Green New Deal pour le logement social: une première pierre à l'édifice

Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders ont présenté jeudi dernier un Green New Deal pour le logement social. Ce plan marque une étape majeure pour transformer le Green New Deal, dont les grands principes ont été annoncés il y a quelques mois, en une série de politiques concrètes. Il s’attaque à deux enjeux importants pour la future campagne présidentielle: le climat et le logement.

En février dernier, la députée Alexandria Ocasio-Cortez de New York (étoile montante de la gauche américaine qui a récemment annoncé son soutien à Bernie Sanders dans la primaire démocrate pour l'élection présidentielle de 2020) et le sénateur démocrate Ed Markey, du Massachusetts, présentaient le Green New Deal (GND), un plan de transformations majeures pour répondre aux crises sociale et climatique inspiré des plans mis en place par Franklin Delano Roosevelt pour sortir le pays de la Grande Dépression. Si le GND a rencontré un fort soutien et est devenu une proposition incontournable pour les candidats à la primaire démocrate, il reste controversé. Certains critiquent le flou de la résolution initiale d’une dizaine de pages, qui n’entendait pourtant pas être un plan d’action précis mais une vision stratégique. D’autres se sont alarmés de l’intégration de politiques sociales portées par la gauche dans un plan climat qui aurait pu recueillir des soutiens plus centristes. 

Jeudi dernier, Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders ont réaffirmé leur volonté de lutter à la fois contre le changement climatique et les inégalités en dévoilant un plan ambitieux pour un GND sur l’efficacité énergétique des logements sociaux: “Green New Deal for Public Housing Act”. Ce plan répond à des problématiques majeures pour la campagne présidentielle à venir et pour lesquels l’action gouvernementale a cruellement manqué depuis des décennies: le climat et le logement. Cette annonce intervient également à la suite d'une série de meetings sur le thème du climat (avec taux de participation record) que les deux élus viennent de conclure dans l’Iowa. L'Iowa est le premier Etat à voter dans la primaire démocrate et a subi des inondations dramatiques ces derniers mois. Cette proposition marque donc une étape importante non seulement pour concrétiser le GND, mais aussi pour positionner Bernie Sanders comme le candidat démocrate le plus crédible sur les questions climatiques.

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Aux Etats-Unis, près d’un ménage sur trois souffre de précarité énergétique et de ses impacts sur la santé. Cette réalité recoupe directement les inégalités raciales: ces ménagent sont pour moitié noirs et 40% latinos. Cette crise est particulièrement aiguë dans les logements sociaux qui ont souffert du désengagement de l’Etat et ne cesse de s’aggraver. L’envolée des loyers dans les centres urbains accroît la gentrification et repousse les populations les plus pauvres toujours plus loin des emplois, dans des logements souvent précaires. Plus de 7 million de logements sociaux supplémentaires seraient aujourd’hui nécessaires pour faire face à cette crise. Par ailleurs, le secteur du bâtiment représente 12% des émissions de gaz à effet de serre du pays et 40% de la consommation énergétique. C'est un pilier central pour tout plan climatique ambitieux. Ce GND du logement social permet donc de s’attaquer à deux crises à la fois.

Le plan d'Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders, soutenu par Elizabeth Warren, propose un investissement de 180 milliard de dollars (environ 161 milliard d’euros) en dix ans pour moderniser plus d’un million de logements publics (soit l'équivalent de deux fois la population de Lyon par exemple) et les transformer en logement “zéro émissions” grâce à l'amélioration de l’efficacité énergétique et l’utilisation d'énergie renouvelable. Selon les analyses du think tank Data for Progress, ce plan pourrait créer 240,000 emplois par an, accompagnés par des formations dédiées, tout en diminuant les émissions des logements sociaux (5.6 millions de tonnes de carbone) et les factures d’eau (-30% par an) et d'électricité (-70% par an). 

Et ce plan bénéficierait à des millions de personnes à travers le pays, notamment à New York (où sont situés la plupart des logements sociaux du pays et où Alexandria Ocasio-Cortez a été élue) mais aussi -et même majoritairement- dans des États républicains. C’est d’ailleurs un autre élément intéressant de cette proposition: en se focalisant sur des thématiques sociales, sur la création d’emplois, la lutte contre les logements vétustes et la précarité énergétique, ce plan vise à rallier un électorat plus large que les électeurs déjà acquis à la cause du GND. Et l'idée semble être populaire: des sondages réalisés ces dernières semaines montraient en effet que 46% des électeurs soutiennent un Green New Deal for Public Housing, y compris dans des circonscriptions ayant voté pour Trump.  

S’il est peu probable que la proposition arrive à passer avec le Congrès actuel, elle marque un tournant utile dans les débats sur le GND. Alors que -même chez les républicains- les questions climatiques deviennent un enjeu politique majeur, il est grand temps d’entrer dans une discussion concrète sur les transformations nécessaires de nos économies et les choix de société qu’elles impliquent. C’est bien là l’objectif de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez: traduire le GND en une série de politiques concrètes, qui répondent à problématiques aussi bien environnementales qu'économiques et sociales. 

Le New Deal de Roosevelt avait lancé des programmes de logements sociaux ainsi que des investissements massifs pour les infrastructures, à un moment où le chômage touchait près d’un quart du pays et où des millions de personne avaient perdu leur logement. Cet héritage est encore visible aujourd’hui dans de nombreux Etats. Les enjeux auxquels nous faisons face ne sont pas moins complexes ni impressionnants, mais le New Deal peut nous servir d’inspiration et nous aider à y répondre avec des plans concrets, tournés vers l’avenir. 

Cette proposition pourrait d’ailleurs inspirer les débats européens sur le “Green Deal” promis par la nouvelle présidente de la Commission, Ursula van der Leyen. En France et en Europe aussi l’efficacité énergétique des logements devrait être une priorité: 44,5 million d’européens sont touchés par la précarité énergétique et la rénovation énergétique des bâtiments représente un fort potentiel de réduction des émissions CO2 aujourd’hui largement sous-exploité. 

Alors que la COP 25, qui a été transférée du Chili en Espagne, démarrera dans quelques semaines dans un contexte mondial de révoltes contre les inégalités sociales, il est plus que temps d’engager des réformes ambitieuses qui répondent à la fois à l’impératif de justice climatique et à l’impératif de justice sociale.

 

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