Bini, Assange, Snowden, trois formes d’activisme contre la loi du secret

Ces technologues engagés dans la protection de nos données et la diffusion de vérités cachées sont la cible des gouvernements et suscitent la méfiance du public. Pourquoi sont-ils prêts à risquer leur liberté ? La diffusion de ces vérités que nous pensons connaître a-t-elle un impact réel sur nos vies ? C’est l’objet de cet entretien entre Robert Scheer et Danny O'Brien.

La nouvelle victime de la crucifixion de Julian Assange

Le 23 août 2019

 © céline wagner © céline wagner

Le cas d'Ola Bini, militant suédois pour la protection de la vie privée et associé du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, est entouré de mystère depuis son arrestation le 11 avril à Quito, en Équateur. Il a été arrêté le jour même où Assange a été expulsé de force de l'ambassade de l'Équateur au Royaume-Uni. Ce qui soulève inévitablement la question de savoir si Ola Bini a été détenu en raison de ses liens avec Assange et si les États-Unis sont impliqués dans cette affaire sous une forme ou une autre.

Ola Bini, dans un premier temps inculpé sans crime, a ensuite été accusé d'être impliqué dans la fuite de documents révélant l’existence des comptes bancaires offshore du président équatorien de droite, Lenin Moreno. Bini a été libéré après deux mois passés dans une prison équatorienne dans des conditions terribles. Il se bat toujours pour maintenir sa liberté.

Il a finalement été accusé par les autorités équatoriennes de participation présumée au crime d'atteinte à l'intégrité des systèmes informatiques et de tentative de déstabilisation du paysBien que les preuves pour étayer ces accusations soient pour le moins douteuses. 

Dans un entretien avec le rédacteur en chef de Truthdig, Robert Scheer, Danny O'Brien explique pourquoi il est très important de suivre de près l'affaire Bini, malgré le manque d’intérêt général des médias autour de son arrestation. O'Brien, directeur de la stratégie à l'Electronic Frontier Foundation (EFF), s'est rendu en Équateur pour rencontrer Ola Bini au nom de l'EFF, pour en savoir davantage sur cette affaire et défendre les droits de l'activiste suédois.

« Les journalistes, les avocats, les défenseurs des droits de l'homme au sens large, sont souvent des canaris dans une mines de charbon quand les régimes autoritaires subissent des changements », explique O'Brien à Scheer dans le dernier article de Scheer Intelligence

« Je pense que de nombreux gouvernements savent que s’ils peuvent faire taire, ou simplement intimider les journalistes- clés ou les opposants publics de premier plan, ils créent un inhibiteur très efficace aux luttes des groupes et associations de défense pour la justice dans ces pays. »

"Au cours des dernières années, poursuit M. O'Brien, les gouvernements du monde entier ont compris que les technologues appartenaient également à la catégorie des défenseurs des libertés, du moins un certain type de technologues...

Scheer, dont le dernier livre They Know Everything About You (Ils savent tout de vous) traite de la collecte des données de masse, met en lumière la menace que représente des militants comme Ola Bini pour les pouvoirs en place, au moment où les big data sont l’objet d’un contrôle généralisé.

« Vous considérez Ola Bini comme un chef de file mondial dans la conception de plateformes sécurisées où les gens peuvent communiquer sans craindre la surveillance du gouvernement », dit M. Scheer à M. O'Brien. « Même si certaines personnes ont une vision plus indulgente du gouvernement américain - car après tout, notre vaste monde doit survivre dans des environnements encore plus intrusifs et des sociétés explicitement totalitaires et autoritaires. »

Grâce à son travail à l'EFF, une organisation qui compte des membres de tous les horizons politiques et qui milite en faveur de la liberté d'expression et de la protection de la vie privée à l'ère numérique, O'Brien est arrivé à une conclusion déchirante qui est au cœur de l'affaire Ola Bini : Les gouvernements du monde entier sont « la menace la plus claire et la plus actuelle pour la vie privée et la sécurité des personnes en ligne ». 

Écoutez la discussion complète de Scheer et O'Brien pendant qu'ils discutaient des détails de l'affaire Bini, des origines et de l'importance de l'Electronic Frontier Foundation. Vous pouvez également lire une transcription de l'interview sous le lecteur média et retrouver les épisodes précédents de "Scheer Intelligence" ici.

Introduction par Natasha Hakimi Zapata 

Robert Scheer : Bonjour, c'est Robert Scheer avec une autre édition de Scheer Intelligence. Je dois signaler, en toute modestie, que  l'intelligence vient de mes invités. Sur notre sujet aujourd’hui, elle vient de Danny O'Brien de l'Electronic Frontier Foundation. Si vous n'avez pas entendu parler d'EFF, vous avez raté l'organisation la plus importante en matière de liberté individuelle, de protection de la vie privée et de questions connexes dans le monde de l'Internet. Danny, bienvenue. Depuis combien de temps l'EFF existe-t-elle et depuis combien de temps êtes-vous l'un des chefs de file dans ce domaine ? J’ai remarqué que votre statut avait changé...

Danny O'Brien : Oui, l'Electronic Frontier Foundation existe depuis 1990. Donc, avant le web. Mais peut-être pas avant Internet. J'y suis depuis 2005 et je suis directeur de la stratégie maintenant, mais je me concentrais auparavant sur l’aspect mondial de l'Internet. Une grande partie de ce que l'EFF faisait et continue de faire est d'ordre national aux États-Unis. Nous poursuivons la NSA pour sa surveillance massive des Américains, et nous traitons également avec les grandes entreprises technologiques de la Silicon Valley. Mais bien sûr, Internet s'est internationalisé depuis 1990, et de plus en plus d’affaires importantes, comme la tournure que prennent les choses aujourd’hui, ne viennent pas seulement de la technologie américaine de pointe, elles viennent de partout dans le monde.

R.S : D'accord, mais avant de nous perdre dans l'ivraie de la technologie, permettez-moi d'expliquer mon respect pour l'EFF et la raison pour laquelle je voulais vous interviewer sur le cas particulier d’Ola Bini - j'espère que je le prononce correctement - un programmeur suédois de renom qui fait face à des accusations de crimes informatiques en Équateur, le pays qui, sous un régime différent, a soutenu et autorisé Julian Assange à rester dans son ambassade à Londres. A présent le gouvernement a changé et Julian Assange est en prison. Ce que je j’aimerais savoir, c'est le lien entre les deux affaires. Pour être honnête, je n'ai pas vu beaucoup de publicité au sujet de votre voyage en Equateur. Et l'une des raisons pour lesquelles j’aime tant l'Electronic Frontier Foundation, c'est que je ne sais pas si, individuellement, vous êtes conservateurs ou libéraux - vous savez - libertaires ou autres... Mais je peux compter sur vous, en tant que journaliste, pour dire les choses aussi honnêtement que vous le pouvez en  toutes les situations. Alors pourquoi ne me dites-vous pas l'importance de cette affaire, et vraiment, pourquoi n'obtient-on pas plus de réponse ?

D.O : C'est une très bonne question. Je peux parler un peu de l'importance de l'affaire, tant du point de vue de l'EFF que de son rayonnement par ailleurs. L'EFF est peu présente sur les chaînes politiques car elle a commencé avec une combinaison de gens de tous les horizons politiques, qui savaient tous une chose : La montée de la technologie numérique, ce que nous appelions la révolution numérique, allait transformer les droits des gens, pour le meilleur et pour le pire.

Nos fondateurs comptaient John Perry Barlow, qui était l'un des paroliers des Grateful Dead. Nous avons Mitch Kapor, qui était, et est toujours, un homme d'affaires ; il a lancé Lotus 1-2-3, les plus anciens d'entre nous s’en souviennent comme le premier tableur vraiment populaire. Gilmore, qui avait une place importante dans la programmation et dans l'espace libertaire. Cette configuration est derrière nous à présent. Mais notre tâche la plus importante dans ces premières années, à la toute fin des années quatre-vingt, a été d'expliquer aux gens que ces jeunes technologues qui arrivaient, ces adolescents aux cheveux étrangement colorés, n'étaient pas des cavaliers de l'apocalypse, et qu’au contraire, ils possédaient des compétences, ils avaient un réel potentiel pour créer des choses utiles, puissantes et indispensables pour la transparence de nos sociétés.

Nous avons donc passé beaucoup de temps devant les tribunaux à l'expliquer aux juges, parfois même à défendre des pirates informatiques et développeurs. Nous avons une longue tradition dans ce domaine. Je pense que ce qui est intéressant dans l'ère post-WikiLeaks, comme vous pourriez la décrire, est que l’image de ces nouveaux informaticiens est passés d'adolescents effrayants à des personnes qui pouvaient concrètement bouleverser la société. Vous savez que, bien qu’à la tête de Facebook, Mark Zuckerberg se décrit comme un hacker ; si vous devez envoyer un courriel à Facebook, son adresse est 1 Hacker Way.

Il y a des gens comme Julian Assange qui viennent de la communauté des hackers technologues. Et puis il y a des gens comme Ola Bini qui sont comme des milliers de personnes dans le monde, qui protègent vraiment la vie privée sur Internet, qui vous protège des gouvernements, des entreprises et des cybercriminels ; c'est une autre catégorie de hackers. Mais ils font tous partie de cette communauté de gens qui comprennent la technologie. Leurs politiques sont très variées, ainsi que leur impact et leurs motivations. Le problème le plus difficile que nous rencontrons est que les gens regardent ce qu'il y a de pire dans cette communauté et l'appliquent à tous les autres. On peut le comprendre en un sens, si les gens les perçoivent comme un nouvel élément perturbateur dans les enjeux de pouvoir des sociétés modernes. Mais ce raisonnement signifie que vous pouvez jeter les bons avec les mauvais, les gens qui peuvent être des solutions aux problèmes et ceux qui les créent.

R.S : Et c'est à ce niveau qu’Ola Bini est un leader. Vous dites qu'il est un chef de file mondial dans la conception de plateformes sécurisées où les gens peuvent communiquer sans craindre la surveillance du gouvernement... Ola Bini, qui je crois a été consultant auprès de l'Union européenne, a fait partie des personnes ayant travaillé sur vos sites, très réussis, pour garantir aux gens ce genre de protection. Alors pourquoi ne pas nous dire qui est cet homme, et comment il s'est associé avec Julian Assange ?

Le comble, est que je n'ai appris l'existence de cette affaire que parce que trois personnes de l'EFF ont pris la peine d'aller en Équateur et de découvrir ce qui s’y passait. Je sais que le ministre de la Justice ne vous a pas rencontré. Vous avez rencontré d'autres personnes et l’équipe de défense de Bini. Puis vous avez écrit un rapport à votre retour. Et pour ceux qui ne reçoivent pas le rapport de l'EFF, que je recommande fortement, nous le citerons à la fin. Vous avez vraiment fait du bon travail sur cette affaire. Et encore une fois, je pose la question : Pourquoi celle-ci ne fait-elle pas l’objet d’une plus grande préoccupation ?

D.O : Je pense qu'il y a deux raisons à cela. L'une d'elles consiste à dire qui est Ola, et peut-être pourra-t-on le faire dans un instant. Je pense que la question la plus pertinente, du moins pour moi en ce moment, est pourquoi n'accorde-t-on pas plus d'attention à des cas comme celui-ci ? Et je pense que ce n'est pas nouveau. Il y a une approche a adopter ici, je me suis servi du travail que nous avons fait pour le Comité pour la Protection des Journalistes, qui est une grande organisation...

R.S : J'ai assisté au conseil une fois, très tôt le matin, quand je travaillais au L.A. Times, en effet...

D.O : Alors, vous savez qu’ils font du très bon boulot, un travail similaire aux journalistes du monde entier. J’ai l’impression que les journalistes, avocats, les défenseurs des droits de l’homme au sens large, sont souvent les canaris dans les mines de charbon des régimes autoritaires ou voyous. De nombreux gouvernements ont conscience que s’ils peuvent réduire au silence, ou intimider les journalistes-clés, les associations de défenses de première ligne, ils créent un formidable inhibiteur de révoltes des groupes de protestations, et de tous ceux qui luttent  pour la justice dans ces pays.

Ces dernières années, les gouvernements du monde entier ont reconnu que les technologues entrent également dans cette catégorie, ou certains types de technologues. En fait, je m'occupe de cela en ce moment même en Chine ; la Chine développe son pouvoir d’intimidation pour effrayer sa propre communauté de techniciens, principalement impliqués dans la création d'outils permettant de contourner la Grande Muraille de Chine. Maintenant, les choses se compliquent pour les développeurs qui protègent la vie privée des manifestants de Hong Kong. A l’heure actuelle, nous sommes dans une sorte d’ère post-WikiLeaks. Nous sommes dans l'ère post ou mi-Facebook, où les gens sont passés de l’enthousiasme à l’égard des promesses de la technologie numérique, à la prudence et à la crainte.

Ainsi, quand un informaticien arrive avec ce genre de compétences, il est assez facile pour un gouvernement de l’intimider. C’est ce qui se passe avec Ola Bini en Equateur. Il a été arrêté peu après une conférence de presse tenue par l'actuel ministre de l'Intérieur, après que la police britannique a été autorisée à entrer dans l'ambassade équatorienne pour arrêter de force Julian Assange. Quelques heures plus tard, le ministre de l'Intérieur de l'Équateur a déclaré lors d’une conférence de presse : « Nous savons qu'il y a des membres de WikiLeaks en Équateur et des pirates russes qui prévoient d'attaquer et de faire tomber les systèmes du pays. Nous allons les arrêter. »

Et en quelques heures, Ola Bini, qui est suédois mais vit en Équateur, a été arrêté et jeté en prison.

R.S : Et quel est le lien entre Ola Bini et Julian Assange ?

D.O : Le gouvernement Equatorien accuse Ola Bini d'avoir rencontré Julian Assange à l'ambassade de l'Équateur. A douze ou treize reprises je crois... Ils le savent parce qu'ils l’ont lu sur le livre d'or de l'ambassade de l'Équateur (rires). Bien sûr, rendre visite à quelqu’un n’est pas être un motif pour vous arrêter et vous jeter en prison. A plus forte raison quand vous avez compris qui est Ola Bini, en parlant avec lui ; mais aussi avec  d'autres technologues dans le monde ; Ola parle à beaucoup de gens… D’ailleurs, pendant l’exile de Julian Assange à l'ambassade, beaucoup de gens sont venus voir Assange. Encore une fois, de tout bords politiques, et avec des intérêts très différents. Voilà les seules preuves que possède le gouvernement équatorien jusqu'à présent...

R.S : Y compris Eric Schmidt de Google, non ?

D.O : C'est exact. J'avais oublié ça, mais oui !

R.S : Oui, il faisait partie des personnes venues le rencontrer

D.O : Exact, et il ne faut pas oublier l’ascension de Julian Assange, et sa chute potentielle au sein de la gauche américaine, parce qu’il a dû rencontrer ou s'associer avec un grand nombre de personnes différentes. Il est passé d'une situation où sa cause était encensée par un grand nombre de gens à des accusations pour implication dans l'élection de Trump.

R.S : Oui, nous allons y arriver. J'ai déjà eu un entretien avec le rapporteur de l'ONU sur la torture, et vous connaissez sa déclaration sur la façon dont Assange a été traité. Je pense qu'il est essentiel d'observer ici que le dénonciateur est passé du statut de personnage admiré à celui de personne bafouée, et cela est un véritable échec pour une partie de la gauche, des libéraux, des gens qui se soucient de la liberté individuelle, qu'ils soient de gauche ou de droite.

Il y a de l'ironie là-dedans. J'ai produit certains podcasts avec Daniel Ellsberg, que j'ai défendu en tant que journaliste pendant le procès du Pentagon Papers. Et maintenant, on se souvient avec nostalgique d'Ellsberg comme d'un dénonciateur héroïque ; du coup Julian Assange paraît rétrograde. Ellsberg ne tarde pas à souligner que Julian Assange, dans le cas des Pentagon Papers, serait en fait dans la position du New York Times et du Washington Post en tant qu'éditeurs, et que lui, Daniel Ellsberg, était en fait la personne qui avait travaillé pour le gouvernement américain, avait reçu ces documents en tant qu'employé de la RAND Corporation, et était alors sous contrat avec le gouvernement. Par conséquent il se trouvait dans une position beaucoup plus vulnérable en tant que dénonciateur.

Mais j'aimerais m'arrêter là-dessus une minute. Car quand vous dites : « Le gars (Bini) est dans le viseur du gouvernement pour avoir rendu visite à Assange à l’ambassade 11 fois», ou quelque chose comme ça... Comment en sommes-nous arrivés à ce que les dénonciateurs soient criminalisés, car après tout, quoi que vous pensiez de lui, Julian Assange a révélé des crimes graves commis par le gouvernement américain : tirs délibérés, civils et journalistes pris pour cibles... Et personne ne parle des crimes qui ont été révélés ; les journaux parlent de Julian Assange comme d’un criminel...

D.O : C'est vrai. Je pense que cela est dû à l’image interchangeable que nous avons aujourd’hui ; quelqu'un peut passer du statut de personne ordinaire à celui de dénonciateur. Vous savez, il est possible pour quiconque a accès à des données d'entreprises ou au sein d’un gouvernement, non seulement de connaître ces données et de les extraire, mais également de les diffuser dans le monde entier. Avec un fichier Zip, vous pouvez tweeter et faire ce que vous voulez. Alors, à présent, que signifie pour quelqu'un d'être éditeur ? C'est certainement ce qui nous préoccupe le plus dans l'affaire Assange, du côté américain. Les procureurs dans cette affaire semblent très désireux d'accuser Assange des deux violations de la Loi sur l'espionnage, alors qu'il a été convenu que les éditeurs ne seraient pas poursuivis en vertu de cette loi très large, celle du Premier Amendement.

Et aussi la LAFC, la Loi sur la fraude et les abus informatiques, qui est une loi tout aussi vaste, mais qui porte aussi sur le plan technologique. Comme je l'ai dit, Assange vient en quelque sorte du milieu de la cybersécurité et de la technologie. Il était un visage familier dans cette communauté avant de partir et de devenir le visage de WikiLeaks. Mais il avait les compétences et la capacité de se transformer ou de prendre part à ce qui est devenu l'un des plus gros incidents de la dernière décennie.

C'est quelque chose que des millions d'autres personnes peuvent faire à l'improviste. Cela signifie que si vous êtes dans une telle situation, le New York Times se retrouve dans une position précaire, comme quand il a publié les documents du Pentagone. Je suis sûr qu'ils étaient en position d’inférioritéaprès avoir lu les livres de Dan Ellsberg, nous savons qu'il y a eu des discussions animées sur leur vulnérabilité et des poursuites judiciaires relatives à cet incident ont été entamées. Mais il s’agissait du New York Times, n’est-ce pas ? Aussi, ils avaient des heures de vol au compteur et les moyens de se défendre.

R.S : Permettez-moi de vous interrompre une seconde. Au-delà de cela nous avons cette garantie de liberté de la presse dans le premier amendement. Maintenant, vous pouvez bien sûr interpréter ces garanties comme vous le voulez. Mais l'idée de s'en prendre à la presse, à ses directeurs ou à ses acteurs, par opposition aux contenus de ses colonnes, est considéré comme une distinction fondamentale. Et c'est de cette dernière dont le New York Times, le Washington Post, dépendaient. Soudain, cette distinction a été effacée. Et je veux revenir à l'affaire Ola Bini, et le formuler de façon plus précise : S'agit-il d'un moyen d'atteindre Assange et de faire de cette affaire un enjeu politique plus important ? Pourquoi ont-ils ciblé ce compagnon ?

D.O : Ce qui s'est passé, c'est que l'administration équatorienne actuelle est composée de personnes faisant partie de l'administration Correa, l'administration précédente, mais qui ont adopté une position très différente. A bien des égards, ils ont pris leurs distances par rapport à cette administration passée. Cela implique en partie qu'ils ne voulaient pas subir plus longtemps les conséquences de la détention d'Assange. Ils voulaient une politique étrangère plus favorable aux Américains.

Cela signifiait qu'il fallait changer le récit de Équateur où le fait d’accorder l’asile à Assange était un signe politique très fort, dont Correa était très fier, et qu’il commentait abondamment. La nouvelle administration a dû changer cela rapidement. Et l'un des moyens de le faire était d'impliquer Assange, ou de créer cette idée que les membres de WikiLeaks ciblaient directement l'Equateur. Et nous n'avons vu aucune preuve qu'un tel projet était planifié. Nous n'avons vu aucune preuve que Bini était impliqué dans tout cela.

Je pense que la chose la plus importante à dire au sujet d'Ola Bini, est qu'il y a un ensemble de compétences à avoir si vous voulez pirater les gouvernements, ou lui extraire des données ; et Ola Bini n'est pas ce genre de technologue. Ola Bini construit des systèmes sûrs qui vous protège contre ce genre de fuite. Il ne les démolit pas. Mais bien sûr, c'est une différence très subtile, et le gouvernement peut facilement créer la confusion s’il a besoin de trouver un bouc émissaire dans les 24 heures suivant le renvoi de Julian Assange de l'ambassade.

R.S : La raison pour laquelle je vous pose la question est, comme vous le savez, qu’il y a un caractère d’urgence dans cette affaire. Cet homme, Ola Bini, a été utilisé comme bouc émissaire dans le but d’atteindre Assange. Il a été utilisé comme accessoire politique. Et je reviens à ma question initiale : Pourquoi n'y a-t-il pas plus de gens qui s'en préoccupent ? Je veux dire, c'est une chasse aux sorcières. Je sais que vous revenez de votre voyage plus convaincu que jamais que c'est essentiellement un coup monté.

D.O : C’est vrai. Et vous savez, comme je l'ai dit, et comme vous l'avez dit, nous ne sommes pas une organisation politique. Il faut donc prendre certaines mesures avant de dire qu'il s'agit d'une persécution politique plutôt que d'une poursuite criminelle légitime. La question de savoir pourquoi un grand nombre de personnes ne s'en soucient pas, est que tout cela se passe en Équateur ; tout le monde ne sait pas ce qui se passe là-bas. Les gens sont souvent dans le flou quand quelqu'un leur dit dans une conférence de presse : "Cette personne essaie de faire tomber notre gouvernement". Et puis on leur montre une photo, comme cela a été fait après l'arrestation, d'une personne aux cheveux rasés avec un T-shirt de pirate, on leur montre qu'il possédait plus de 10 clés USB (rires), puis on insiste, lors de sa mise en accusation, sur le fait qu’il possédait aussi des livres sur la cybersécurité écrits en anglais...

Encore une fois, rien de tout cela n'est la preuve d'une action malveillante, mais pour quelqu'un qui regarde trop la télévision et des films de pirates au cinéma, c'en est une. Je pense que les gens sont frileux - ils peinent à remettre en question des déclarations quand ils les entendent pour la première fois. J'ai l'impression que de nos jours, les gens de gauche sont plus réticents à prendre spontanément la défense de ces technologues, parce qu'ils regardent les grande sociétés développer leurs technologies, ils voient bien que ce sont elles qui anéantissent la vie privée des gens et travaillent de concert avec les gouvernements répressifs. Ce dont ils ne se rendent pas compte, c'est qu'il y a toute une communauté de technologues qui défendent le droit à la liberté des personnes ; qu’ils vont dans le même sens, et qu’ils constituent, à mon avis, le meilleur espoir qu’ont les gens pour se défendre contre la surveillance abusive des états et l'insécurité qu’elle engendre

R.S : Oui, c'est une bonne façon de faire le lien entre tout cela. J'ai fait un livre intitulé They Know Everything About You (Ils savent tout de vous)et en cours d’écriture, j'ai interviewé Barlow, l'un de vos fondateurs. A ce jour, je ne sais toujours pas si c'est un conservateur, un libéral ou autre chose ; je suppose qu'il faisait partie de la formation Grateful Dead. Au cours de notre échange - c'était un interlocuteur brillant - nous étions tous deux d'accord sur le fait qu'Internet représente le meilleur et le pire des modes de communication, et la meilleure façon d'éviter qu’il devienne le pire est de le rendre constructif, d'avoir une responsabilité individuelle. Que les gens sachent comment travailler dans ce domaine, qu'ils parlent des menaces qui pèsent sur leur vie privée (ce que fait le EFF), qu'ils parlent des questions de neutralité du réseau, des questions de réglementation d'une manière ou d'une autre. Et qu'ils le fassent d'une manière politiquement neutre.

C'est ainsi que vous avez mentionné, par exemple, qu'il fallait se méfier de ce que fait le gouvernement communiste chinois, comme de ce que fait le gouvernement capitaliste des États-Unis, comme de toute forme d'activité politique dans ce style. Au cœur de tout cela il y a l’enjeu de notre liberté ou de l’absence de liberté. Il me semble que le gros problème est là. Les gens qui en veulent à Julian Assange disent qu'il a donné à voir une vérité gênante. Il a divulgué des informations sur les penchants internes du Parti Démocrate d’Hillary Clinton, ou encore des informations sur ce qu'elle a dit quand elle est allée à Wall Street, que cela aurait influencé les élections. La réalité est qu’Hilary Clinton a perdu et que la finalité prend davantage d’importante que les moyens dans ce débat. Et ce que vous êtes en train de faire - je ne veux pas caricaturer votre organisation - est de défendre l’idée que la liberté des moyens, sont susceptibles de justifier la fin.

D.O : Je pense que c'est un espoir et Barlow a certainement été accusé d'être un techno-utopiste. Mais je pense que c'est à nous de faire la distinction, nous pouvons nous diriger vers une utopie, ou vers une dystopie. C’est le moment de choisir le chemin que nous voulons prendre. Je veux parler de n'importe qui, pas seulement des 40 000 adonnés qui paient mes factures, et qui agissent en ce moment même. L'utilisation de la technologie, la promotion de la technologie ou la défense de la protection au sein de ces systèmes, sont des leviers parmi tant d’autres, qui ont dès à présent un effet concret sur l'avenir. Et Barlow l'a reconnu au début des années 90. C'est toujours vrai aujourd'hui ; nous sommes encore en train de déterminer si nous vivrons demain dans un monde sans vie privée ou dans un monde où nous aurons la liberté de penser et de faire ce que nous voulons.

R.S : Mais vous savez, même si j'ai écrit un livre sur la protection de la vie privée et que je pense que c'est crucial, je crois qu'il y a quelque chose de plus fondamental encore, à savoir, est-ce que la vérité nous rendra libre ? Comme celle de savoir que les flics tabassent des manifestants à Hong Kong, dans les rues de Chicago ou ailleurs. Ou encore le fait d’établir la vérité sur ce que font les gouvernements en comparaison à ce qu'ils prétendent faire ; cette vraie force est accessible à n'importe qui, et elle est l’objectif des dénonciateurs. Quelles que soient leurs motivations, l'acte même de lancer l’alerte est de défier le secret. Si vous voulez le faire, débattons au grand jour des enjeux de votre acte.

Et je pense que la situation est assez déprimante, car des hommes comme Julian Assange, ou même Ola Bini, qui n'a qu'un vague rapport avec lui, n'ont pas l'appui des gens sensés apprécier cet acte du dénonciateur, du chercheur de vérité.

D.O : Ouais...

R.S : C'était un "oui", n’est-ce pas ? Qu'y a-t-il derrière ce "Ouais" ?

D.O : Très bien, je vais préciser mon "ouais". Je pense qu'en ce moment les gens sont en conflit vis à vis de la vérité. Au sens où ils perçoivent un monde truffé de vérités qui éclatent au grand jour. Des "Vérités" entre guillemets. Quand ils comprennent qu’ils sont induits en erreur par la désinformation, ou les fake news, les gens se dire qu’il vaut mieux éteindre ce torrent de données à la source. Le problème aujourd'hui est que nous sommes gavés de vérités et d'informations. Les gens commencent à adhérer à l'idées de censure, de punition des dénonciateurs, de contrôle et de limite aux sources d'informations. Je pense que le monde dans lequel nous vivons nous pousse à la conclusion que les anciennes méthodes - qui n’ont pourtant jamais fonctionné auparavant - sont la réponse aux questions aujourd’hui.

Les gens se détournent des dénonciateurs et de l'idée que découvrir des secrets vous aidera à mieux comprendre le monde et à mieux vous attaquer aux injustices. Parce que cette responsabilité est trop lourde à porter. Et encore une fois, en revêtant ma casquette EFF, j'aimerais donner aux gens les outils nécessaires pour reconstituer les données de la situation. Plutôt que de laisser Facebook vous servir sur une assiette ce que le gouvernement et ses annonceurs veulent nous dire, nous devrions nous emparer des outils nécessaires pour discerner ce qui est vrai de ce qui ne l'est pas. Et pour ce faire, il faut deux genres de dénonciateurs comme Assange et Bini, pour mettre en lumière l'information qui permettra de tirer ces conclusions. Il faut des gens comme Ola Bini qui sont complémentaires aux lanceurs d’alertes. Je ne pense pas que les deux approches soient étroitement liées, mais le travail de Bini vous permet de contrôler vos propres appareils, vos propres communications ; de sorte que cette technologie que vous utilisez fonctionne pour vous, pas pour Mark Zuckerberg, pas pour Donald Trump, pas pour le GRU russe... Vous voyez ? Pour personne d'autre. 

R.S : Oui, laissez-moi contester cela. Parce que j'entends ça tout le temps. Comme vous l’avez dit, nous sommes inondés de fausses informations et d'une manière ou d'une autre, c'est la faute d'Internet. Et je ne suis pas toujours un défenseur de la technologie, mais mon Dieu ! Quand le monde n'a-t-il pas été inondé de fausses informations ?

D.O : C'est vrai...

R.S : Comment la communauté la plus avancée, la plus instruite et la plus scientifique du siècle dernier, a-t-elle pu adopter le nazisme en Allemagne ? Vous savez, j'ai grandi dans ce pays (USA) et je suis un vieil homme maintenant... Je me suis toujours demandé pourquoi il n'y avait pas de joueurs de baseball noirs. Je veux dire, la ségrégation a été à peine discutée. Nous avons eu des forces armées ségréguées pendant la Seconde Guerre mondiale ; on en a à peine parlé. Vous savez, vous pourriez passer en revue la liste des informations contrôlées, les guerres qui ont été menées sans raison - donnez-moi les photos, je vous donnerai l'histoire, etc., etc... Je pense donc, franchement, que c'est un argument très dangereux. Et cela justifie le statu quo d'autrefois. Vous savez, si nous pouvions revenir au bon vieux temps de trois réseaux et de quatre journaux dominants, comme le magazine Time, nous n'aurions jamais eu une chose aussi stupide que la guerre du Vietnam. Nous n’aurions pas eu un sud séparé... 

D.O : Mouais.

R.S : Je fais cela à l'Université de Californie du Sud, j'aurai des étudiants dans une semaine et demie, et je dis à mes étudiants : "Regardez, grâce à Internet - et j'espère que cela va rester ainsi - nous pouvons entamer des discussions sur la neutralité et la liberté du réseau. Mais si j'affirme une chose et que vous avez le moindre doute, vous pouvez m'appeler dans les 20 minutes suivant votre recherche. Vous pouvez retrouver sur Google tout ce que j'ai dit et tout ce dont je vous ai parlé, vous pouvez obtenir des documents originaux."

Donc, à bien des égards, c'est précisément le mauvais moment pour avoir peur de la liberté. D’autant que les informations des lanceurs d’alertes s’ajoutent à l'ensemble des informations que vous pouvez trouver ailleurs, par un autre chemin. Là je pense que vous perdez courage en entendant pareil argument (rire).

D.O : Je pense que je dois m'en amuser, car il y a tellement de gens dans tout le spectre politique qui pensent de cette manière. Cela fait partie de ces moments de doute, comme dans ces vieux sketch comique anglais...

R.S : Doutez-vous de la liberté ?

D.O : Pas de la liberté, mais des avantages et des inconvénients de cette technologie. Quelle est notre but avec cette technologie ? Nous nous sommes questionnés et avons ouvert le débat. La conclusion à laquelle nous sommes arrivés et ce dont les gens parlent le plus, est la polarisation croissante. Il y a deux ou trois choses à dire à ce sujet. Premièrement, cette polarisation, du moins aux États-Unis, dure depuis très longtemps. Au moins dans l'espace public. Il se peut que l'espace public introduise progressivement d'autres points de vue, et nous sommes passés d'un discours public dominé par le WASP (White Anglo-Saxon Protestant) à un discours qui inclue la pluralité des opinions avancées aux États-Unis. L'autre partie de la question est que cette polarisation accrue a commencé avant Internet.

Et comme vous l'avez dit, je pense qu'il est nécessaire de séparer ce que l'on voit se produire des changements que l'on est capable d’intégrer. Sur Internet, beaucoup de gens ont soudainement découvert des discussions privées, qu'ils ne voulaient peut-être pas connaître, ou dont ils n'avaient jamais entendu parler auparavant. Cela est à la fois positif et négatif ; à la fois certaines personnes, par exemple, se sont avérées être beaucoup plus racistes qu'elles ne semblaient l’être dans l'espace public. A la fois, beaucoup de gens ont pris conscience de l’isolement d’une partie de la population et de sa mise à l’écart du reste de la société. 

R.S : Je vais aller droit au but.

D.O : Ouais.

R.S : Prenons, par exemple, Edward Snowden, et ce qu'il a révélé sur la NSA. Nous ne savions pas que notre gouvernement lisait nos courriels, vérifiait nos conversations téléphoniques, tout cela avec l’aide du journalisme conventionnel. Ce n'est pas si grave. Et nous ne savions pas vraiment quelles étaient les activités de notre gouvernement, ce qui contrevenait à un certain nombre de lois, et ainsi de suite. Sauf que ce dénonciateur qui avait cette information nous l'a révélée.

Tout le monde admet que c'est le genre d’information qu’on doit connaître dans une société libre. N'est-ce pas ? Vous devriez savoir ce que fait votre gouvernement ; vous devriez savoir ce qu'il peut lire vous concernant. Je ne pense pas que l'utilité de cette information puisse être contestée. En revanche, je ne pense pas que les gens puissent affirmer que cela (l’accès à nos données) nous nuise d’une quelconque façon. Mais toute cette affaire n’aurait pas vu le jour sans ce drôle d’oiseau de Snowden. Car après tout, des milliers de gens savaient ce qu'Edward Snowden savait ; mais lui seul a eu le courage, ou la motivation - peu importe - de le révéler.

D.O : Ouais...

R.S : Nous mettions l'accent sur les fake news et la désinformation, mais ces dernières venaient la plupart du temps du gouvernement.

D.O : D'accord, d'accord....

R.S : D'ailleurs, la Chine est un autre exemple, puisque nous ne voulons pas nous limiter aux États-Unis. Qu'est-ce que les gens savent dans la majeure partie de la Chine sur ce qui se passe à Hong Kong ? Ils ont des fake news. Quelle est l'alternative ? Une poignée de technologues capables de pirater l'information et de la faire passer pour avancer leurs petites trouvailles, c’est tout. C'est le seul contrepoids que nous ayons dans la situation actuelle, non ?

D.O : Alors, je vais pousser plus loin, mais seulement pour vous rejoindre un peu. Il est vrai que nous connaissions une grande partie de ce qu'Edward Snowden a révélé. Les procès de la NSA étaient basés sur des preuves que nous avions, mais ce n'est pas le genre de preuves qui a fait la une des journaux et qui a permis à Edward Snowden d'attirer l'attention du monde entier sur cette affaire...

R.S : Parce qu'il avait la clé USB. Parce qu'il avait les données.

D.O : Ouais.

R.S :...et ils n'ont pas pu le contester. Mais laissez-moi poursuivre sur l'un de ces cas - l'un d'eux concernait l'utilisation des installations d'AT&T dans la région de la baie, n'est-ce pas ?

D.O : Oui, c'est vrai.

R.S : Pour espionner les gens, le gouvernement avait une agence là-bas. Et lorsque cette histoire est parvenue au Los Angeles Times, où j'ai travaillé pendant 29 ans, cette histoire a été écartée.

D.O : Ouais.

R.S : En fait, je crois que Dean Baquet était le rédacteur en chef à l'époque - il se peut que je doive vérifier cela - et maintenant il est le rédacteur en chef du New York Times. Mais peu importe ce qu’il s’est passé, le New York Times a finalement publié cette histoire. Donc, en effet certains aficionados de ce système savaient ce qu’il se passait, mais même les grands comme Apple, Google et Facebook ont affirmé qu'ils ne savaient pas jusqu’à quel point. Du moins, l’ont-ils prétendu.

D.O : Ce ne sont pas des milliers de personnes qui savaient ce que Snowden savait, vous savez. Il n'y a pas vraiment de secrets dans le sens où personne n’est au courant d’une chose sauf quelques personnes de la Zone 51, ce qui est important c'est la façon dont vous propager plus largement ce secret. Et nous avons cet outil incroyable et puissant pour le faire. Nous avons des outils parallèles que nous apprenons tout juste à utiliser pour déterminer si une information est vraie ou non au moment où quelqu'un la propage. Il est fascinant de comprendre par quel processus les journalistes et le public ont suivi les révélations de Snowden. Ce dernier avait une clé USB pleine d'informations... Enfin, je pourrais remplir une clé USB avec de fausses informations. Comment savoir si elles sont vraies ? Et si nous savons qu’elles sont vraies, c'est en partie parce que les journalistes les ont examinées et corroborées, les ont revérifiées et ont relié tous ces points.

Vous êtes aussi libre de le faire, n'est-ce pas ? Je pense que cela explique en partie pourquoi le L.A. Times s’est montré méfiant quand Mark Klein, le dénonciateur avant Edward Snowden, est venu les voir et est venu à EFF avec ces informations. Ils avaient un certain manque de confiance, je ne fais que le deviner. De part les connaissances qu'ils avaient à ce sujet, les deux organes faisaient peut-être face à des pressions politiques. Vous savez peut-être qu'ils voulaient publier une autre histoire à ce moment-là qui comportait des risques politiques ; ils devaient peser le pour et le contre. C'est incroyable que des millions et des millions de personnes avec des motivations différentes, des inclinations différentes et des capacités techniques différentes aient le pouvoir de diffuser ces informations.

Et nous le faisons aussi car une partie de ce système doit aussi consister à donner aux gens les moyens de dire la vérité - et non pas la vérité à partir des mensonges, mais vous savez, le blé à partir de l'ivraie. C'est peut-être la meilleure façon de le faire. À l'heure actuelle, nous confions cette responsabilité soit à Facebook et Google, soit au gouvernement qui exige que ces grandes entreprises redeviennent les gardiennes de nos données. Et comme vous le dites, c'est une solution qui n'a pas fonctionné dans le passé (rires) ; l’accès à la vérité exige de meilleures réponses que les modérateurs de YouTube, Twitter ou Facebook pour décider ce qui est vrai ou non pour des milliards de gens dans le monde.

R.S : Eh bien, permettez-moi de conclure par mon optimisme. Car ces grandes entreprises sont multinationales, le commerce est également multinational, et les voyages sont multinationaux. On pourrait même dire que l'État-nation est une sorte d'anachronisme dangereux, mais cela serait l’objet d’une autre discussion... Le fait est que vous vous heurtez très rapidement à cet argument : si notre gouvernement peut le faire ici, alors pourquoi le gouvernement chinois ou le gouvernement saoudien ne serait pas autorisé à le faire là-bas ? Et c'est un argument qu'aucune personne saine d'esprit ne voudrait vraiment développer. Parce que le fait est qu'il est utile de chercher des points de vue contraires, des faits incommodants, etc... Nous le savons bien.

Ce qui est en jeu maintenant est que les gens, du fait de la chute de leur leader, de son élection compromise, de la victoire du mauvais candidat, etc... perdent de vue ce qui faisait, je crois, la plus précieuse contribution de EFF, sans distinction de parti. En fait, vous ne faites confiance à aucun gouvernement pour prendre une décision, parce que tout gouvernement - et c'est là tout l'avertissement de notre Constitution - cherchera à protéger son propre pouvoir. Et ce pouvoir corrompra. N'est-ce pas là votre hypothèse ? Du moins, c'est ce que Barlow m'a dit.

D.O : Ouais, je pense que ça va plus loin que ça. Je pense que la technologie est incroyablement stimulante. Et ce qui a été une opportunité pour nous est que la grande partie de cette puissance est arrivée dans nos poches, plutôt qu'à Washington, D.C., ou même dans la Silicon Valley. Que nous avons l'occasion de profiter de cette technologie et de la diffuser - de répandre sa capacité d'autonomisation le plus largement et le plus finement possible. C’est ainsi que j'interpréterais les choses : à l'époque où nous travaillions, ou l'EFF travaillait, le gouvernement était la menace la plus claire et la plus active pour la vie privée et la sécurité en ligne des gens.

Je vois d’ici ce que vous allez m’opposer, vous allez me parler de liberté virtuelle, n'est-ce pas ? Cela va au-delà de ces deux caractéristiques. Je pense que nous avons atteint le point où les gens sont inquiets, à juste titre, de la montée en puissance de ces entreprises monolithiques basées à moins de 50 milles d'où je suis assis en ce moment, et de leurs capacités. Je pense qu'il s'agit de s'assurer qu'ils n'accumulent pas ce pouvoir. Mais heureusement, nous, les gens, le gardons toujours dans notre poche. Nous nous assurons toujours que vous puissiez faire confiance à votre téléphone ou à votre ordinateur portable pour recueillir toutes les informations que vous voulez et vous donner ce dont vous avez besoin, en fonction de la façon dont vous avez décidé de vivre. Et c'est un grand défi en ce moment, parce que les gens se sentent vraiment dépassés et effrayés. Et je pense que la peur est le pire endroit pour défendre la liberté.

R.S : Oui, c’est d’ailleurs Franklin Roosevelt qui nous a averti que la seule chose à craindre est la peur elle-même. Et je voudrait conclure cette passionnante discussion, en revenant à Ola Bini. Parce qu'il s'avère que c'est toujours les Tom Paines, les Edward Snowden, les Ola Bini, les Martin Luther Kings, ces gens qui disent : « Non, ça ne sent pas bon, je ne vais pas vous suivre. » Chelsea Manning fait partie de cette liste. Vous n'aimez peut-être pas tous ces gens, ce ne sont peut-être pas des gens que vous voulez avoir comme amis proches, ou ce que vous voulez, mais le fait est qu'ils sont indispensables à la santé mentale humaine. Parce qu'ils sont prêts, comme le type sur la place Tiananmen, à se tenir devant les chars. C'est un acte symbolique n'importe où dans le monde, car la plupart des gens se plient au pouvoir. Qu'il s'agisse du pouvoir de Facebook parce qu’ils y travaillent, ou celui d’un gouvernement totalitaire parce qu’ils craignent pour leur sécurité.

Quel est l'enjeu réel de l’affaire Ola Bini ? Si on en faisait un long métrage, peut-être qu'Oliver Stone ou un autre nous le dirait... Comment avoir plus d’informations sur ce sujet ? Voilà un type qui voulait juste rendre Internet plus sûr pour les dissidents, pour la pensée indépendante ? N’est-ce pas ce qui l'a motivé ?

D.O : Oui, et je pense que l'une des raisons pour lesquelles les gens laissent libre cours à leurs soupçons autour de lui est qu’il a construit des systèmes hyper-sécurisées. Tous ses logiciels l'étaient et ses ordinateurs portables étaient cryptés. Et quand on lui a demandé les mots de passe, il a dit non. Je ne suis pas sûr que tout le monde ferait la même chose dans cette situation, surtout s'il était innocent. Mais c'est un principe important, dire non, y compris pour la sécurité de vos documents.

R.S : Eh bien, c'est ce que garantit le quatrième amendement.

D.O : D'accord. Ils n'avaient aucune preuve pour l'inculper, pourtant il a résisté. Je me demande parfois si je serais aussi courageux et si je m'en tiendrais à mes principes si j'étais soumis à ce genre de pression. C’est pourtant indispensable je crois. C'est ce qu'il faut faire, et c'est une honte de ne pas le faire pour une question de principe, car c'est ce qui nous met dans le pétrin ; bien plus que les dommages qu’on peut imaginer causer au monde, alors qu’on tient peut-être la chance de réparer cela.

R.S : Alors, pour les gens qui veulent le faire, quelle est la meilleure façon ? Comment appeler l'EFFector ou qui que ce soit d'autre ?

D.O : Vous pouvez vous inscrire à EFFector. Vous pouvez également aller sur notre blog et vous inscrire à notre Twitter. Nous sommes sur EFF.org, où que vous alliez. La campagne Ola Bini elle-même a un site web appelé Free Ola Bini, qui peut vous donner beaucoup plus d'informations sur Ola en personne. Je me suis assis et je lui ai parlé ; c'est un jeune homme très impressionnant, et j'espère que beaucoup plus de gens prêteront attention à ce à quoi il doit faire face aujourd’hui et à ce qu'il représente.

R.S : Donc nous avons juste besoin de John Lennon pour trouver une chanson pour libérer Ola Bini. Et tu sais, en fait, je vais me critiquer moi-même. Je donne régulièrement, chaque mois, de l'argent à Wikipedia, pas parce que je pense que c'est bien qu'ils soient à but non lucratif et tout, mais parce qu’il est important qu’ils existent. Je ne donne pas grand-chose, mais je donne, tu sais, juste quelques dollars. Et j'ai réalisé que je n'avais pas fait ça avec EFF. J'ai utilisé l'EFF en tant que journaliste ; je ne savais pas que votre base de soutien était de 40 000 personnes qui voulaient vous aider. Et je veux terminer de la même façon que j'ai commencé, en disant que j'admire vraiment l'indépendance de votre travail, ainsi que les hommes et les femmes qui le font.

Toute cette indépendance devrait s'appliquer au monde de l'Internet.

C'est fini pour ce numéro de Scheer Intelligence. Nous serons de retour la semaine prochaine. Notre producteur est Joshua Scheer. Ici, à l'école de communication et de journalisme Annenberg de l'USC, nous avons Sebastian Grubaugh, qui s'occupe de tout. Et à Sports Byline à San Francisco, Darren Peck a fourni les services pour nous amener notre conférencier. Alors, à la semaine prochaine avec un autre numéro de Scheer Intelligence.

Capture d'écran Capture d'écran

Le militant suédoise Ola Bini a passé deux mois dans une prison équatorienne cette année. (Dolores Ochoa / AP)

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Traduction : Céline Wagner

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