Quel avenir pour la "Gauche"?

Frédéric Taddéï a réuni sur son plateau d'Interdit d'interdire quatre figures médiatico-politiques classées à gauche pour discuter de leur avenir. L'avenir de la gauche. En écoutant ces quatre fantastiques, une voix m'a particulièrement interpellé, celle d'Aude Lancelin. Je vais donc me consacrer à deux ou trois slogans qu'elle a proférés chez son confrère.

« - Alors, la gauche, il faudrait la refonder autour de qui ou de quoi, d'après vous? demande Frédric Taddéï à Aude Lancelin.

- La gauche, il faudrait la refonder autour du peuple. Il faudrait que la gauche française cesse d'avoir peur du peuple » répond fièrement la brave journaliste tel un coq sportif.

Aude Lancelin suggère à la "gauche" (qu'elle n'a pas osé définir) de se refonder autour de ce que les voisins allemands appellent le Volk. Bombée de sa "décomplexitude" propre à cette nouvelle gauche, Aude Lancelin attaque en soutenant "qu'il faut que la gauche française cesse d'avoir peur du peuple". Autrement dit, il faut que la "gauche" puisse se sentir libre d'user des mêmes effets de style à destination des électeurs, qu'elle puisse librement "concurrencer" l'extrême droite qui, elle, n'a pas "peur du peuple", d'où ses bons et constants scores électoraux. Il y a peu de temps, c'était Djordje Kuzmanovic, ex baron de la FI qui sommait la gauche, dans un entretien à Causeur, d'arrêter avec la "bonne conscience'' sur l'immigration. Ne soyons pas dupes, tous ces prêcheurs, croient agir...en vérité, ils sont agis. 

Que la gauche française cesse d'avoir peur du peuple. La déclaration est tapageuse. Ronflante. Hélas, il suffit de remplacer l'expression "gauche française" par n'importe quelle autre formule, du style la droite française, la gauche italienne, la gauche brésilienne dans cette phrase, pour se rendre compte de son extrême porosité, de son extrême insignifiance. 

"Avoir peur du peuple", ça veut dire quoi exactement ? Quelle est cette "peur du peuple" propre (ou pas) à la gauche qui lui vaut aujourd'hui sa misérable condition, sa déchéance ? Qui donc n'a pas peur du peuple en France? Peut-être Madame Le Pen dont le slogan en 2017 fut "Au nom du peuple", ou alors Paul BismuthAccuser la ''gauche'' d'avoir "peur du peuple", tout simplement parce qu'elle a subi une énième raclée électorale, c'est une attaque démagogique. 

Si quelqu'un ou quelque chose a réellement  "peur du peuple" (en attendant qu'on définisse le peuple et ce que signifie avoir peur du peuple)  ici-bas c'est la démocratie représentative . Une critique radicale de ce qu'elle est s'impose donc. Rousseau nous a largement prêté main forte.

Mais la proximité "conjugale" d’Aude Lancelin avec la France Insoumise nous prouve qu’elle s'avère incapable d'avoir un regard critique sur le parlementarisme et l’électoralisme. Deux cancers inguérissables par médicamentation qui frappent le cerveau de la "Gauche" comme celui de la "Droite", deux cancers incurables de la démocratie en tant que "pouvoir du peuple", ou de façon plus générale, de la politique en tant que "capacité d'une société à s'emparer de son destin, à inventer un ordre juste et se placer sous l'impératif du bien commun." (Cf  Éloge de la politique, Alain Badiou avec Aude Lancelin)

Un ordre juste...l'impératif du bien commun (Aude Lancelin sait lire). Ça, bien sûr, ça ne peut pas valoir uniquement pour la belle France. L'invention d'un ordre juste concerne le monde entier, et pas simplement le "peuple français". L’ordre juste, ce n'est pas devenir comme la Suisse ou que sais-je. Nous savons sur quoi, excepté les "gilets jaunes", repose le paradis Suisse, son ordre tranquille, sa paix civile. 

Un ordre juste  qui serait en rupture radicale avec un monde lui-même radicalement injuste et criminel : le capitalisme. Et la lutte contre le capitalisme, tant qu'elle n'a pas d'International, n'a aucune espèce d'importance. Les nationalistes, qu'ils soient à gauche ou à droite, sont un frein, un handicap à la pensée et à l'action révolutionnaire.

C'est donc un gros problème, quand, dans une crise comme celle des "gilets jaunes", on ne se soucie nullement du sort des ouvriers étrangers en France. Autrement dit, on se contrefiche du prolétariat international (nomade) qui existe dans son pays. Les "gilets jaunes" se battaient pour eux-mêmes. Pour leur France. Pour la conservation ou l'augmentation de leurs privilèges . Pour la sauvegarde des "intérêts" de la France. Leur "révolution" ne pouvait satisfaire que des réactionnaires chevronnés (la droite) et des opportunistes notoires (la gauche). Il va de soi qu'on peut à la fois être réactionnaire et opportuniste. Manuel Valls? Un républicain parmi tant d'autres à la fois réac et opportuniste.

Il ne fallait pas être sorcier pour deviner que la révolte qui secouait la France était une révolte qui ne pouvait profiter à la "gauche". L'agitation de la France Insoumise, du PCF, du PS et compagnie ne pouvait que susciter en nous quelques sourires narquois. Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

La "gauche" accompagnant les "gilets jaunes" ne pensait pas. Elle était dans l'admiration calculée.  Elle assistait le fameux "peuple'' qui a toujours raison, le peuple qu'il ne faut pas contrarier avec des points de vue différents.

C'était une révolte nationale-socialiste. Il n'y a qu’à regarder les revendications des "gilets jaunes". Ça baignait dans le nationalisme et le "socialisme". Madame Le Pen y voyait même des convergences entre elle et la France Insoumise. Fantasmait-elle? Non. 

A "gauche", on ne s'est jamais demandé comment et pourquoi des types aussi bizarres que Finkielkraut et Zemmour se sont enthousiasmés pour le mouvement des "gilets jaunes".

 

Qu'est-ce que le peuple?

- Mais quel peuple? Les "gilets jaunes"? poursuit Taddéï.

Sourire d'Aude Lancelin. L´expression "gilets jaunes" lui fait, on dirait, un drôle d'effet. C'est sans doute le côté fluorescent.

Madame Lancelin répond :

- Le peuple, c'est ceux qui obéissent. Les dominés. C'est ceux qui subissent les lois, pas ceux qui les font. Ce genre de définition, je l'ai déjà entendue dans la bouche d'un Onfray. Elle ne me satisfait pas du tout. Et je crois même pouvoir dire que nous sommes ici face à ce que Clémentine Autain a appelé la "stratégie du ressentiment " de la France insoumise. Cette stratégie a été précairement théorisée par la philosophe Chantal Mouffe avec laquelle elle a biberonné les Insoumis, sous le nom dérisoire de "populisme de gauche" en réaction au "populisme de droite".

La définition du "peuple" par Aude Lancelin est trop sentimentale. Renfrognée. C'est également une définition négative, si ce n'est régressive du "peuple". Une définition que les fascistes pourraient reprendre sans problème. Car le fascisme, on le sait, naît des frustrations tant individuelles que sociales. L'appel aux classes moyennes frustrées, inquiétées par la poussée des classes inférieures (dominées comme diraient Lancelin) est une caractéristique fondamentale des fascismes. A ce propos, Umberto Eco, dans son bref ouvrage Reconnaître le fascisme,dit quelque chose de fort juste: " A notre époque où les anciens "prolétaires" sont en passe de devenir la petite bourgeoisie (et où la Lumpen s'auto-excluent de la scène politique), le fascisme puisera son auditoire dans cette nouvelle majorité."

Chez les révolutionnaires de type communiste, le "peuple", on l'appelle par son nom véridique : le prolétariat. Et on peut lire dans le Manifeste ceci: "Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité."

En outre, le génial Deleuze avait une manière à lui, toute simple, d'expliquer ce qu'est être de gauche : "Être de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite c’est l’inverse." 

La gauche est donc foncièrement, fondamentalement internationaliste ou n'est rien. Et nous n'avons rien à cirer du sort d'une gauche chauviniste, peu importe si son programme porte le nom d'Avenir en commun.

A la question de Taddéï Quel avenir pour la gauche?  à laquelle ses invités ont été bien incapables de répondre, nous répondons que l'avenir de la gauche, c'est la lépenisation sans Le pen. Autrement dit la fascisation à dose homéopathique.

Si elle veut électoralement prospérer, en vérité, la gauche n'aura pas d'autre choix que de se convertir, de coopérer, avec le fascisme ambiant. D'ailleurs, du côté des fascistes officiels, une certaine gauche est vivement attendue. Eric Zemmour appelle de ses vœux, non plus simplement l'union des droites...mais l'union des "souverainistes de droite" et des "souverainistes de gauche".

 El Zemmour voit très bien que chez certains de nos amis de "gauche", c'est l'impasse....Ils ne pourront pas indéfiniment faire semblant.. A la fin des fins, au nom de "l'intérêt supérieur de la Nation", au nom du "peuple", de sa "souveraineté" (forcément plus importante que la souveraineté du Niger),  ils communieront tous ensemble... Ils communieront aussi au nom de "l'écologie", cette nouvelle vacherie politique.

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