Ces mâles qu'on abat.

Les nouvelles révélations d'Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué à propos d'Olivier Duhamel semblent relever d'un certain acharnement cancanier. Est-ce encore de l'information ?

Je place sur mon blog un courrier des lecteurs que j'avais adressé au journal Le Monde le jour même de la publication d'un nouvel article du duo Bacqué-Chemin sur l'affaire Duhamel, intitulé "Comment Olivier Duhamel, accusé d'inceste, a cultivé son art du secret", le 14 janvier 2021. Je m'y attardais sur le côté "détail croustillant" que je commençais à trouver lassant. N'ayant reçu aucune réponse, ni même de réaction de la part de la rédaction du journal, je me dis que peut-être ce texte, spontané et non dépourvu de défauts, pourrait cependant servir à faire un peu plus émerger le débat sur la tendance déjà inaugurée par le tandem Lhomme-Davet à créer une forme de buzz  niveau "réseaux sociaux"indigne du travail d'investigation tel qu'il a longtemps pratiqué au sein du journal fondé par Hubert Beuve-Méry :

A l’attention du Courrier des lecteurs du journal Le Monde

 

Ces mâles qu’on abat

 

Franchement, je commence à être lasse, voire bientôt écœurée, par les articles de Raphaëlle Bacqué et d’Ariane Chemin sur les affaires politico-sensibles. Ancienne Sciences Po, mais d’un Sciences Po qui date de la guerre des bananes et n’a plus grand-chose à voir avec l’IEP d’aujourd’hui, je m’étais naturellement intéressée au livre que Mme Bacqué avait publié sur Richard Descoings. J’y avais reconnu une qualité d’information qui cependant m’avait déjà un peu gênée, car le souci du détail « vécu » confinait parfois presque à l’indécence. Mais elle y racontait aussi la révolution que le scandaleux et défunt directeur avait fait subir à la vénérable maison de la rue Saint-Guillaume, et le livre était bien fait et opportun.

Avec l’affaire Duhamel, il m’apparaît qu’en duo avec Ariane Chemin, la journaliste a franchi un cran dans l’indiscrétion, pour ne pas parler de voyeurisme, ce voyeurisme qui fait si bien vendre de nos jours. Et l’article que je viens de lire aujourd’hui, voilà, me dégoûte un peu.

Du coup, Mmes Bacqué-Chemin m'apparaissent soudain comme des héritières des célèbres commères d’Hollywood, Houella Parsons et Hedda Hopper, cochant comme elles toutes les cases du gossip et de la malveillance. « Pourquoi tant de venin ? » se demandait Gérard Lefort dans un article du magazine Grazia du 28 mai 2017, qu’il avait consacré avec le talent qu’on lui connaît aux deux sorcières d’Hollywood. Posant l’éternelle question du parasitisme mondain (le parasitisme politico-mondain, dans le cas qui nous occupe), il rappelait que toutes deux (Parsons, Popper), « suaient le ressentiment pour cet univers supposé glamour qu'elles ne fréquentaient avec assiduité que pour mieux le bousiller. » « Y être sans en être », telle est en effet l’éternelle question, et c’est en tout cas un processus qui finit par pervertir le travail journalistique et réduire finalement l’investigation à un peu reluisant commérage.

Mmes Bacqué-Chemin multiplient ainsi des détails qui leur permettent de montrer à quel point elles connaissent intimement ces « heureux du monde » qu’elle côtoient depuis longtemps. Mais ces détails sont-ils bien nécessaires ?  Et puis, le ton de persiflage appuyé dont elles usent à propos de l’anti-héros Olivier Duhamel ne relève-t-il pas d’un opportunisme un peu déplaisant, l’hypocrisie ne faisant en l’occurrence que changer de camp. Même si c’est de bonne guerre, faire des « gorges chaudes » contre ce mâle blanc dominateur et prédateur, caractéristique de toute une génération d’hommes de pouvoir à vaste carnet d’adresses, ambition galopante et appétit sexuel débridé, n’est aussi que trop dans l’air du temps. C’est bien sûr une génération sur laquelle il n’y a pas lieu de s’attendrir. Et qui ne se limite pas qu’à la sphère politique. Mais dans l’article d’aujourd’hui, il y a un ton, une forme de ressentiment un peu trop « personnel », qui transforme l’analyse en lynchage plus ou moins sournois. Et ça, franchement, ce n’est pas sympathique. On peut s’y prendre autrement pour rétablir l’équité dans le rapport hommes-femmes.

Dernière observation. La sincérité de Camille Kouchner ne fait pas de doute, en revanche le montage médiatique dont son livre a fait l’objet, et dans lequel Mme Bacqué a joué apparemment un rôle actif, me semble beaucoup plus suspect. Ce n’est pas l’auteure qui est en cause dans cette affaire, mais bien l’éditeur et le média qui ont, comme on dit, « monté le coup ». On le sait, dans ce milieu où tout le monde se connaît, tout ça est très, si je puis dire, incestueux, mais ces signes des temps sont quand même bien déprimants. Et inquiétants. Autant pour la méthode que pour le background sociétal qui la sous-tend.

Chantal AUBRY

Ancienne journaliste, écrivaine.

 

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