Rousseau et la lutte contre la corruption du gouvernement

En ces temps troublés, lire quelques passages du Contrat social de Rousseau peut permettre d'y voir un peu plus clair sur les appels des gilets jaunes à la souveraineté.

Malgré ses tendances pessimistes quant à la capacité de l'homme à vivre en société, Rousseau a proposé une conception originale de la vie politique en allant à l'encontre des tendances anglo-saxones oscillant souvent entre la conception d'une société civile auto-régulée et celle d'un Etat autoritaire. Ainsi, Rousseau opère une distinction très importante entre Gouvernement, Etat et souveraineté. L'Etat est l'ensemble des citoyens qui, par la souveraineté de leur volonté générale, se sont dotés de droits. Le gouvernement n'est qu'un outil au service de l'Etat, il fait respecter les droits. Le gouvernement n'est pas l'Etat. Son autorité est soumise à la souveraineté des citoyens. Il semblerait que ce fondement de notre république démocratique ait été oublié par notre gouvernement qui tend toujours plus à se prendre pour l'Etat. Un rappel s'impose :           

 

            Sans nous embarrasser dans cette multiplication de termes, contentons-nous de considérer le Gouvernement comme un nouveau corps dans l’Etat, distinct du peuple et du Souverain[1], et intermédiaire de l’un et l’autre.

            Il y a cette différence essentielle entre ces deux corps, que l’Etat existe par lui-même, et que le Gouvernement n’existe que par le Souverain. Ainsi la volonté dominante du Prince[2] n’est ou ne doit être que la volonté générale ou la loi, sa force n’est que la force publique concentrée en lui, sitôt qu’il veut tirer de lui-même quelque acte absolu et indépendant, la liaison du tout commence à se relâcher. S’il arrivait enfin que le Prince eût une volonté particulière plus active que celle du Souverain, et qu’il usât pour obéir à cette volonté particulière de la force publique qui est dans ses mains, en sorte qu’on eût, pour ainsi dire, deux Souverains, l’un de droit et l’autre de fait ; à l’instant l’union sociale s’évanouirait, et le corps politique serait dissous.

            Cependant pour que le corps du Gouvernement ait une existence une vie réelle qui le distingue du corps de l’Etat, pour que tous ses membres puissent agir de concert et répondre à la fin pour laquelle il est institué, il lui faut un moi particulier, une sensibilité commune à ses membres, une force une volonté propre qui tende à sa conservation. Cette existence particulière suppose des assemblées, des conseils, un pouvoir de délibérer de résoudre, des droits, des titres, des privilèges qui appartiennent au Prince exclusivement, et qui rendent la condition du magistrat plus honorable à proportion qu’elle est plus pénible. Les difficultés sont dans la manière d’ordonner dans le tout ce tout subalterne, de sorte qu’il n’altère point la constitution générale en affermissant la sienne, qu’il distingue toujours sa force particulière destinée à sa propre conservation de la force publique destinée à la conservation de l’Etat, et qu’en un mot il soit toujours prêt à sacrifier le Gouvernement au peuple et non le peuple au Gouvernement.

 

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762), Livre III, Chapitre I.

 

[1] Le Souverain pour Rousseau est le corps politique correspondant à la notion de Souveraineté.

[2] Le Prince (ou magistrat) est pour Rousseau le corps politique ou l’homme chargé de l’administration du Gouvernement.

 

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