. L'accueil qui lui a été récemment réservé à Franceville est, en dépit de la propagande mensongère du pouvoir, révélateur de cet état d’esprit.

 

Guy Patrick Obiang Ndong, le plan B de Sylvia

 

Déjà, ce qui frappe dans le voyage effectué le 18 septembre dernier dans le Haut-Ogooué par le fils de Sylvia Valentin, c’est le ridicule mimétisme avec ce que fit Brice Fargeon « Laccruche » il y a quelques mois. Les mêmes moutons-accompagnateurs, notamment Fabrice Andjoua, le fils de Mborantsuo et  la girouette Ernest Mpouho. La même débauche de moyens logistiques et financiers. Le même discours creux émaillé de promesses évasives…

Plus surprenante, en revanche, fut la présence à chaque étape de l’homme d’affaires et promoteur immobilier Brice Oligui Nguéma qui, accessoirement, est passé d’attaché militaire à Dakar à Commandant en chef de la Garde Républicaine.

C’est donc en conquérant que Noureddin a débarqué chez son grand-oncle Fidèle Andjoua à Franceville.

L'indifférence de Fidèle Andjoua face à Noureddin Valentin L'indifférence de Fidèle Andjoua face à Noureddin Valentin

Ce notable, connu pour son humilité et sa grande pudeur ne semblait pas d’humeur à voir arriver chez lui cette kermesse de précampagne électorale. En plus il rentrait fraîchement d’un séjour médical en France. Le vieil homme avait donc certainement envie de tout, sauf à devoir s’infliger une conversation avec un Noureddin Valentin « Bongo » dont il ne savait rien du tout, et qui, jusqu’à ses récentes lubies de pouvoir, le snobait royalement. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, « papa Fidèle » a écouté les âneries débitées par le fils d’Ali : « dressez-moi une liste des membres de la famille par village », « j’entends désormais assurer le leadership dans la famille et m’occuper des miens »… Montrant qu’il n’était pas dupe face à cet assaut d’amabilités, le patriarche a demandé si l’objet de cette visite était politique ou familial. Au passage, il a rappelé à Noureddin et à ses moutons-suiveurs que, dans la tradition téké, c’est Ali Bongo qui aurait dû aller lui présenter son fils. Evidemment personne ne s’est montré assez fou pour oser traduire fidèlement à la pièce rapportée (?) Noureddin les propos de Fidèle Andjoua qui, dans la foulée, a quasiment congédié ses étonnants visiteurs...

Anticipant sur la faillite quasiment inévitable du projet « Noureddin président », la régente Sylvia aurait, selon une source bien introduite au Palais, décidé d’actionner son plan B. C’est-à-dire lancer et faire adouber par la France l'homme qui portera désormais ses ambitions. Il s'agit de Guy Patrick Obiang Ndong, 46 ans,  ministre de la Santé depuis peu. Très proche de Sylvia dont il est devenu un « intime » en 2013 lorsqu’il a pris la tête de la Croix Rouge gabonaise, le Dr Obiang Ndong lorgnerait la primature en attendant d’être propulsé à la présidence.

Guy Patrick Obiang Ndong : "l'homme de Sylvia" s'exerce aux bains de foule Guy Patrick Obiang Ndong : "l'homme de Sylvia" s'exerce aux bains de foule

Pourvu que d’ici-là, Noureddin Valentin « Bongo », que l’on dit « cyclothymique et imprévisible », ne lui fasse pas subir le même sort qu’à Brice Fargeon « Laccruche ». Ce qui, non seulement ne serait pas surprenant, mais offrirait aux Gabonais l’occasion de tourner définitivement la page des Bongo et de leurs affidés.

 Pour la petite histoire, les deux avions de « la flotte présidentielle gabonaise » sont rentrés à Libreville : le Grumman d’Ali a atterri hier à 17H30, quant au Boeing 737 de son épouse, il s’est posé ce 29 septembre à 3H20…

 

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