Avançant avec beaucoup d’assurance des chiffres paraissant discutables quant au nombre de réfugiés juifs refoulés à la frontière par les autorités suisses, et quant au nombre de ceux parmi eux qui ont ensuite été pris et déportés, Serge Klarsfeld prétend réhabiliter l’image de la Suisse comme une « terre d’asile pour les juifs » (déclaration à la radio suisse-romande le 10 février dernier, voir http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/forum/4626494-klarsfeld-remet-en-cause-le-rapport-bergier-10-02-2013.html?f=player%2Fpopup). Il se retrouve ainsi aux côtés de l’extrême-droite, qui a accueilli ses déclarations en montrant avec jubilation son immense satisfaction ; et d’un certain révisionnisme helvétique qui voudrait nous faire revenir aux fables de la guerre froide sur le rôle honorable de la Suisse officielle, de ses autorités et de son économie face au national-socialisme.

En Suisse, il est assez courant que la presse dominicale fabrique de petits événements ou utilise des effets d’annonce pour assurer ses ventes. C’est ce qui est arrivé le 10 février dernier avec Serge Klarsfeld, sollicité par le journal Der Sonntag après les déclarations particulièrement inappropriées du président de la Confédération Ueli Maurer sur la Suisse et la Seconde Guerre mondiale (voir mon billet précédent).

Comme il l’avait déjà fait il y a plus d’une décennie, l’auteur du Mémorial de la déportation des Juifs de France a déclaré dans ce journal, et à la radio suisse-romande, que le nombre de juifs refoulés sur la frontière suisse était très inférieur au chiffre de 24'500 prétendument avancé la Commission indépendante d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale présidée par Jean-François Bergier. Alors qu’à la fin de l’année 2000, il prétendait que le nombre de ces juifs refoulés ne dépassait pas 5'000, il affirme aujourd’hui qu’il serait même inférieur à 3'000.

Or, cette déclaration pose au moins quatre problèmes. Le premier, c’est que ce chiffre de 24'500 n’émane pas sous cette forme de la Commission Bergier et n’a jamais correspondu à un nombre de juifs refoulés, mais à un nombre de refoulements, ce qui n’est pas la même chose. Le deuxième, c’est que ce chiffre de 3'000 juifs refoulés est une extrapolation tout à fait aléatoire, et apparemment minimaliste, effectuée à partir des sources françaises de la déportation et d’un corpus d’archives qui est disponible pour la région franco-genevoise, mais inexistant pour d’autres régions frontalières où tout ou partie de la documentation a été détruite ; il est donc essentiellement documenté à partir de la seule frontière franco-suisse. Le troisième de ces problèmes concerne le fait que ces chiffres devraient aussi intégrer les refus de délivrer des visas dans les ambassades et les consulats suisses, ce qui est aussi une forme de refoulement. Le quatrième, enfin, c’est que l’articulation de ces chiffres n’a guère de sens si elle est exprimée globalement et sans aucune perspective chronologique. Soulignons en effet, entre autres données importantes :

  • l’attitude des autorités suisses au moment de l’Anschluss et leur crainte d’un afflux de réfugiés : elles ont alors suggéré l’apposition d’un signe distinctif, qui a finalement été le fameux tampon « J », dans les passeports des juifs allemands et autrichiens ;
  • leur décision, pour les mêmes raisons, de fermer les frontières en août 1942 alors que des informations précises leur avaient été transmises trois mois plus tôt sur la politique d’extermination des nazis ;
  • le poids relativement important, parmi l’ensemble des réfugiés juifs qui ont pu se sauver en Suisse (près de 30'000), de ceux qui l’ont été à partir de 1944 (et des événements dramatiques qui touchaient la Hongrie).

Cela dit, Serge Klarsfeld a parfaitement raison de vouloir mettre à jour la vérité des faits. Il n’a pas tort non plus de chercher à éviter des surévaluations quantitatives qui pourraient contrarier, de manière paradoxale, la reconnaissance de ces situations traumatiques et des souffrances qu’elles ont provoquées. Cependant, l’approche quantitative trouve ses limites quand les archives ont été partiellement détruites. Et cette querelle de chiffres finit par se réduire à un usage politique qui n’a plus rien à voir avec la connaissance historique et la part d’incertitude qu’elle doit forcément intégrer quand elle ne dispose pas de tous les documents nécessaires, ou quand leur interprétation pose problème.

Dans cette affaire, il est nécessaire de ne pas exagérer les chiffres, comme il l’est de ne pas les sous-estimer. Mais la vraie question est ailleurs. C’est celle de notre capacité à rendre le passé aussi intelligible que possible. C’est là un enjeu démocratique d’histoire et de mémoire qui ne s’affronte qu’en passant par le travail de l’histoire, en réfutant fermement les mythes et les silences complaisants, en neutralisant aussi les entreprises idéologiques qui veulent faire régresser notre connaissance du passé tel qu’il a été.

Pour sa part, l’historienne Ruth Fivaz-Silbermann, qui travaille depuis de nombreuses années sur cette problématique, a rappelé qu’« un chantier historique est en cours » et qu’« il est toujours ouvert ». Elle a regretté « qu’on essaie de nous amener dans une guerre de tranchées imbécile. En aucun cas ces chiffres ne devraient servir à relativiser le comportement des autorités ». Soulignant l’existence de réactions de soutien aux réfugiés au sein de la population, elle a regretté le manque de discernement de ceux qui ont parfois appliqué des directives à la lettre alors que « laisser entrer tous ceux qui avaient réussi à échapper à leurs bourreaux en route n’aurait en rien alourdi la fameuse barque » (Le Temps, 13 février 2013 : en août 1942, le conseiller fédéral Eduard von Steiger avait déclaré que « la barque » était « pleine » pour justifier la fermeture des frontières aux réfugiés).

Les attaques récurrentes contre le rapport Bergier et contre le travail d’histoire, et de mémoire, qu’impose cette période sombre du passé helvétique, en particulier dans les écoles et les universités, ne doivent en tout cas pas empêcher les historiens et les passeurs d’histoire de faire leur travail.

Charles Heimberg, Genève

P.S. Le lendemain des déclarations de Serge Klarsfeld, la radio suisse-romande, dans son émission En ligne directe, est revenue sur la question en donnant la parole à l'historien Hans Ulrich Jost et au journaliste Christian Favre, lui-même auteur d'une thèse sur les passages de frontière dans l'arc jurassien : http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/en-ligne-directe/?date=11-02-2013#4627976.

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