L’Afrique, terre promise des relents identitaires ? Le cas Cameroun.

Un projet de loi sur la décentralisation a été présenté à l’ouverture d’une session parlementaire extraordinaire, vendredi 13 décembre 2019, au Cameroun. Le projet suscite quelques réactions, mais il est largement plébiscité par les intellectuels qui dominent l’espace médiatique dans ce pays, et chose curieuse, par des « panafricanistes » de plateaux télé, qui, ont pour principale valeur commune : le ressentiment à l’égard de la France....l’attachement sans borne à la Chine de Xi Xinping, à la Russie de Poutine.

Parmi les dispositions qui font débat, l’article 246. Il stipule : « le Maire de la Ville est une personnalité autochtone de la région de rattachement de la Communauté Urbaine. » Autrement dit, à la tête des quatorze Communautés Urbaines que compte le Cameroun, il faudrait non pas simplement des « Camerounais », mais des « autochtones ».

Mais qu’est-ce qu’un « autochtone » ou un « peuple autochtone » ?

La Constitution camerounaise, qui n’a de valeur que sur le papier, dispose que « l’État assure la protection des minorités et préserve les droits des populations autochtones conformément à la loi.

Le texte fondamental ne définit pas ce qu’est une « population autochtone », mais ce n’est pas très grave.

Le fait essentiel est que l’État du Cameroun n’assure la protection de personne, hormis de ses riches dirigeants. Ou, disons que l’État du Cameroun assure une protection fondamentalement précaire.  On peut le voir au Nord du Cameroun, dans les régions dites Anglophones, à l’Est….Poser le problème de la protection des « minorités » à un État qui a un problème de protection tout court est une erreur de logique. L’État du Cameroun ne s’est pas constitué contre une minorité ou communauté ou pour une majorité ou communauté. Que l’État du Cameroun assure déjà sa propre protection, ça, ce n’est pas gagné.

On peut donc soutenir que la Constitution du Cameroun, tout comme la plupart des Constitutions des pays africains, relève du paralogisme ou de la sophistique. Elle n’a rien à voir avec la norme. Rien à voir avec ce qui est. Rien à voir avec ce qui est même en train de se faire.

Le concept « d’autochtonie » est un danger public. Il atteste de la faiblesse intrinsèque de l’État au Cameroun, mais plus encore, du peu d’ambitions des élites camerounaises. Elles restent prisonnières de leurs traditions, de leurs ancêtres, de leurs terroirs, de leurs avantages, leur hypocrisie en dernière instance. Elles ont renoncé à tout dépassement de soi….Et là, on ne peut que relever  les justes tâtonnements d’un Hegel : « L’Afrique est d’une façon générale le pays replié sur lui-même et qui persiste dans ce caractère principal de concentration sur soi… ».

Le problème des villes camerounaises, ce n’est pas le statut identitaire du maire : c’est la misère rampante. Et on ne peut pas faire croire aux populations de Yaoundé qu’elles ont tout intérêt à être dirigés par un natif de Yaoundé  plutôt que par un camerounais de l’Extrême Nord ? Que l intérêt commun réside dans l’identité de l’élu plutôt que dans les choix collectifs qui sont décidés ?

Il est frappant de constater que ces relents identitaires pointent le nez lorsqu’il est question de pouvoir politique et disparaissent lorsqu’il y a des intérêts économiques. Prenons donc quelques ressources naturelles du Cameroun. Pourquoi ne consacre-t-on pas le fameux principe d’autochtonie dans la gestion ou le droit de regard sur le bois, le pétrole, le fer, le diamant… ? Qu’est-ce qui explique la misère des populations de l’Est du Cameroun alors que les forêts situées à l’Est sont abondamment exploitées ?

Après la crise anglophone…

Qu’un tel projet puisse voir le jour, en pleine crise sécessionniste dans les régions du Sud-Ouest et Nord-Ouest, c’est à se demander si au-delà des immixtions étrangères, l’État du Cameroun n’est pas son propre ennemi. Un tel projet donne raison aux sécessionnistes. Après tout, pourquoi se contenter d’avoir un maire autochtone, faisons de « notre sol », un pays à part….faisons de » notre autochtonie » une nation à part entière. Faisons de notre « spécificité linguistique ou culturelle » la base de notre divorce avec le prétendu État Cameroun, qui, lui-même a consacré ses grandes mairies aux seuls « autochtones ». Être camerounais ne suffit pas…ne suffira jamais.

Faute d’avoir tracé un avenir,  faute d’ambitions …les élites camerounaises ramènent les populations dans leurs cases du village. Chacun est prié de renforcer son origine, sentiment, son attachement ethnique….Et c’est ce rassemblement, cette union  de sentiments ethniques renforcés, shootés qui constituera l’État fédéral (plus identitaire) que certains intellectuels de ce pays appellent de leurs vœux.

Aujourd’hui la loi du Cameroun veut consacrer certaines mairies aux seuls « autochtones », et demain, l’on sera surpris lorsque certains camerounais ne pourront plus exercer tel ou tel métier selon l’endroit où ils se trouvent, car après tout, il faut préserver la « spécificité culturelle » de telle communauté, il faut que chaque communauté ne  se sente pas assujettie dans son terroir. D’ailleurs, les revendications au début de la crise anglophone allait déjà dans ce sens….où l’on demandait le retrait des magistrats « francophones » des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest et la non francophonisation du système anglo-saxon d’éducation au Cameroun ». Des « Camerounais » seront esclaves ou rois selon l’aire qu’ils habitent.

Les défis du Cameroun sont clairs et communs à tous : écoles, hôpitaux, infrastructures….Le pays a besoin en quantité de médecins, enseignants, mathématiciens, ingénieurs, chimistes, physiciens, philosophes….qu’ils soient autochtones ou pas  n’a aucune espèce d’importance pour la Vie, pour la jeunesse. Rappelons que plus de la moitié de la population Camerounaise est jeune. Une jeunesse davantage  connectée à la "mode occidentale", à son train de vie, qu'ancrée dans les vestiges des terroirs, dans des réalités d'autochtones. 

La résurgence de "l’autochtone", sa consécration par la loi camerounaise, donne raison aux accents racistes/racialistes d'Hegel: "Les Africains, en revanche, ne sont pas encore parvenus à cette reconnaissance de l'universel. Leur nature est le repliement sur soi....L'homme en tant que qu'homme s'oppose à la nature et c'est ainsi qu'il devient homme". Nous pourrions soutenir ici que le Camerounais  en tant que camerounais s'oppose à l'autochtonie et c'est ainsi qu'il devient Camerounais (citoyen). Or, ramener le citoyen à son "autochtonie", c'est faire un bond en arrière. C'est la défaite de la politique.  C'est soutenir Hegel lorsqu'il parle du stade de l'immédiateté.  

Quel panafricanisme, si les Etats africains, à l’intérieur de leurs frontières, en sont encore à différencier, distinguer leurs populations, sur telle ou telle partie du territoire par des notions scabreuses comme "autochtones"? 

L'Afrique, elle aussi, verse dans la réaction. L'identitarisme. Mais, où est-ce que l'humanité va t-elle puiser les énergies de sa transformation radicale? 

 

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