Unica Zürn et la question du roman graphique, part.4

Suite de mes carnets ouverts sur la construction de La Trahison de Réel : De la question du lieu au musée d'art sacré...

 © Céline Wagner, La Trahison du Réel, édit° La boîte à bulles © Céline Wagner, La Trahison du Réel, édit° La boîte à bulles
Le 06 / 11 / 2016

Le premier outil du récit est le lieu. Quel est le lieu du roman graphique et pourquoi avoir recours à des images ?

Le 07 / 11 / 2016

Un lieu

Jeu d’ombres et de lumières, de vides et de pleins

Illusion d’entrer et de sortir, de plusieurs directions possibles

De perspectives.

Un lieu

Indissociable d’une présence

Erigé, dépassé,

Eternel parce qu'il nous survit.

Un lieu

A ciel ouvert

Pénètre-t-on dans une forêt ?

Quand le premier plan recule à l’infini ?

Les directions sont identiques

On avance pourtant.

Le lieu se dérobe

En même temps qu'il s’étale

Chaque ombre

Se confond à une silhouette humaine

On avance à tâtons

Entre obstacles et échappées

En parallèle d'un monde

Dont le langage sourd et faible parvient

Indéchiffrable.

Les rituels ?

Ils s'enchainent tout le long des journées vides,

Ils n'ont ni commencement ni fin,

Ils se dilatent.

La confusion construit sa pensée propre.

Un lieu

Ou l'illusion d’une liberté possible.

 © céline wagner © céline wagner

Le 07 / 11 / 16

 « Toute puissance du vide qui se consume éternellement. »

L’espace littéraire - Maurice Blanchot

 10 / 05 / 2017

 Le Camps des Milles d’Aix-en-Provence

 « Sous toutes ses formes, il était envahi par l’impression d’être au cœur des choses. »

Thomas l’obscure – Maurice Blanchot

 

Note : Le texte sur le Camps des Milles a été publié dans son intégralité dans La Trahison du Réel, éditions de La Boîte à Bulles 2019.

 © céline wagner © céline wagner

Le 11 / 06 / 17

 

« Il ne s’agit pas de rendre le visible, mais de rendre visible. »

Paul Klee (Cours de Gilles Deleuze sur la peinture)

 

Le 17 / 06 / 2017

Le musée d’art sacré de Saint-Pierre-de-Chatreuse

Saint-Pierre-de-Chartreuse est un village de montagne à quelques kilomètres de Grenoble. Ce qu’on appelle le musée d’art sacré est une petite chapelle, comme il en existe beaucoup à travers les villages de France ; petit lieu de culte campé sur une place ceinte de chemins de randonnées. Cet endroit discret, anodin bien que charmant, abrite l’œuvre d’un peintre que j’ai découvert par hasard, dans le foutoir d’un bouquiniste d’Auvers-sur-Oise. Il aurait été parfaitement normal que je n’entende jamais parler d’Arcabas, il n’existe à son sujet aucune édition courante, le peintre n’est rattaché à aucun mouvement pictural d'envergure, les ouvrages à son sujet sont largement confidentiels. La caverne aux livres, d’Auvers-sur-Oise, bâtiment de marchandises désaffecté relié à deux anciens wagons de tri postal des années 30, sert de dépôt de livres anciens en tous genres ; l’abondance et le désordre y sont tels, qu’y rencontrer un livre essentiel à vos yeux transforme votre journée et redonne à votre intuition toute sa vigueur. Au milieu des romans de gare et des classiques, des beaux livres, dont certaines éditions remontaient à plusieurs décennies, le recueil de peintures d’Arcabas sur Les Pèlerins d’Emmaüs attendait. Je ne connaissais ni les éditions du Cerf ni François Bœspflug, en fait, je ne connaissais aucun des termes figurant sur la couverture. L’image qui l’illustrait m’a tout simplement happée. Je me suis dirigée vers elle comme si je la cherchais depuis toujours ou avais rêvé de la réaliser un jour ; cette trouvaille fût de l’ordre du bonheur. J’ai ouvert le livre et l’ai parcouru, je me fichais complètement du texte qui, bien entendu, faisait l'éloge du peintre. J’admirais les aplats matiéristes d’Arcabas, les saillies laissées par d’épaisses couches de peinture à l’huile, la feuille d’or qui côtoyait de larges pans de couleurs boueuses, rompues brutalement pour aborder les teintes les plus flamboyantes. Les décors, les silhouettes, les expressions étaient traités avec la même rudesse et la délicatesse apparaissait dans la sensibilité des regards. Le peintre semblait travailler avec un panel d’instruments qu’on n'imaginait pas en lien avec l'imagerie biblique, le traitement était d’une incroyable modernité. Les formes se libéraient, non seulement d’un tableau à l’autre mais au sein de la même image, il était possible de suivre de page en page le raisonnement du peintre, littéralement en communion avec son sujet. Son inspiration semblait inépuisable.

Arcabas aborde, par la figure humaine, le deuil, le doute, l’attente, l’émerveillement et la dévotion, avec les couleurs les plus chaudes et des arabesques enfantines. J’observais ses mélanges d’huile et de pastels, d’encre de chine et de crayons, de formes géométriques inattendues dans un déploiement inépuisable d’humanité.

Il m'a suffit de brèves recherches pour apprendre qu’Arcabas était le peintre fétiche de la région Grenobloise qui l’a vu naître, et qu’il avait travaillé trente trois ans à orner l’Eglise Saint-Hugues-de-Chartreuse de peintures illustrant différents passages de la bible. Trente trois ans... le même temps évoqué par Cheval pour son Palais... Je me rendis à la chapelle quelques mois plus tard pour découvrir en nature ce qui m'avait fait rêver dans le livre, et je fus frappée par l'extrême modestie de la bâtisse qui arborait fièrement le titre de Musée d’art sacré contemporain. Je poussais la porte. Le lieu était vide. Un agent de la sécurité très mélancolique m’accueillit timidement ; j’avançais, bien que gênée, pour qu’il procède à la fouille de mon sac avec un brin d'embarras. Enfin, je découvrais le corps de ces images visionnées cent fois dans l'ouvrage acquis au hasard dans le wagon d'Auvers-sur-Oise. La nef et les bas-côtés s’effaçaient derrière la multitude de ces visages, de ses scènes de la vie de tous les jours, regardées sous l’angle de la confiance et de la joie, comme pourraient l’être les dessins d’un enfant passionné de peinture et de couleur. Je ne suis pas croyante mais, à ce moment-là, cela n’avait aucune importance ; aucune considération d’ordre idéologique n’aurait pu ternir mon enthousiasme pour ces peintures d’une rare fraîcheur.

Je prêtais une attention particulière aux différentes représentations du Christ ; le peintre ne l’avait pas représenté deux fois de la même façon ; j’y voyais là une liberté pour lui-même, une distance entretenue envers son sujet qui le passionnait malgré tout et lui prenait tout son temps. En même temps Arcabas était parvenu à transmettre un respect intact pour le mystère entretenu autour de cette figure de légende. On ne sait pas à quoi ressemble le Christ, ni même s’il a existé et Arcabas le montre. Avec toute sa foi et ces questionnements. Et plus justement, cela semble être le sujet de sa peinture : La confiance, la liberté de croire et d'imaginer. Arcabas n’illustre pas les évangiles mais son rapport à eux, et la place qu’ils occupent dans sa vie, dans sa réflexion d’artiste. L’exposition en elle-même est sans façon. Malgré le caractère sacré du lieu, les peintures exécutées sur des toiles de jute ou des panneaux de bois sont accrochées sans cadres ; les tableaux se succèdent, de formats modestes à des tailles monumentales, tous agencés sobrement par des moyens rudimentaires. Je prenais plaisir à regarder l’ensemble. Il était tel que je concevais le travail pictural : exécuté dans la besogne et dans le jeu, comme un enfant joue dans la terre ; le tout montré dans la plus grande simplicité. La centaine de peintures m’encerclait et je les étudiais une à une, passant de l’ensemble au détail.

Où attacher le regard ? Aux attitudes ? D’une troublante justesse. A l’abstraction déployée pour l’aura du Christ ? Ou pour son absence ? Aux silhouettes géométriques flanquées de multiples yeux ? Le regard, en vibration constante, ne s’arrête pas, emporté par un affolement de couleurs et de nuances. Arcabas veut-il nous inscrire dans le réel où nous en faire sortir ?

Mes pensées reviennent à Unica Zürn. Je retrouve dans L’Eglise Sainte-Hugues-de-Chartreuse, l’enfance, la frontière ténue entre le rêve et le quotidien, le soin apporté aux visages, la préoccupation récurrente d’une présence immatérielle, le plaisir et le temps, inlassablement passés à construire un langage de motifs et de formes, une solitude habitée par une inspiration intarissable hors de toute explication, par nature tangible et indiscutable. Je me surprends à rêver contacter Arcabas pour lui témoigner mon admiration, bien qu'ayant conscience que cela représenterait bien peu au regard de cette œuvre.

 © Arcabas, Le fils prodigue, photo Céline Wagner © Arcabas, Le fils prodigue, photo Céline Wagner

 © Arcabas, La Cène, photo Céline Wagner © Arcabas, La Cène, photo Céline Wagner

 © Céline Wagner, extrait de La Trahison du Téel, édit° La Boîte à Bulles © Céline Wagner, extrait de La Trahison du Téel, édit° La Boîte à Bulles

Le 23 / 08 / 2018

Je viens d’apprendre la mort d’Arcabas.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.