Le passé est constamment inscrit dans notre présent. Il est une référence constante pour des luttes du présent. Cela passe parfois par des comparaisons abusives, des références anachroniques mais hautement symboliques (CRS SS). Mais pouvons-nous vraiment nous en passer et les mettre à distance quand le travail de mémoire est confronté à tant d'obstacles et d'occultations?

Dans une chronique de Marianne intitulée « Infiltrations crypto-négationnistes à gauche » (http://m.marianne.net/Infiltrations-crypto-negationnistes-a-gauche_a233062.html), Éric Conan fustige des usages du passé qu’il considère comme abusifs, notamment la qualification de « rafle » utilisée pour désigner l’arrestation en plein déplacement scolaire de Leonarda, une jeune fille de 15 ans expulsée par la suite avec toute sa famille.

Cet article est pris au piège du « devoir de mémoire » et de la sacralisation, incapable de problématiser les usages du passé dans le présent avec leurs parts souvent embrouillées de légitimité et d'abus, et surtout parfaitement muet sur la question qui compte d'abord, celle de savoir si l'arrestation dans un cadre scolaire, l'expulsion manu militari et la négation du droit à l'éducation auxquelles Leonarda a été soumise ont oui ou non été une "faute" du point de vue des droits démocratiques [1].

Personnellement, en tant qu’historien, il ne me paraît guère pertinent d'utiliser le terme de « rafle » dans cette affaire. Mais je pense qu'il s'agit bien d'une faute, et d'une faute grave du point de vue des droits démocratiques. Parce que c'est une violation des droits de l'enfant. Parce que c'est lié à une politique de stigmatisation qui cherche à nous détourner des problèmes sociaux et du chômage subis par nombre de gens. Et surtout parce que c'est un acte indigne pour un gouvernement de gauche qui renforce l'impasse dans laquelle nous nous trouvons au niveau européen quant à faire valoir une alternative démocratique aux crispations identitaires en cours et à la politique migratoire inacceptable qui transforme la Méditerranée en cimetière (voir les drames de Lampedusa). En outre, s'il n'y a pas lieu d'assimiler l'affaire de Leonarda à une rafle, il n'en reste pas moins qu'une réflexion comparatiste, distinguant points communs et différences, garde tout son sens dans la perspective d’une intelligibilité du passé qui puisse éclairer le présent et ses enjeux.

Mais cela n'intéresse pas Eric Conan qui apparaît dans son texte comme le premier des donneurs de leçons alors même qu'il prétend en fustiger beaucoup d'autres. Mais qu'il nous explique alors ce qu'il faut penser d'un parti d'extrême-droite qui vient de faire quelque 20% à Genève, le Mouvement citoyen genevois ("citoyen", encore un bel abus de langage), dont le dépliant électoral (Le citoyen, journal du MCG, août 2013, voir le document attaché) parlait ni plus ni moins d'"éradiquer" une prétendue "épidémie de frontaliers" (des travailleurs de France voisine qui viennent chaque jour travailler à Genève et lui permettent ainsi de fonctionner).

Qu'il nous dise aussi ce qu'il pense de ces catholiques intégristes et de ces néo-nazis qui ont tenté cette semaine, à Albano Laziale (le maire de Rome n'en ayant pas voulu) d'ensevelir avec les honneurs (mais quels honneurs?) le criminel nazi Erich Priebke, le boucher des Fosses Ardéatines. Il avait certes droit à quelque chose de minimal, en distinguant, comme le fait la langue italienne, le fait de "sotterrare" et celui de "seppellire", la seconde de ces manières de dire "enterrer", inacceptable en ce qui concerne Priebke, marquant rituellement le fait d'une perte de valeur (comme l'a écrit Alessandro Portelli dans Il Manifesto du 16 octobre 2013 en se référant à l'historien des religions Ernesto de Martino). Aujourd'hui, des antifascistes et la population locale ayant pu empêcher des honneurs aussi inacceptables, son corps est caché et sera enterré vraisemblablement dans un lieu tenu secret. Mais ses mensonges persistent puisque son avocat l'a enregistré peu avant sa mort pour lui faire dire encore et toujours que les crimes nazi-fascistes seraient de la seule responsabilité de la Résistance (sic).

Et la violence extrême, et ciblée, d'Aube dorée en Grèce, cela n'aurait-il rien non plus à nous rappeler du passé?

Dans des sociétés qui négligent le travail de mémoire, le passé et ses mots, puis ses violences, et peut-être même ses crimes, peuvent potentiellement resurgir dans le présent. Ce ne sont donc pas les arguments d'Eric Conan qui vont nous aider à y comprendre quelque chose dans la perspective de la défense des droits humains. En outre, si une comparaison critique et problématisée est utile pour la défense de ces droits dans le présent, ce n'est pas tant avec l'horreur finale des chambres à gaz et des génocides, mais c'est d'abord avec les processus et mécanismes préalables qui ont petit à petit rendu possibles toutes ces catastrophes.

Charles Heimberg (Genève)


[1] Deux remarques encore : d’une part, la décision de François Hollande de laisser revenir Leonarda en le refusant à sa famille est une absurdité incompréhensible ; d’autre part, le déchainement médiatique européen contre son père et ses agissements problématiques ne change rien sur le fond à cette affaire.

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Tous les commentaires

Pour reprendre ce que dit Vingtras, il semble en effet que la "procédure" appliquée "discrétement" dans pas mal de cas (démantélement de camps, descentes de police dans certains quartiers peuplés d'Africains) s'apparente très clairement à une rafle.

   Merci en tout cas de signaler le cheminenent des "processus et mécanismes" qui pourraient conduire à l'horreur finale.