Cameroun: l'affaire SCB, curieuse accusation d’un employeur contre ses employés

Puisqu'il est difficile de faire paraître cette note dans les feuilles de chou panafricanistes ou africanistes, je ne peux que me réfugier, une fois encore, auprès de Médiapart. Hélas! Mediapart "accueille" mes notes comme la France aime "accueillir les migrants". C'est triste, mais c'est un peu ça le destin de l'Afrique: l'infinie tristesse.

 La justice au Cameroun est-elle rendue au nom du peuple camerounais ou bien au nom de monsieur Mohammed Mejbar, directeur général de la Société Commerciale de Banque (SCB) Cameroun, filiale du groupe marocain Attijariwafa Bank ?

 

Depuis le 1er mars 2019, 29 personnes dont 7 employés de la SCB Cameroun ont été interpellées et coffrées à la prison centrale de New-Bell à Douala. Suite à des irrégularités observées dans le système de gestion, ce qui, du reste, est assez vague.  Monsieur Mohammed Mejbar, directeur général, a déposé une plainte à la Direction régionale de la police judiciaire pour le Littoral à Douala contre 3 employés (deux informaticiens et un employé du département des RH). Il les accuse d’être au centre d’un réseau de transactions frauduleuses, évaluées à plus de deux milliards de francs CFA (Colonie Française d'Afrique). Les autres employés, ainsi que les quelques 22 clients de ladite banque, n’ont été raflé qu’en deuxième partie de ce montage judiciaire, ou disons, au fil des « enquêtes » de la police camerounaise.

 

Si l’affaire semble grave, regrettons que, jusqu’ici, aucun média, aucun groupe parlementaire camerounais, aucune ONG internationale, même pas Transparency International ou Amnesty International (d'habitude très actives, très promptes lorsqu'il s'agit de parler des "dictateurs africains", de contribuer à la propagande droit-de-l'hommiste, à la  propagande "démocratie", à la gouvernance de ce continent bien-aimé et bien pillé, com-pilé par tout le monde ) n’a jugé utile de voir plus clair dans cette affaire. Aucune enquête. Aucune information digne de ce nom. Tout ce qu'on sait est que le DG  a déposé plaintes contre....pour...et ils ont été mécaniquement arrêtés.  L’État du Cameroun est pourtant actionnaire à 49% de la SCB. Cependant, cette affaire de « fraude informatique », de « transactions financières », de « manipulation de comptes » se déroule, selon le bon vouloir du directeur général marocain.

 

Les rares articles évoquant cette affaire sont d’une horrible indigence,avec un parti-pris assez inquiétant. Ainsi, peut-on lire dans un article paru sur le  site marocain leboursier.ma le 15 mars 2019 (soit quelques jours seulement après les premières arrestations ou rafles) la conclusion miraculeuse de cette affaire  : « Il s’agit d’une fraude informatique organisée par trois cadres de la banque camerounaise, aujourd’hui sous les verrous. ». Le fameux journaliste ne s’embarrasse pas du conditionnel. Il est affirmatif. Il est fidèle au mot d'ordre de son compatriote,  le DG marocain. La « détention provisoire » de ces camerounais devient, on ne sait pas quelle miracle, la preuve fondamentale de leur culpabilité. 

 

Dans ce même article, l’infaillible directeur général marocain déclare que:  « Nous avons détecté la fraude 24h après sa survenance et avons immédiatement déposé plainte. Les personnes impliquées ont été arrêtées, et le dossier est aujourd’hui entre les mains de la justice. » Qui est ce nous? Le Nous de Sa Majesté Mohammed Mejbar. L'article fait état d’un audit interne diligenté par monsieur le Directeur général. Il n’en est rien. Il suffit d’interroger les salariés de cette banque, y compris les prévenus pour le savoir. Evidemment, au Maroc, tout le monde devient Roi , le journaliste ne va pas s'embêter, à quoi bon interroger les "employés" arrêtés?  

D’où parle ce journaliste ? Son article n'est qu'un communiqué officieux du directeur général, accusateur sans la moindre preuve.

Informons le directeur général et son journaliste que les « personnes impliquées et arrêtées » ne sont pas des animaux. Ce sont des sujets de droit. Ils jouissent, ou plus exactement, ils devraient jouir de la présomption d’innocence. Or,  les droits de la défense, les droits des sept salariés et des 22 client  sont ignorés, violés, néantisés. Se dirige-t-on vers un procès inéquitable ? Absolument.

  

Une détention  arbitraire, et donc rien de provisoire

 

A l’origine des tensions dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest au Cameroun, il y a un  profond sentiment d’injustice, d’iniquité.  Dans un contexte de crise socio-politico-économique très avancé, de remise en cause de l’ordre étatique et de l’intégrité du territoire, il ne  faut pas s’amuser à susciter davantage la méfiance des citoyens à l’égard  des institutions camerounaises. Il faut rétablir la confiance entre gouvernants et gouvernés. La société, l’Etat doivent veiller à ce que « les plus faibles » ne se fassent pas écraser par les "plus forts".

Il faut donc veiller à ce que les employés de la SCB ne soient pas écrasés par la version des faits de leur employeur. Il faut veiller à ce que la « vérité » éclate. Et donc veiller aux conditions d’émergence de celle-ci. Aujourd’hui, elles ne sont guère réunies. Le directeur général construit sa « vérité », librement, sans jamais être confronté à ses propres responsabilités. Il dispose de l’oreille très attentive de la police judiciaire camerounaise.

Nous savons ce qu’est une « détention provisoire » au Cameroun. Nous savons l’état et l’organisation des prisons dans ce pays.  La « détention provisoire », pour quantité de justiciables camerounais, n'est que très souvent synonyme de jugement dernier, voire de condamnation… à mort. Oui, que de présumés innocents  morts dans nos prisons dans l'indifférence la plus totale de la société.

Dans le contexte camerounais, la « détention provisoire » est donc une arme de destruction massive, bien plus qu’une étape essentielle de l’instruction judiciaire. C’est un instrument de chantage, de pression, d’exclusion, de mutilation, de strangulation.

Il faut que les salariés mis en cause puissent assurer valablement leur défense. Dans les conditions actuelles de leur détention, ce n'est nullement possible. D'un côté, nous avons le bon directeur général, saint accusateur qui, lui, continue de faire des allées/retour au Maroc, et de l'autre côté, des camerounais, présumés innocents, qui croupissent en prison dans une affaire dont seul leur patron tient les secrets. Deux mois de détention à des fins d'instruction....Alors qu'il n’aura fallu que 24 heures au directeur général de la SCB  pour démasquer la fraude informatique et trouver les coupables.

 Il ne faut pas laisser l’exclusivité du traitement de cette affaire à la police ou à la justice. Le citoyen camerounais doit être informé.  Il faut donc que les journalistes puissent enquêter véritablement sur ce qui s’est passé à la SCB. Il faut enquêter sur ce directeur général, sur les employés arrêtés, sur la fameuse « fraude informatique ».

Osons sortir de ce procès en sorcellerie. Osons dénoncer ces arrestations arbitraires totalement à charge. Osons mettre le directeur général de la SCB face à ses responsabilités. Plusieurs fois, il  a été convoqué par la police, a-t-il pu apporter la moindre preuve de ses allégations ? Pire, alors qu’une enquête est en cours, monsieur le directeur général effectue librement et régulièrement des déplacements entre le Maroc (maison mère de la filiale )et le Cameroun. Pourquoi la justice camerounaise n’ose-t-elle pas confisquer le passeport du saint patron Mohammed Mejbar dans une affaire aussi délicate, alors qu’elle s’enthousiasme à emprisonner des salariés camerounais qui ne disposent pas des mêmes moyens de « frappe » que leur patron? Osons reconnaitre que le salarié est en état de subordination. Il ne saurait être tenu responsable, au regard de l’employeur, des risques de l’exploitation d’un système d’informations ou informatique.

Les failles d’un système informatique bancaire ne peuvent relever de la responsabilité unique des informaticiens de la banque. Sauf à prouver qu’ils les ont exploitées dans leurs propres intérêts ou qu’ils ont cherché à nuire intentionnellement à l’entreprise. Et à ce niveau, les informaticiens arrêtés peuvent répondre pertinemment que les données des clients sont totalement et exclusivement contrôlées par les marocains depuis Casablanca : toutes les infrastructures physiques hébergeant ces données sont au Maroc.

Par ailleurs, en interrogeant certains salariés de la SCB, on peut découvrir que le management du Directeur général n’est pas la chose du monde la mieux partagée ni appréciée. Il y a donc matière à creuser au-delà de l’incompréhensible accusation du Directeur général. Il y a matière à suspecter un manager qui s’empresse de livrer ses collaborateurs à la police. Ce qui en dit long sur le climat de confiance qu’il pouvait y avoir dans cette banque. Ce qui nous permet également d’imaginer la relation qui peut exister entre ce genre de banque et le client-citoyen lambda ou plus globalement, les multinationales et le salarié lambda dans notre pays. Que d’abus ! Que d’injustices ! Que d’abandons !

Hé bien, il est grand temps que tout cela cesse.

 

 

 N

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.