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Le Club de Mediapart jeu. 11 févr. 2016 11/2/2016 Dernière édition

Le vide sidérant des chaînes d'information en continu.

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La focalisation totalitaire.

 

Les récents événements de Toulouse ont une fois encore permis aux chaînes d'information de dévider en continu, de manière ininterrompue, le vide absolu de leur absence de distance et de contenu. Tenir l'antenne, fabriquer une assuétude morbide au voyeurisme le plus sordide, prendre les spectateurs dans les rets de l'émotion qui retire tout espace à l'esprit critique, au recul, à la réflexion.

 

Le nerf optique, chez l'homme moderne, est devenu le seul vecteur efficace pour la compassion, l'indignation, l'information. Voir pour croire, voir pour s'intéresser, voir pour en parler. Le téléspectateur est un voyeur malsain, une mouche qui tourne autour des plaies purulentes de notre société qui dérape. Il est enchaîné à son téléviseur quand le cirque médiatique installe son Barnum sur le lieu même du monstrueux dérapage.

 

Rien ne sera épargné à ceux qui ne peuvent se passer du réflexe hideux d'ouvrir leur interrupteur. Tout est filmé en leur nom. La détresse des victimes, les commentaires absurdes des voisins, les propos creux et insipides des curieux, les mouvements des forces de l'ordre, les déplacements des véhicules, … Rien vraiment de la réalité d'un drame qui a besoin de discrétion et de pudeur.

 

Alors, pour donner un peu de rythme et disent-ils, de profondeur de champ, il y a encore le défilé des experts, ce virus ratiocinant des malheurs en tous genres. Ils déblatèrent sans trêve ni repos, ont toujours quelque chose à dire en affirmant au préalable qu'ils manquent d'informations. Nous sommes rassurés, ils parlent sans savoir mais ils le font avec expertise !

 

Tout cela à vrai dire eut pu se dérouler sans images puisque celles-ci sont totalement inutiles, parfaitement dépourvues de contenu explicite. Pourtant cette radio filmée est ce qui attire des millions de moutons beuglants, de braves gens scandalisés, de citoyens sidérés. Ils se font une opinion, pensent-ils, lorsqu'on leur offre un produit fabriqué justement pour qu'ils n'en aient pas d'autre en dehors du discours officiel qu'il faut avaler bouche bée et yeux écarquillés. Il y a quelque chose d'hypnotique dans cette étrange lucarne qui tourne en boucle.

 

Dans ce contexte de conditionnement collectif, toute intervention officielle, toute allocution sentencieuse est d'une redoutable efficacité dans ces cerveaux anesthésiés par l'ampleur du drame et par la qualité indéniable de ce lavage de cerveau. Les chefs le savent, ils se délectent de ces situations qui redorent des blasons bien ternis jusqu'alors.

 

Il faut alors faire assaut de compassion, de componction, de commisération. Tout est bon dans les émois du cœur, les élans de solidarité, les vagues de soutien et de pitié. Le pathos d'abord, les larmes de crocodile, les faces de circonstance, les trémolos dans la voix, le visage figé, le teint blafard ; avec quelques jolies grimaces, celui qui tient le pouvoir s'assure une formidable campagne de promotion et de sympathie.

 

Alors, on se donne la main. Chaînes d'information en boucle et pouvoir en place se mettent d'accord pour jouer une tragédie magnifique, pour offrir des heures ininterrompues d'antenne où tout un peuple va vivre au rythme de son chef. Les publicitaires n'oublient pas de réclamer leur part du gâteau, l'heure est épouvantable mais pas assez pour oublier les contingences matérielles, les bonnes vieilles recettes du mercantilisme. Il ne faut pas exagérer tout de même.

 

La France sort de l'une de ces grandes cérémonies médiatiques. La messe a été parfaitement orchestrée, il y a eu de la virtuosité dans la gestion de la crise. Nous en verrons bientôt les effets sur les sondages. Le rapport de force a sans doute subi les effets de ce tsunami de la raison. Pauvre monde de voyeurs décérébrés !

 

Télescopagement vôtre. 

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Tous les commentaires

Info-com : très en vogue (surtout apocopé, yeah...). Vitesse, accumulation, passage éclair d'un sujet à un autre, d'un monde à un autre. Il faut bien faire avec, faire contre, faire sans. Je préfère la première solution, mais quel boulot!

Ma formation (sociologie de la connaissance) y est pour beaucoup. Si j'étais seulement pêcheur à la ligne (ce que je fus, avec passion), j'aurais un autre regard, pas plus sot, mais moins armé. L'image "est polysémique" : le même film, la même photo, le même logo, sont interprétés différemment selon les personnes, les moments, les situations, à un degré de variabilité difficile à admettre par les non-spécialistes. Donc, les images ne sont pas très fiables en tant que sources d'information. "De mes yeux vu" ???

La parole : chacun se sent compétent pour l'interpréter. C'est à la fois vrai, et lamentablement approximatif. D'abord, chacun comprend selon son propre code langagier, avec approbation, surprise ou stigmatisation en fonction des écarts à ce code personnel de ce qui est entendu. Ensuite, verba volent : le flux emporte, on  est dans un présent perpétuel. Sauf si on a enregistré, et qu'on fait repasser patiemment dix fois, en prenant des notes. Qui le fait?

L'écrit? Ici encore on lit avec ses propres yeux, son esprit plus porté à saisir tel mot, telle tournure, tel enchaînement d'idées. Et, ici encore, qui prend le temps et la peine d'une analyse textuelle (lexicale, syntaxique, phraséologique, discursive)? Puis d'une enquête (sources, contexte, intérêts, situation)?

Oui, c'est lourd. Non, on n'a ni le temps, ni la patience, même quand on a acquis des compétences, qu'on laisse peu glorieusement entre parenthèses...

Alors, pas de salut? Non, pas dans l'absolu. Mais des remèdes qui soulagent sans guérir. La multiplication des sources, le temps accordé à des débats (comme les "commentaires" et "billets" médiapartiens), la réflexion "armée" (méthodes d'analyse, p.ex.).

On ne peut pas mieux faire...Alors, mes amis, ne restez pas collés à l'écran, ni au clavier, ni au comptoir, ni nez dans un livre ; mais fréquentez tout ça, et réservez-vous des sessions de réflexion devant du papier (il bouge moins vite que l'écran) ; des sessions de débat (pas parlote, ni discussion, ni engueulade).

C'est un bout de ces nourritures que je viens chercher avec vous. Parce que ça sustente , et parce que vous m'êtes sympathiques. Je ne peux vous offrir mieux que de la bonne volonté un peu lourdingue (oui, je me rends compte, mais si on ne traite les choses lourdes que légèrement, on est mal partis).

Toutes mes excuses fraternelles...

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