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Billet de blog 3 janv. 2023

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Récit intimiste et intimité : de la necéssité de passer la frontière

Recemment je découvrais un billet de blog à propos d’un album co-écrit avec E.Baudoin entre 2000 et 2003, Les yeux dans le mur. Le texte était signé Jean Praisance. Je n’ai jamais su parler aux lecteurs de cet album auquel j’ai contribué. Le billet de Praisance me pousse à dire l'inconfort de se situer à la frontière du récit intime et de l'autofiction…

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le récit intime pourrait devenir un nouveau genre d'écriture, s’il ne l’est déjà, dans sa façon de régurgiter la réalité pleine et entière, telle qu'elle a été vécue. De la rendre sur le buffet de la société, à qui elle appartient davantage qu’à la personne perdue dans ce monde, peinant à faire entendre sa voix et qui, armée de son récit intime, passe maladroitement à l’acte. Le récit intime est indigeste en même temps qu’il est indispensable. Il devra toujours se défendre face aux mêmes arguments. Les auteurs masculins ou féminins de ses nombreux billets n'ont pas fini de se justifier.

Le billet bienveillant de Jean Praisance n'avait, je crois, pas d'autre intention que de réactualiser un album paru il y a vingt ans et dont la lecture l'avait visiblement émue. Tombé entre mes mains, ce texte est venu réveiller un monstre qui dort, à cela, ni Praisance ni personne ne peut rien, malgré la bonne réception que le lecteur aura eu de ce livre.

Les yeux dans le mur est ce qu'on peut appeler une autofiction. Tiré de la réalité, le récit retranscrit par l'intermédiaire du dialogue la relation qu'un peintre entretient avec son modèle. Des dialogues parfois sibyllins s'entrechoquent avec des moments d'intimités dévoilées au lecteur. Que faire de ces moments d'intimité ?

Lorsqu'il m'est arrivé de parler avec des lecteurs des Yeux dans le mur, je me suis vue remercier pour avoir livré un degré d'intimité que je n'avais pas imaginé, que je n'avais pas voulu donner. Je me suis trouvée dépassée par ce livre et devancée par son auteur. Car le roman graphique offre un tout autre point de vue qu'une peinture qui ne montrerait qu'un nu, il construit un discours. Or, accoudé à ce discours, quel rôle tient l'image, que veut-elle ajouter en montrant ce que voudrait taire les dialogues énoncés par les personnages ? Pour le dire simplement, lorsque j'ai découvert le livre fraîchement imprimé, j'ai réalisé que mon intimité m'avait échappée et je ne percevais plus ce qui justifiait qu'elle soit dévoilée.

Les yeux dans le mur se veut autobiographique. En réalité, seules peuvent être qualifiées ainsi les images, effectivement arrachées au réel, le discours, lui, est entièrement construit. Rien dans le discours des yeux dans le mur ne correspond au réel. Peut-être Jean Praisance le pressent-il quand il note : « Puis le lecteur se dit qu'il (l'album) manque d'honnêteté intellectuelle : cette bande dessinée raconte également l'histoire personnelle de Céline par ellipse. Des mots dans ses phrases, les fragments de coupures de journaux avec leurs phrases incomplètes. L'autrice évoque également sa vie, la vie tragique de son amoureux, le lien avec son père, les traces que la banlieue a laissées en elle. » En effet, nous ne sommes plus du tout dans le rapport d'un peintre à son modèle. Ces bribes de conversations cherchent à percer la forme de ce livre que Baudoin a façonné, ces mots cherchent à exister par eux-mêmes et, pour les véhiculer, il n'était pas nécessaire de montrer l'intime.

Edmond Baudoin a trente-trois ans de plus que moi. J'avais vingt-deux ans lorsque je l'ai rencontré. Nous avions une complicité artistique indiscutable et cette complicité me suffisait pleinement, pour le dire crûment, à la manière des récits intimes, je me serais parfaitement passée d'ébats amoureux, je n'en éprouvais ni le besoin ni l'envie, mais je savais, je pressentais, comme le présentent les jeunes femmes et les jeunes hommes en quête d'être choisi.es par un.e aîné.e qui a déclenché chez eux une forme d'admiration dans le domaine qu'ils s'apprêtent à épouser, la condition d'une relation, dont la nature va fatalement dévier au fond de draps froissés et faire basculer au second plan une complicité qui aurait pu être unique en son genre, une complicité intellectuelle et artistique tout simplement. Je savais que le jour où la sensualité n'aurait plus cours entre nous, notre relation mourrait, sans égard pour notre complicité intellectuelle qui, après tout, n'était peut-être que le fruit de mes fantasmes. Beaucoup de femmes peuvent affirmer qu'elles ont partagé le lit d'un homme sans y tenir vraiment, mais parce qu'elles ne voulaient pas interrompre une relation qui se situait dans des sphères plus nourrissantes que le sexe, elles ont accepté de concéder au désir de l'autre.

Dans Les yeux dans le mur, le modèle ne cesse de contester les propos du peintre, oppose systématiquement aux réflexions poétiques de ce dernier une contradiction d’ordre réaliste. Cette façon de ne pas laisser tranquille celui qui tient les reines du récit, est moins de la part du modèle une manière habile de se faire entendre, qu'une volonté de dire sans le dire, que le peintre triche, que ce qu'il veut faire passer pour sa volonté de réaliser une œuvre à deux n'est rien d'autre que la manifestation de son désir sexuel et la manière dont il est parvenu à l'assouvir. En cela, Les yeux dans le mur est l’histoire d’une prédation. Prédation que Baudoin et moi-même n’avons pas voulu voir, passant ainsi à côté du véritable sujet de cet album, le conflit dans le désir et la différence d'âge. Nous sommes passés à côté consciemment - il ne peut en être autrement - en refusant d'employer les mots qu’exigeait la nature d’une œuvre de ce genre.

Les dialogues, vus par Praisance, me semblent moins naïfs que lorsque je les ai écrits. Il note : « Elle pense qu'il est parti pour essayer de comprendre, qu'il semble que pour comprendre il faille toujours partir. » Quand j'écris ces mots, je fais référence à mon père. Cela pourra donner raison en apparence à celles et ceux qui ont vu dans ma relation à Baudoin la recherche d'un père de substitution. Je ne conteste pas que la psychanalyse ait pu laisser des automatismes dans les modes de pensée mais n'en retenir que les associations binaires ou les automatismes, serait une insulte à cette science qui offre incontestablement des outils pour survivre à la vie, ainsi qu'à ceux qui s'aventurent de façon hasardeuse à les manier. J'ai un père, dont le volume physique et sonore peut rivaliser avec une armée, j'ai un père dont les mains sont si énormes que toute chose entre elles est ridicule. Oh ! Oui, j'ai un père et en horreur l'idée d'en avoir deux. Mon père m'a initiée à l'absence tout en même temps qu'il a déversé sur moi ses plus intimes confidences. J'étais à la fois la fille et le pote de mon père. Ses discours ont été plus d'une fois indigestes, mais je les ai avalés. Il m'est souvent arrivée après de trop longues périodes passées avec mon père de me sentir couverte de merde. A cette merde se mêlait une admiration, une affection indéfectible, jusqu'à provoquer mon propre étouffement, mon effacement de ce monde. Celles et ceux qui ont vécu avec un ogre, sauront de quoi je parle.

Cette chose monstrueuse que je connais par cœur n'a rien enlevé à ce que cet homme, aussi vulnérable que destructeur, m'a transmis, l'amour d'un devenir artiste.

Baudoin - pour jouer le jeu d'une comparaison affectionnée par les amateurs de psychanalyse - a opéré sur moi le même phénomène. Je sais ce que je lui dois et ce que je ne peux plus avaler venant de lui, oui, avaler, ce mot laid, indigeste est pourtant celui qui convient. Son omniprésence a provoqué en moi une indigestion périodiquement ravivée et incurable. On ne guérit pas de nos rencontres, on ne fait que mieux les replacer dans le monde en s’éloignant. Ce que j'ai appris de l'homme qui fut le plus important de ma vie, mon père, est que l'élévation de soi n'est pas dissociable de vomissements répétés, comme le matelot victime du mal de mer ira au bout du monde, à condition que cela soit à bord d'une frégate.

L'analyse que Jean Praisance fait des Yeux dans le mur est très sentie. En effet, Baudoin avait acquis un statut de maître tandis que, jeune artiste, je balbutiais. 

« Puis, il est possible que la mise en couleurs ne soit pas uniquement le fait de Baudoin. Le lecteur relève également quelques particularités visuelles dont Baudoin n'est pas coutumier. Cela commence dans la troisième planche : un petit morceau de journal collé sur le bord d'une case, comme la rémanence fugace et incomplète d'un souvenir qui a échappé à Céline parce que repris par un journaliste, mais qu'elle ne peut pas se sortir de l'esprit. Dans la même case, se trouvent des parallélépipèdes rectangles blancs très géométriques, des formes que Baudoin n'utilise pas. » Mille fois on m'a questionné sur ce que m'a apporté Baudoin, jamais sur ce que je pense lui avoir donné. Le billet de Praisance pose la question entre les lignes... Je laisse le soin au lecteur, en rapprochant nos œuvres sur une même période, de découvrir ce que j'ai pu apporter à Baudoin, car il est évident qu'un dialogue artistique laisse des empreintes aux deux protagonistes, et si le lecteur est attentif, il trouvera.

En écrivant ce billet, je me demande encore quel en est le véritable intérêt. Je me suis promis d'aller au bout. Je regarde à la fenêtre et ne trouve pas de réponse. Arrêter ou continuer ? J'ai eu quarante-sept ans hier, je suis en plein divorce, quatorze années de vie commune viennent grossir le fleuve du temps passé, j'ai un fils de douze ans, merveilleux, par qui je justifie à mes propres yeux les efforts fournis durant ces années d'isolement et de solitude. Oui, je n'ai jamais été aussi seule qu'à deux. A quarante-sept ans, je viens au monde encore une fois, un peu plus fatiguée que l'année précédente, moins que la prochaine peut-être. Je m'exerce à ne plus tourner en dérision les petites choses, les soupirs, les non-dits, le temps presse. Je m‘impose de trouver des mots là où je n'ai fait qu'opposer des silences, l'effacement, tel que le pratiquent les enfants. Depuis la sortie des Yeux dans le mur j'ai eu mille fois envie d'abandonner, je veux dire de laisser tomber le roman graphique, la création en général. Mille fois. Aujourd'hui encore je me questionne chaque jour sur la nécessité de continuer. Pourquoi une telle lassitude au bout de temps d'années, au moment où je n'ai jamais été aussi agile avec mes outils ?

Quand est sorti Les yeux dans le mur, je n'avais pas idée de ce que signifie être l'auteur d'un livre. Baudoin était aux commandes, il me dessinait. Puis, lui étant à Nice et moi à Toulouse, il m'envoyait ses pages, ayant pris soin de laisser les bulles vierges pour recevoir la suite de notre dialogue. Je n'avais pas conscience du degré d'intimité que nous étions en train de livrer au lecteur. Bien sûr, je voyais le livre se construire page après page, mais à aucun moment je n'ai imaginé le livre entre les mains d'un tiers. Quand l'album est sorti, Dupuis fêtait les dix ans de la collection Aire Libre, nous nous sommes retrouvés au sein d'une célébration mondaine dans je ne sais quelle salle parisienne... Quand je suis entrée dans la salle j'ai vu immédiatement les piles de notre album agencées joliment sur les tables basses et des lecteurs autour, feuilletant le contenu de mon intimité, les maladresse de mes dessins, la naïveté de mes attentes, la révolte juvénile de mes propos… tout m'a explosé au visage. J'ai ressenti à ce moment-là une honte d'une extrême violence et à l'encontre de Baudoin une colère sans borne. Jusqu'à ce jour de l’année 2003, je n'avais jamais éprouvé ce que veut dire intimité.

Depuis, Baudoin a fait son chemin, j'ai fait le mien. Nous n'avons jamais été Claudel et Rodin, tel que je rêvais - naïvement - qu'une telle rencontre se produise dans ma vie. Comme beaucoup d'artistes autodidactes, j'ai construit mon identité à travers des biographies d'artistes. J'ai construit ma pensée à travers les témoignages et les manifestes des artistes en tous genres qu'il m'a été donné de découvrir. Des danseurs, des peintres, des écrivains… Mon œuvre, je veux dire l'ensemble de mes romans graphiques, témoigne de cette quête sans balise pour trouver ma voie, de montrer la façon dont je perçois le roman graphique, une réponse aux œuvres que j'ai découvertes et qui ont bouleversé ma vie. Mes livres se vendent peu et je ne sais pas si je continuerai. Aujourd'hui mon divorce m'impose de me départir du superflu et de surmonter cette nouvelle épreuve qui s'ajoute à la précarité de la vie d'auteur. J'ai cru naïvement que, me mettre à l'abri du besoin au sein d'un mariage me permettrait de construire une œuvre et, peut-être, de gagner ma vie. Cela ne s'est pas produit. 

Le temps de la révolte est passé, bien qu'il ne faudrait pas grand-chose pour l'exhumer, mais je n'y tiens pas. Je refuse de penser que le fait d'être une femme à nuit à ma progression dans ce métier. Quand j'étais enfant, des années durant j'ai pleuré à l'idée d'être née fille, cela me révoltait, c'était tellement injuste, j'aurais tant aimé être un garçon. J'aurais été un garçon formidable, agile, courageux, aventurier, j'aurais su tout réaliser de mes mains, des flèches, des arcs, j'aurais été capable de survivre aux conditions les plus rudes, j'aurais été un cavalier sans peur, je serais venu en aide à chaque être en détresse sur ma route, j'aurais été un héros. Mais je suis née fille et j'ai pleuré, inconsolable à l'idée d'être un jour vulnérable devant un homme. Ce qui n'a pas manqué de se produire. Quarante ans plus tard, je me dis que l'enfant que j'étais voyait juste. Je suis née fille et c'est le drame de ma vie, je veux dire, le drame de mon imaginaire. Je ne saurais jamais quel garçon j'aurais pu être. Je suis le personnage à l'arrière de la moto, je suis le personnage que l'on protège, à qui on met un châle sur les épaules pour qu'elle ne prenne pas froid, je suis celle que l'on regarde avec tendresse, devant qui on marche pour anticiper le danger, je suis l'éternelle reconnaissante, je suis celle que l'on nourrit, que l'on berce, que l'on soigne pour protéger l'enfant à naître, celle que l'on console quand elle avorte, quand ces entreprises échouent, je suis celle que l'on rassure, à qui l’on dit que le meilleur est à venir…

Je ne serais jamais le cavalier sans peur parce que j'ai peur. J'ai peur et je veux foncer en même temps. Je déteste la prévenance et je m'écroule à l'idée d'avancer seule, incapable de combattre ma mélancolie. Voilà qui est l'héroïne des Yeux dans le mur, la banlieusarde qui voulait en découdre avec la société toute entière.

Je n'ai aucune idée de ce qu'être une femme dans la bande dessinée veut dire. Je me suis interdit de raconter des histoires où être une femme serait l'élément central. Je déteste les anecdotes girly, ou plutôt j'ai en horreur l'idée de devoir les raconter pour gagner ma vie. En revanche, je peux donner quelques exemples des comportements dévastateurs que certains éditeurs adoptent à l'égard des auteurs féminins. Par exemple, j'ai payé très cher d'avoir éconduit un éditeur qui m'avait fait des avances. Sur le coup, cela ne l'a pas empêché d'éditer deux de mes livres, mais par la suite, mes productions ne se vendant pas suffisamment, il a saisi le pouvoir qui était le sien, à savoir le droit de vie ou de mort sur une œuvre en devenir, pour anéantir jusqu'à la plus petite particule, la fragile confiance en moi que j’avais douloureusement acquise. C'était en 2018, je travaillais d'arrache-pied sur La trahison du réel (aujourd'hui édité chez La boite à bulles).
Munie d'une cinquantaine de pages en couleurs, j'envoyais la première mouture de mon projet à G, éditeur de mes deux précédents albums. J'avais parfaitement conscience que le texte était en gestation, mais ce que je livrais donnait un aperçu du projet final.

G en prit connaissance puis sortit sa plus belle plume pour rédiger un mail assassin : sujet inintéressant, écriture maladroite, poésie débile, personnage central sans intérêt, bref… rien à prendre. Précisant pour finir, au sujet des ventes confidentielles de mes albums, qu'il en allait de la survie de sa collection. Quel honneur, moi, capable seule de faire couler une boîte, je ne me connaissais pas autant de pouvoir !

G ne saura jamais l'impact que son mail a eu sur ma santé physique et morale, j'étais anéantie. Et je dois à Benoît Peeters de m'être relevée. Ce dernier a eu une toute autre lecture de La trahison du réel et m'avait fait la promesse de l'éditer si je ne trouvais pas un éditeur capable de me proposer un à-valoir décent. Je lui en serais à jamais reconnaissante. Peeters ne saura jamais non plus combien il a contribué à me remettre debout.

Je me jurais de rompre tout échange avec G. 

Il y a quelques mois de cela, j'ouvre ma boîte mail et, stupéfaite, remarque un message de G. Son courriel me faisait une proposition inattendue. Voilà qu’il organisait un événement-surprise pour les quatre-vingts ans de Baudoin, une grande expo au musée de la BD d'Angoulême. Le message commençait par « Très chère Céline… ». G, qui avait retrouvé une amitié perdue à mon égard, jugeait émouvant d'honorer l'artiste octogénaire d'un recueil de dessins et de textes des femmes qui avaient traversé sa vie. Je survolais le blabla pour comprendre qu’il me demandait tout simplement de faire un beau dessin pour l'anniversaire de l’auteur des Yeux dans le mur

Demande anodine, presque ordinaire, qui me mit dans un état de révolte démesuré. J'ignore si le lecteur saisira le frisson d'épouvante qui parcourut mon corps à la lecture de ce message. Je répondis à G de façon lapidaire et il feint dans sa réponse de ne pas comprendre le ton de mon message. Deux choses possibles : sa connerie était d’ordre passagère ou bien définitive… Je ne le saurai jamais.

Comment interpréter ce monde ? Je l'ai dit dans un billet publié il y a quelque temps, d'autres personnages de ma vie méritent que je survole le passé pour y retrouver leurs continents, leurs visages, leurs paroles, me bercer de leurs souvenirs pour les partager avec le lecteur. Des hommes que je n'oublierai jamais. Oui, des hommes. Des hommes qui ont exigé d'eux-mêmes, le temps d'une rencontre, de s'adresser à mon esprit. Dingue, n'est-ce pas ?

Jacques est un être de l'ombre. Rencontré avant Baudoin, sa pensée continue d'infuser ma vie, mes prises de décision, depuis plus de vingt ans. C'est à lui que je dois d'avoir osé franchir la porte d'un salon de bande dessinée pour présenter mon travail, comme je l'ai fait ce jour où j'ai rencontré l'auteur des Yeux dans le mur. Jacques Dardenne est sourd de naissance. Quand j'ai fait sa connaissance il devait avoir une cinquantaine d'années. J'ai vécu chez lui durant deux ans, dans sa maison en ruine, située en bordure de la ligne de chemin de fer de la gare Matabiau. Jacques était un érudit et un surdoué. Poète, dessinateur, philosophe, il était capable de retrouver un extrait de texte dans n’importe lequel de ses ouvrages, adossés les uns contre les autres sur les étagères de sa bibliothèque comptant plus de cinq mille livres. Il lisait sur les lèvres. Le soir, nous échangions, attablés à un salon de jardin bancal au milieu des parterres de gazon de sa cour minuscule. Le clapotis d’une fontaine fabriquée par ses soins camouflait difficilement le brouhaha de la gare. Il n'entendait pas les trains passer ni la voix numérique annoncer les départs et les arrivées, si bien que, lorsque le refrain assourdissant de la SNCF retentissait, c'est moi qui ne percevais plus que le mouvement de ses lèvres et les multiples expressions de son visage. Jacques poursuivait son récit avec véhémence, loin de se douter que je ne l’entendais plus. Il narrait avec talent un épisode de sa vie, dispensait pour moi une leçon philosophique, se remémorait un extrait de texte brillant tirer des recueils de Baudelaire et de Schopenhauer…

Je ne sais pas s'il vit encore. Mais il mérite largement un joli dessin pour son anniversaire. Je lui avais promis de lire Schopenhauer, mais je n'ai pas tenu parole.

Je pense à lui car, étant sourd, la quête de Jacques fut toujours l'autonomie. Comme je haïssais d'être née fille, Jacques haïssait d'être né sourd et condamné à la dépendance des entendants. Ses parents, famille bourgeoise toulousaine dont le père était chirurgien, n'ont jamais accepté que Jacques et son frère naissent sourds profonds. Ils ont été envoyés à l'école normale, ont dû apprendre la langue des signes et surtout, lire sur les lèvres afin de prendre des notes sans demander de l’aide, tout le long de leurs scolarités. Jacques est devenu ingénieur agronome, son frère cadet  architecte. Ce dernier est resté vivre définitivement chez ses parents, laissant à son frère aîné la fierté d'avoir acquis de vivre seul dans sa maison. Mais il y était muré dans le silence. La communication avec le monde extérieur était si difficile, le contact avec les artisans étant un vrai calvaire, Jacques laissait la maison se délabrer et s'écrouler sur lui plutôt que de demander de l'aide. Des années plus tard, alors que j'avais quitté sa maison, j'appris avec peine, dans un mail de sa part, qu'à la suite d'un accident de chaudière sa bibliothèque avait brûlé et qu'il devait se résoudre à déménager, pour assurer sa sécurité, dans un appartement que sa mère lui avait acheté avant de mourir.
L'idée que la vie de Jacques Dardenne, qui a tenu sa vie durant l'étendard de l'autonomie, s'achève dans la dépendance, me glace de chagrin. Néanmoins je sais que sa quête est devenue celle de bien d'autres personnes qui ont su écouter, malgré le bruit du train, ses paroles lumineuses d'authenticité au sein de sa maison en ruine, à l'image de la société dont il se sentait exclu.

Je remercie Jacques Praisance pour la pertinence de son billet et son souci du détail.

« À ce moment, le lecteur prend conscience que l'objectif de rendre compte de la personnalité profonde d'un individu sous la peau rejoint cette volonté de nager sous l'eau, d'aller au fond qui constitue alors une métaphore, une expression différente du même but pour Céline que pour Edmond. »

Là encore je voudrais parler en mon nom, cette métaphore de la profondeur de l'eau pourrait bien être une fausse piste. Au fond de l'eau je viens chercher le noir et le silence, je ne crois pas qu'il y ait de vérité profonde. Et si vérité il y a, il n'est pas sûr qu’elle se trouve dans quelques profondeurs, elle pourrait tout aussi bien être à portée de main.

Illustration 1
© Céline Wagner

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