Passez la main, je vous en supplie.

Jeux de vilains ... La main, ce merveilleux et sublime prolongement de notre cerveau, ce prodige de subtilité et de précision, a souvent été maltraitée par l'histoire et les folies des hommes. Quelques sociétés barbares ont décidé de la mettre au feu ou bien sous le tranchant d'une hache pour punir une faute ou jurer devant le très haut. D'autres l'ont mise en avant pour saluer, honorer la haine, réclamer la mort. 

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Jeux de vilains ...

 

La main, ce merveilleux et sublime prolongement de notre cerveau, ce prodige de subtilité et de précision, a souvent été maltraitée par l'histoire et les folies des hommes. Quelques sociétés barbares ont décidé de la mettre au feu ou bien sous le tranchant d'une hache pour punir une faute ou jurer devant le très haut. D'autres l'ont mise en avant pour saluer, honorer la haine, réclamer la mort.

 

La main ne devrait être que création et vie, amour et tendresse. Elle est destinée à toutes nos belles actions, celles qui nous ont fait entrer dans l'humanité. Construire, écrire, peindre, caresser, jouer de la musique, aider ou secourir, créer … Bien sûr, elle fut aussi là pour nous défendre, poings serrés quand la parole n'avait plus de sens ou de place, c'était sa première défaite.

 

Depuis, elle ne cesse de sombrer dans le ridicule avec ces innombrables gestes qui accompagnent désormais chaque image d'adolescent ou bien d'adulte immature. Des doigts qui s'écartent, des postures absurdes; la main avec sa nouvelle chorégraphie remplace ce langage qui s'appauvrit dans notre civilisation de la vacuité. Des gestes sans risque qui ignorent qu'en une période pas si lointaine, deux doigts en forme de V pouvaient vous conduire devant un peloton d'exécution ….

 

Rien ne m'exaspère plus que ces contorsions digitales, ces grimaces sur des visages simiesques, dès qu'une caméra ou un appareil photographique s'approche d'un groupe. Ce sont alors des cris et des signes sans aucun sens, sans aucune esthétique. La main est rabaissée, méprisée, négligée par ces gens qui ne savent d'ailleurs si peu quoi en faire, qu'ils passent la presque totalité de leur journée en les rangeant dans leurs poches.

 

Pire, il s'est trouvé un imposteur pour simuler la langue des signes lors de la cérémonie officielle dédiée à Mandéla. Cette magnifique expression de l'art de la main, rabaissée, là encore, pour satisfaire un ego imbécile! L'insulte faite à celui qui nous quittait ainsi qu'aux milliers de sourds n'était rien. La mode est au coup spectaculaire et à ce fameux mot qui exprime la capacité de faire le tour de la planète média et que je me refuse à écrire.

 

Depuis qu'un ministre en mal de publicité pour prendre haut la main le poste qu'il convoite, s'est lancé dans une chasse impitoyable et démesurée à la liberté d'expression, un autre signe manuel fleurit dans notre pays. Mais qu'ils se regardent un peu tous ces pantins décervelés qui pastichent leur idole! C'est ridicule, c'est grotesque, c'est vide de sens!

 

Pourtant la contagion gagne, la main se fait moutonnière, elle se pare d'un vocable culinaire pour sombrer dans l'indigeste communication. Le mouvement est lancé, d'autres vont inventer de nouveaux signes en opposition à celui-là. Nous allons devenir des sémaphores désarticulés faute d'accepter le débat et la controverse. Il faut montrer son avis (évitons le terme opinion, bien trop élaboré en la circonstance) et surtout ne jamais le mettre à l'épreuve d'une pensée contradictoire.

 

C'est l'expression aboutie à sa plus élémentaire expression de ce mouvement qui réduit le message à un badge, un ruban, une médaille, un geste maintenant. La publicité se fendait encore d'un slogan pour accompagner l'image, la société des ténèbres se satisfait du seul élément visuel. Tous ces siècles de progrès, d'élévation de la pensée, de structuration du langage pour retourner, en l'espace de moins d'un siècle seulement, au temps de l'incommunicabilité.

 

Il est curieux de constater que signe et singe s'écrivent avec les mêmes lettres. Le simple déplacement du « N » engendre la haine et l'abrutissement, la déshumanisation et la plus crasse bêtise. La main peut souligner l'éloquence de l'orateur, la poésie du conteur, la détermination du tribun, elle ne peut effacer les mots au profit d'un message parfaitement réducteur.

 

Ouvrez le débat, osez l'expression, affrontez les idées contraires mais de grâce, cessez de rabaisser la main à cette fonction primaire et médiocre, simpliste et agressive, réductrice et belliqueuse! Le seul signe de la main qui vaille est ce salut qu'on peut se faire d'une manière ou d'une autre, cette marque de reconnaissance de l'autre afin d'ouvrir le débat. La main n'a vraiment pas besoin de ce délirant jeu de vilain ! Elle est si belle, elle est si éloquente quand elle se contente d'être le prolongement de notre cœur !

Simiesquement leur.

Rémo Gary - Les pieds de singe - Aizac 07 (Gilbert) © Gilbert BANCILHON

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