jeudi25 avril 2019, 18h53 : mettez vos pompiers en alerte

Monsieur le Président, le jeudi25 avril 2019, vers 18h53, mettez les pompiers de France et de Navarre en alerte. Lettre ouverte d'un qui n'est rien

 

Monsieur le Président

 

Je ne saurais trop vous conseiller de vous assurer que jeudi, vers 18h53, toutes les équipes de pompiers de France et de Navarre sont au grand complet, la clé de contact prête à tourner. Nous, humbles français, n’avons pas toutes les informations que vous détenez, mais moins aveuglés par l’éclat des ors, nous avons l’instinct mieux aiguisé. Comme beaucoup le craignaient et comme l’histoire le démontre invariablement, à trop vouloir réprimer l’expression publique de la colère, vous pourriez bien avoir simplement attisé son expression clandestine. Si tel était le cas, le coût pour vous et pour la nation toute entière en serait décuplé. Eteindre l’incendie par vous allumé nécessitera des mesures de grande ampleur. Le reste de cette lettre est le développement en longueur de ce paragraphe: bien que tout ce qui y est énoncé soit contestable, rien n’y est formellement opposable.

 

Mettez vos équipes en alerte

 

Tous les experts s’accordent pour dire qu’un faux-contact dans un tableau électrique — puisque c’est la seule piste accidentelle restante, ne peut enflammer les pièces de chêne multi-centenaires de grosse section constituant la charpente de Notre-Dame. Tous s’accordent pour penser que l’emploi de thermite, facile à fabriquer, est indispensable pour parvenir à de tels effets. Un homme seul, sans moyen mais débrouillard peut donc modifier l’agenda du Président et de la France entière, retardant l’avancement de cette trop longue crise de 10 jours supplémentaires. Au cours du temps, la vente de produits explosifs, détonants, déflagrants et fulgurants à été interdite ou réglementée, mais vous ne pourrez pas interdire ou contrôler la vente de produits fulminants ou même simplement combustibles, ils sont au coeur de la vie et du commerce. De même vous ne pourrez pas, dans un temps raisonnable, mailler chaque recoin du territoire français avec des caméras et des détecteurs. Il faut vous rendre à raison.

Nous, français, voulons vous dire que lorsqu’un procureur sait avant tout le monde les chefs d’accusation de l’enquête qu’il ouvre après un sinistre, cela nous semble suspect. En substance l’enquête ouverte pour G. Leguay visait à comprendre, selon le procureur, comment elle avait pu se blesser si gravement en chutant toute seule, avant que les faits tenaces le forcent à tout modifier. Pour Notre-Dame, l’enquête est ouverte pour motif d’incendie involontaire. Ce mot ‘involontaire’ à un stade si précoce pose lourdement question pour nous, d’autant qu’il restreindra certainement la recherche de preuves relatives à d’autres hypothèses (scories de fer et d’aluminium dans les décombres de la base de la flèche gisant sur le sol à la croisée du transept, par exemple).

 

L’expression de la colère

Les institutions françaises sont, nous le constatons hélas, faites de telle manière qu’un président épaulé d’une majorité parlementaire à sa botte et d’une presse enrégimentée peut très rapidement exercer une dérive totalitaire et fascisante. L’armée, dieu merci, est peut-être l’institution qui a su le mieux résister jusqu’ici, mais la police et de façon plus étonnante la justice n’ont pas levé le petit doigt pour s’opposer à ces dérives. Il ne reste donc plus aucun des contre-pouvoirs institutionnels faisant obstacle à la tyrannie. La colère publique du peuple est réprimée sauvagement et au mépris de toutes les règles de droit (absence d’uniforme, de brassard, de matricule, de plaques d’immatriculation, arrestations arbitraires, fausses accusations rémunératrices, etc.), sans parler des atrocités et actes de barbarie perpétrés par les armes quasi-létales massivement utilisées contre le peuple. Ceux qui n’ont pu être neutralisés par blessure, mutilation ou traumatisme psychique pour les plus vulnérables, sont purement et simplement éliminés (de la scène) par le bras d’une justice aux ordres, dévoyée. Pour certains, parents chargés de famille, entrepreneurs chargés d’emplois, agriculteurs chargés de cheptels, ou simples citoyens craintifs de la réputation sordide des commissariats et des geôles, cette dernière menace est la plus lourde et la plus dissuasive.

De plus, la France n’est pas la Corse. Nous ne sommes pas  ici face à des questions non-vitales de langue ou d’identité culturelle; il s’agit de masses énormes de gens, et qui ont faim ou sont harcelés par les dettes. Vous savez aussi bien que nous combien l’action clandestine est contagieuse, les incendies de forêts estivaux le montrent bien. Parmi ceux qui ont faim, il en est certainement qui sont prêts à endurer la prison pour l’action clandestine, car ils se disent qu’au moins ils sauront pourquoi ils y croupissent, au contraire des manifestants inoffensifs, qui pour une énorme majorité se sentent intimement innocents de faits qu’on veut leur reprocher.

Monsieur le président, comment avez-vous pu être assez naïf pour penser qu’en interdisant de facto à plusieurs centaines de milliers de contestataires pacifiques d’exprimer leur colère publiquement dans la rue, vous n’alliez pas faire éclore quelques dizaines ou centaines de vocations pour des actions clandestines, autrement plus dévastatrices, conformément au célèbre aphorisme de J. F. Kennedy. Plutôt que ces pitoyables conseillers communicants, il vous faudrait vous entourer de quelques historiens de bonne tenue. 

Des mesures de grande ampleur

Face à une possible dérive clandestine et at une contagion de cette dérive, la sagesse veut que des mesures d’ampleur, claires, et d’effet immédiat soient annoncés. Les mesures de justice sociales et fiscale sont connues, certaines sont concrètes (CSG, TVA, CICE…), pour sortir les plus démunis des sables mouvants qui les étouffent, certaines autres symboliques mais tout aussi fondamentales, pour ramener la paix sociale (ISF). Toutes ces mesures ont un coût, et ce coût élevé est celui de votre incapacité à avoir trouvé les réponses appropriées bien plus tôt, en faisant —  à dessein— durer la crise au-delà de toute raison. 

Au-delà de l’apaisement social, il y a désormais l’apaisement politique. Les français ne croient plus du tout à la vertu de la démocratie quand elle est limitée à la seule démocratie représentative actuelle. Comme le dit lapidairement le peuple : « tu as tout juste le droit de choisir la couleur de ton bâillon pour cinq ans ». Votre gestion de cette crise et les dérives dont vous vous être rendu responsable ont irrémédiablement entamé la confiance des français dans les institutions telles qu’elles sont actuellement. Ils ont clairement et massivement demandé l’institution du RIC, avec un champ large, national, et un caractère contraignant. En limitant les concessions sur le RIC à des questions secondaires d’intérêt local, vous faites une grave erreur d’appréciation. Le RIC tel que demandé par les français, en garantissant un contre-pouvoir solide et efficace, à la légitimité incontestable, serait de nature à apaiser la vie politique, et non pas à la rendre instable comme vous le prétendez. Les parlementaires prendraient en permanence l’opinion publique en considération pour légiférer dans l’intérêt du peuple et non plus contre lui. De telle sorte que le recours effectif au RIC serait finalement exceptionnel.

Au-delà de l’apaisement social et politique, il reste l’apaisement de la nation avec elle-même. Je n’ose pas imaginer que vous êtes aveugle aux dégâts que vous avez commis parmi votre peuple. Vous l’avez fracturé de façon dramatique le long de plusieurs lignes notamment celles qui opposent l’aisance à la misère, l’activité à l’inactivité, la ville à la campagne, et bien d’autres lignes encore.  Tel un apprenti sorcier, vous avez contemplé la montée de la haine entre fractions entières de votre peuple, foulards rouges contre gilets jaunes, ou à moindre échelle protestataires contre journalistes. Et peut-être le plus grave, vous avez attisé une haine massive envers les policiers et juges, dont chacun sait le difficulté à effacer les traces dans un peuple. Ces fractures désastreuses, sont hélas votre oeuvre maîtresse dans ce quinquennat, celle qui restera comme une tache sombre attachée à votre nom. Vous devez faire oeuvre de réconciliation. Une réforme en profondeur de la justice pour garantir son absence d’inféodation, et l’abolition des sinistres institutions — illégales depuis 2014 — que sont l’IGPN et l’IGGN sont un minimum. Comme une sage tradition le veut, une amnistie générale des peines liées à cette crise, sauf pour les quelques actes criminels les plus graves, est une garantie supplémentaire de retour à la paix et à la réconciliation et l’union de la nation. Quand la crise s’apaise, le vocabulaire de la rue, invectives, jets, bris,  doit redevenir ce qu’il est, un vocabulaire éphémère et volatil au regard de l’histoire, pas un crime ineffaçable.

C’est à vous qu’il appartient de jauger à quel niveau vous devez placer le curseur des annonces qui apaiseront cette crise, ou qui vous enfonceront encore plus dans votre destin d’apprenti sorcier.

Avec le respect que je dois a votre fonction.

 

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