Lilian Thuram, notre nègre.

Après le théâtreux Yann Moix, place au consciencieux Lilian Thuram.

Le racisme est un crime. Non une opinion. Donc, les incessantes querelles entre figurants "Noirs" et acteurs " Blancs", entre "Indigènes" et "Républicains", ou entre Afro-en-tout-genre, loin de traduire une certaine vitalité intellectuelle, une évolution égalitaire, une certaine pacification sociale, une impérieuse rectification de l'histoire, ont quelque chose d’indécent. Elles sont surtout la continuation du racisme par d'autres moyens. Le débat dans la République française, sur cette question du racisme, nous a toujours paru tronqué, truqué, floué, et même joué d’avance ....c'est un débat forcément vicié. Les débatteurs ne sont pas à la hauteur de l'enjeu. 

En matière de racisme, le recours invariable à la "polémique", tel qu'on peut l'observer en France par exemple,  est le propre d'une société non pas démocratique, mais ultra hypocrite, laquelle comporte quelque chose de foncièrement raciste, c'est à dire hiérarchique, discriminatoire, éliminatoire, et même crématoire.  Le caractère  raciste des pays capitalistes avancés, moyennement avancés ou en voie de l'être est inscrit dans leur ADN. 

En matière de racisme, rester prostré dans cette antique opposition "Blanc" vs "Noir", tout en faisant croire à la masse des gens qu’il s'agirait là de pures essences,  absolument contraires, antagoniques, n'a aucun sens. 

Profitons de l’actualité (qui n'a rien d'inédit) en Afrique du Sud, pour comprendre sans grand effort que le "racisme" se fout de la "race". D'ailleurs, elle n'existe pas. Le « racisme », on peut aussi l'observer entre "Noirs", entre "Blancs", entre "Jaunes". Je ne dédouane d’aucune manière les criminels savants ayant contribué à inventer et reléguer le « Noir » dans les tréfonds de notre humanité. Je ne relativise même pas le conflit raciste "Noirs" et "Blancs" ou entre « races » (nous sommes coincés). Ce que je ne comprends pas, c’est que ce racisme, aussi spectaculaire soit-il, paraît plus insupportable, catastrophique aux uns et aux autres, que le « racisme » à l’intérieur d'une même réalité ou fiction.  (Cf Afrique du Sud, Mauritanie, Cameroun et même la France pour ne citer que ce pays). Est-ce à cause du commerce triangulaire, de l’esclavage, de la colonisation, de l’impérialisme? Si oui,  cela n’est pas une preuve qu’on est soi-même travaillé, habité par une haute idée de la justice, de l’égalité. Et au fond, c’est cette haute idée de la justice qui compte. Le tragique dans l’affaire est que, ces footballeurs « noirs » ou victimes de racisme en Italie ou ailleurs sont eux-mêmes, une fois en Afrique, de petits empereurs, qui se complaisent dans des environnements inégalitaires et injustes. Il en est de même pour cette diaspora « noire » ou ces afro-descendants, que les "Noirs" d'Afrique, peuvent également accuser de se penser "supérieurs ".  

La lutte contre le racisme, en plein triomphe du capitalisme, on peut le vérifier, consiste surtout en la promotion et la défense des intérêts d'une élite "noire" au sein des sociétés développées. Le racisme à l'égard des "Noirs" les plus faibles (ouvriers, femmes ménagères, sans-papiers), ça, en vérité, tout le monde s'en fiche, à l'unanimité. La preuve en est que la futile polémique à laquelle je consacre moi-même un papier aura excité presque tout le monde, tandis qu'aucun des indignés permanents contre tel ou tel propos raciste, n'a jugé utile de joindre sa voix, son nom dans le combat de ceux et celles qui se font appeler aujourd'hui en France les "gilets noirs". Y’ en a marre de voler au secours de ces seules élites noires (Footeux et autres)....quand nul ne s'émeut du sort de l'ouvrier dans un foyer.

Dans une interview accordée au Corriere dello Sport le 4 septembre, Lilian Thuram est revenu sur les cris de singe adressés au joueur de l'Inter Milan, Romelu Lukaku, le 1er septembre à Cagliari en Italie. Le bon Thuram a ainsi suggéré à l'Italie de s'inspirer de la France: " ...En France, on interrompt les matchs en cas de comportement homophobe dans les tribunes : suspendre la rencontre et renvoyer les joueurs aux vestiaires, cela veut dire éduquer les gens." Vive l'éducation selon Thuram! Est-ce bien ça la lutte anti-raciste? Suspendre un match quelques minutes pour calmer quelques pulsions ? Est-ce là le châtiment réservé aux criminels racistes? Les tapeurs de ballon vont-ils donc se satisfaire d'un coup de sifflet? Allons Thuram !

Thuram déclare par la suite que: "Il faut prendre conscience que le monde du foot n'est pas raciste mais qu'il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blancheIl est nécessaire d'avoir le courage de dire que les blancs pensent être supérieurs et qu'ils croient l'être. De toutes les manières, ce sont eux qui doivent trouver une solution à leur problème. Les noirs ne traiteront jamais les blancs de cette façon, et pour n'importe quelle raison. L'histoire le dit " 

Bien! Thuram, qui a une bonne mémoire puisqu'il sait parler de l'esclavage, oublie de nous signaler que l'histoire dit que le football est né en Angleterre. Par conséquent,  "Le monde du foot" n'existe pas en dehors du monde capitaliste ("Blanc", si vous voulez). Le foot en tant que spectacle mondial, et donc lié au pouvoir capitaliste, est éminemment raciste. La coupe du "monde" de football qu'il a remportée, on peut soutenir qu'elle est raciste. Il ne s'agit pas d'une coupe du "monde", à moins de souscrire à l'idée implicite que le monde, c'est d'abord l'Occident. Qu'un "Noir", qui plus est ex footballeur, n'ose constater que le football, dans sa dimension spectacle, n'est que célébration du racisme, n'augure rien de bon. Paradoxalement, ou pas, il n’y a que dans le sport, et donc le football en l’occurrence, que la France se souvient qu'elle peut être BLACK-BLANC-BEUR. Panem et circenses, dirait le poète satirique. 

En ce qui concerne la "culture blanche, on ne peut pas dire que Thuram raconte n'importe quoi. Il existe nécessairement une "culture blanche" . Le seul hic est que Thuram a oublié de mettre les guillemets. C'est très important. Lorsque Madame Pénicaud a salué la mémoire de l'écrivaine Toni Morisson en la confinant précisément chez les "Noirs", nous étions-là, bel et bien, en face d'une femme imprégnée de la "culture blanche", incapable de concevoir qu'un écrivain est avant toute chose un écrivain, et que l'art est universel ou ça n'est plus de l'art.

Toutefois, par sa sortie, Thuram ne nous élève ni dans le débat, ni dans le combat...et quant à son courage, nous autres, n'appelons pas ça courage. Que les "blancs" se pensent supérieurs, ça, comme on dit au Cameroun, c'est leur manioc. Qu'est-ce qu'on en a à foutre de ce que le "Blanc" ou je ne sais qui peut penser de lui ou de nous?  Qu'il pense ce qu'il veut....l'essentiel est ailleurs. Et c'est dans cet ailleurs que réside le courage. Thuram fait comme si les ''Noirs'' en Italie, en France, en Angleterre ou aux USA....étaient logés à la même enseigne, comme s’ils avaient tous une certaine noblesse d'âme et de caractère....du fait de l'ennemi "Blanc". Non et non! 

Quant à la dernière phrase de l'antiraciste: "Les noirs ne traiteront jamais les blancs de cette façon, et pour n'importe quelle raison. L'histoire le dit ", elle est tout simplement effrayante de bêtise et de naïveté. Pire, elle peut même être retenue contre l'auteur. Car s'il tient tant à essentialiser "les noirs", "les blancs"....qu"il nous explique pourquoi les "noirs" ne traiteront jamais mal les "blancs", alors qu’ils s'entre-tuent un peu partout en Afrique? N'est-ce pas là une reconnaissance pour les "noirs" chers à Thuram de la reconnaissance de la supériorité des "blancs", des gens qu'on ne peut pas toucher, agresser, insulter? Le corps du "Blanc" pour le "Noir" ne serait pas donc sacré? Gare à Thuram et ses thuriféraires!

Que Thuram nous explique pourquoi dans un pays économiquement dominé par des blancs, cette fois-ci sans guillemets, de pauvres sud-africains noirs vont attaquer d'autres étrangers noirs, épargnant ainsi les majestueux blancs parés de leurs diamants dans les quartiers huppés de Johannesburg? 

La sortie de Thuram est malheureusement racialiste et quelque peu raciste. Un racisme du faible hélas! D'abord à son propre égard, à l'égard des fameux "Noirs" dont il s’est découvert une ultime mission salvatrice, ensuite à l'égard de ce qu’il appelle  "Blanc".

Une fois que c'est dit, nous n'allons pas renverser le problème, et prétendre qu'ici en France, ce sont les « anti-racistes » le problème. Ce ne sont pas les Thuram le problème. Les Thuram ont même notre sympathie. Nous les comprenons au-delà des errements, tâtonnements, et autres divagations.

 

 

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