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Billet de blog 19 oct. 2020

Mon métier n'est pas martyr de la république..

.. mais enseignante. Pour Samuel Paty.

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Comme une impression de déjà-vu. Le texte change sur les pancartes mais commence toujours par « Je suis ». Les places de la République des villes de France sont envahies par une foule atterrée et des femmes et des hommes politiques, la poitrine ceinte d'une écharpe tricolore énumèrent par ordre alphabétique les mots attendus de la démocratie. Macron a même tenté un « ils ne passeront pas » qui effectivement, venu de lui, ne passe pas.

De qui s'agit-il cette fois-ci ? 

De Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie de 47 ans dans un collège à Conflans-Saint-Honorine. Dans les journaux, les réseaux sociaux, on cherche la trace de cet homme modeste et consciencieux car personne ne peut croire qu'on perd sa tête pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet. On veut savoir qui il est, s'il est marié, père de famille. Qui le pleure ? Qui l'aime ? Qui sont ses élèves, ses collègues ? Et ce cliché en noir et blanc à la mer ? Lui, au premier plan, vivant.

On cherche à se débarrasser des déclarations officielles, des rodomontades, des baudruches, des envolées emphatiques face caméra et des cellules de crise qui métastasent dans l'urgence et déjà se cristallisent sur les « demandeurs d'asile », les « réfugiés ». Haut-le-cœur.

On aimerait retenir encore quelques instants Samuel Paty, ne pas le laisser tomber, écouter ses élèves qui l'appréciaient « Il était drôle, Monsieur Paty ». Déjà Libération titre « Samuel Paty, martyr de la mission républicaine ». Non, Libération, aucun enseignant ne fait cours en héraut, en sacrifié potentiel, pas de « martyrs », de « missions », de lexique religieux curieusement réquisitionné pour l'occasion par des journalistes trop pressés qui ne craignent pas le paradoxe. On fait cours avant tout parce que l'on aime parler, échanger, transmettre, batailler sans craindre la contradiction. Dans un établissement scolaire, s'affrontent des visions du monde différentes et il faut faire avec. L'enseignant représente une parole officielle, surplombante, déclinée en chapitres de programmes avec lesquels il est plus ou moins d'accord. Celui d'en face ne l'analyse pas en ces termes ce qui ne l'empêche pas parfois de ruer dans les brancards, de mordre et de gueuler. Alors, il faut répondre sans faillir, choisir les mots justes qui ne blesseront pas et ouvriront la possibilité d'un dialogue sans complaisance. Exactement ce qu'a fait Samuel Paty. 

Déjà, le ministre de l'éducation nationale promet un « cadrage pédagogique national, fort, puissant et strict » et ajoute « Le monde adulte doit donner l'exemple de la fierté quant aux valeurs de la République (...) ». Qu'en sait-il, le ministre, des gamins qui, dans une classe, peinent à identifier les « valeurs de la république ", que répond-t-il à celle où à celui qui ne comprend pas « qu'il a la chance d'être un enfant de France, d'être à l'école de la République » ? Il le punit? On le sait, certains ont plus de chances que d'autres mais de cela, en ces jours d'unité nationale, il n'est pas question d'en débattre. Mieux vaut laisser le ministre de l'intérieur animer des conseils de défense et abuser du vocabulaire martial en vogue depuis mars. 

Je dois parvenir à dire « je » même si, en l'occurrence, je peine à m'y résoudre. J'écris sur un blog, j'ai choisi un pseudonyme "Cent Dents" en référence aux propos de François Hollande qui aimait faire de l'esprit sans en avoir forcément. 

 Je suis professeur. Si j'écris sous ce sobriquet qui ne me convient et ne me convainc qu'à moitié c'est parce qu'aujourd'hui , quand on enseigne et que le ministre a pour nom Jean-Michel Blanquer, on choisit un pseudonyme de peur d'être convoqué par les « Ressources Humaines », d'être « blâmé » voire  « révoqué ». La loi pour une « Ecole de la Confiance » paralyse les langues, les plumes et traque la pensée contraire à la doxa. On craint de perdre son travail et pour la première fois peut-être, mes angoisses se rapprochent de celles d'un salarié du privé sur le point d'être le prochain sur la liste du « plan social » proposé par la direction. Les délégués syndicaux dans les établissements scolaires témoignent de leur épuisement d'avoir à accompagner chaque semaine, des collègues accusés d'outrepasser leur « devoir de réserve ».  Les rectorats n'hésitent pas à prêter une oreille attentive à la délation, à la calomnie et ne craignent jamais le ridicule. L'air n'est plus respirable.

Samuel Paty. L'enquête qui ne manquera pas d'être menée sur les circonstances de sa mort, permettra-t-elle de lever les doutes, la suspicion qui pèsent déjà sur l'attitude de la « hiérarchie » à son égard ? A-t-il été aidé de façon irréprochable comme le répète pour s'en convaincre le ministère ? Déjà une note du renseignement territorial sème le trouble puisqu'elle fait mention d'une « visite de l'équipe laïcité et valeurs de la république » pour « rappeler » au professeur « les règles de laïcité et de neutralité ». Jean-Michel Blanquer dément que « l'enseignant était menacé d'une sanction ». En cela sûrement, il dit vrai mais chaque enseignant de France sait désormais décrypter les dessous peu reluisants de la rhétorique ministérielle. Un rappel ? Pourquoi "rappeler" à Samuel Paty les règles de la laïcité et de la neutralité qu'il connaît, lui qui ne fait que répondre aux injonctions de programmes mal fagotés et se débrouille comme il peut devant de jeunes têtes qui ne sont pas toutes issues de la moyenne bourgeoisie agnostique ou athée. La « neutralité » ? De quelle neutalité s'agit-il ? Celle qui consisterait, dans un cours d'histoire, à consacrer dix minutes à un tortionnaire et dix minutes à ses victimes par souci d'équité et d'objectivité? Comme dans un débat où les contradicteurs ont le même temps de parole, à la minute près ?

Un cours n'a jamais été « neutre » et ne le sera jamais. D'abord car les programmes sont porteurs d'une idéologie (que l'on espère la plus fréquentable possible), qu'un enseignant organise subjectivement son cours à partir des données de ce programme et surtout que le métier se distingue de celui de ventriloque en ce qu'il ne consiste pas à répéter des éléments de langage fournis clé en mains par le ministère. Je ne suis pas une répétitrice atteinte de psittacisme, je suis professeur. 

Si donc le ministère de l'éducation nationale se plaît à imaginer un professeur « neutre », désincarné, traversé par des injonctions dénuées d'arrière-pensées, oracle diaphane de la démocratie libérale, les élèves, eux, n'y croient pas une seule seconde et sont même capables, parce qu'il ne sont pas idiots, de le formuler avec virulence (violence parfois). Le "prof" sera alors considéré comme le seul représentant visible et présent de ces « valeurs » identifiées, à tort ou à raison, comme celles d'une classe dominante. Le bouc émissaire idéal. 

Or, de cela, ni Jean-Michel Blanquer, ni ses collègues ministres ne parlent car le vertige pourrait les saisir. D'ailleurs, que savent-ils de Samuel Paty qui n'est déjà plus que le prête-nom de mesures qualifiées de « fortes » avant même d'avoir vu le jour et qui parviendront (sous quelles formes?) dans les établissements scolaires dès le lundi 2 novembre, jour de la rentrée ?

Comme d'habitude, les enseignants se débrouilleront, écouteront des propos d'élèves qui parfois les heurteront au plus profond d'eux-mêmes mais ils n'oublieront jamais quelle est leur place dans l'institution. Celle de l'enseignant qui, en toutes circonstances, répond à l'élève qui l'interpelle, n'a pas froid aux yeux comme une rosière et se montre  capable d'entendre que la  "République" oublie souvent ses "valeurs" dont pourtant elle fait des gorges chaudes. L'esprit critique n'est pas interdit dans cette république et c'est tout à son honneur. 

Le meilleur hommage à rendre à Samuel Paty est donc de poursuivre ce qu'il a toujours fait dans ses classes. Faire cours, faire face, ne pas se sentir au-dessus de la mêlée, y plonger au contraire et ne plus craindre les représailles d'une hiérarchie qui méconnaît et diffame le monde enseignant. « J'embrasse mon rival mais c'est pour l'étouffer », ce vers de Racine pourrait être la devise de l'actuelle rue de Grenelle d'où a surgi ce week-end un insupportable message d'amour. 

Nous sommes entrés dans une ère de légitime défiance et ne comptons que sur nous-mêmes, sur notre engagement, notre détermination et notre intelligence collective pour faire notre métier comme il se doit. Nous n'avons besoin ni d'effusion, ni d'élans lyriques inappropriés. Juste de la confiance des élèves, des parents (un défi ?) faute d'avoir celle de notre hiérarchie qui nous pense, à ce point démunis intellectuellement, qu'elle s'apprête à nous « protéger » contre notre gré. Nous nous passerons de sa reconnaissance hypocrite, de sa compassion de circonstance et de ses éléments de langage pré-digérés. Le pacte entre "eux" et "nous" est pour le moment rompu. 

L'horreur de la mort de Samuel Paty ne sera pas « réparée », l'hommage national dans la cour de la Sorbonne, les minutes de silence, même s'ils sont indispensables, n'y pourront rien changer. 

 Je m'adresse pour finir à mes collègues : sortons de la réserve dans laquelle le ministère cherche à nous enfermer, écrivons, manifestons-nous et refusons d'arrêter de réfléchir parce que notre tutelle l'exige. Ressaisissons-nous de l'espace public, occupons-le avant qu'il ne soit trop tard et que notre corps de métier ait tout du cadavre en voie de décomposition.

En novembre, nous sommes de retour dans les classes. Avec nos élèves. Et avec à jamais dans nos mémoires le visage de Samuel Paty devant la mer, calme et tranquille.

Nous saurons quoi dire en son nom et continuerons d'œuvrer à l'émancipation des esprits et à faire en sorte que la liberté d'expression ne soit pas qu'une formule vide de sens. Chaque élève de France doit pouvoir rire d'une caricature sans craindre que le ciel, ses parents et les autorités religieuses de tous poils lui tombent sur la tête.

Et cela, les professeurs s'y emploient chaque jour, partout en France. 

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