Relire Herbert Marcuse pour comprendre ce qu'il se passe

Je retranscris ici un passage proprement affolant de lucidité provenant d'un livre écrit en 1939 par Herbert Marcuse : Raison et Révolution. A lire absolument pour réaliser à quel point la politique actuelle, particulièrement celle de notre gouvernement, entre dans la logique positiviste d'Auguste Comte (1798-1857).

La lucidité dont fait preuve l'auteur est frappante parce qu'on retrouve les attitudes et réactions du gouvernement Macron face à la révolte des gilets jaunes. On retrouve aussi implicitement des éléments sur les relations entre le positivisme de Comte et la politique globale et autoritaire de notre temps imposant à tous "l'éducation et ensuite le travail". Nous avons été bien dressés par le positivisme, avatar du libéralisme, surtout dans cet idéal "socialiste" de tolérance relativiste, phagocytant toujours toute rébellion contre l'ordre ambiant, toute différence, par une attitude faussement compréhensive mais de rigueur. Aucune opposition réelle, aucune différence réelle ne sont possibles lorsque ces tentatives d'exister autrement ne sont pas écoutées mais interprétées comme des manifestations normales ou des anomalies à corriger dans une société toujours en "Progrès". Ecrit, je rappelle en 1939 :

 

"L'existence du prolétariat est un fait obsédant pour la sociologie de Comte autant que pour son antithèse, la critique marxiste. Il ne saurait en effet y avoir de théorie positive de la société civile si l'on ne parvient à réconcilier l'existence du prolétariat avec le développement harmonieux du progrès qu'elle contredit d'une façon si flagrante. Car, si le prolétariat constitue la classe fondamentale de la société civile, les lois régissant le progrès de cette société vont être les lois de sa destruction, et la théorie de la société sera une théorie négative. Confrontée à ce dilemme, la sociologie doit pouvoir réfuter la thèse dialectique selon laquelle l'accumulation de la richesse s'accompagne toujours d'une aggravation de la pauvreté.

Aux yeux de Comte, cette thèse n'est qu'un "funeste et immoral préjugé" que le positivisme doit déraciner afin de maintenir la "discipline industrielle" dont la société à besoin pour fonctionner. Comte estime que la théorie et la pratique du libéralisme ne sont pas en mesure de préserver la discipline : "La tendance vaine et irrationnelle de n'envisager l'ordre que dans la mesure où il ne nécessitait pas d'intervention extérieure" (c'est-à-dire l'ordre qui découle du libre jeu des forces économiques) équivaut à "une sorte de démission solennelle donnée par cette prétendue science à l'égard de chaque difficulté un peu grave que le développement industriel vient faire surgir".

La foi de Comte en l'existence de lois nécessaires du progrès n'exclut pas des efforts pratiques visant des réformes qui élimineront les obstacles qui entravent le déroulement des lois. Le programme positiviste de réforme sociale préfigure la transformation du libéralisme en autoritarisme. La philosophie de Hegel a présenté une tendance analogue, avec cette différence que Comte passe sous silence le fait que c'est la structure antagonique de la société civile qui rend ce retournement nécessaire. Pour lui les antagonismes de classe ne sont que les séquelles d'un régime suranné, en voie d'être éliminé par le positivisme, sans qu'il soit besoin de faire peser une menace sur "l'institution fondamentale de la propriété".

Le règne du positivisme, déclare Comte, améliorera la condition du prolétariat, "en assurant convenablement à tous, d'abord l'éducation normale, ensuite le travail régulier". Cette image du futur suppose l'existence d'un Etat hiérarchique omnipotent gouverné par une élite culturelle composée de représentants de tous les groupes sociaux et toute pénétrée d'une morale nouvelle qui saura intégrer les intérêts divers en un ensemble unitaire. En dépit des assurances réitérées suivant lesquelles cette hiérarchie tiendra sous son autorité du libre consentement de ses membres, l'Etat comtien ressemble sous bien des rapports à l'Etat autoritaire moderne. Par exemple, on y trouve "une liaison spontanée des têtes avec les bras" : un dirigisme exercé d'en haut lieu doit jouer son rôle dans l'établissement d'une telle liaison. Comte ne laisse d'ailleurs aucune ambiguïté à ce sujet et il affirme que le développement industriel a déjà atteint le degré où il est devenu nécessaire "de régulariser entre les entrepreneurs et les travailleurs une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes".

L'opération qui consistera à associer l'entrepreneur et l'ouvrier ne vise nullement, on nous en assure, à abolir la position inéluctablement inférieure de l'ouvrier, dont l'activité est naturellement plus limitée et moins responsable que celle de l'entrepreneur. La société est un "principe hiérarchique" et la soumission à la stratification sociales est indispensable à l'existence de l'ensemble. Par conséquent, la nouvelle morale est essentiellement une morale du "devoir" envers l'ensemble, et les prétentions justifiées du prolétariat se changent elles aussi en devoirs. L'ouvrier va recevoir "d'abord l'éducation et ensuite du travail". Comte ne s'étend pas sur ce "programme de création du travail", mais il parle d'un système dans lequel toutes les fonctions privées deviendront des fonctions publiques, de sorte que toutes les activités seront organisées et s'exerceront comme des services publics.

Cette "nationalisation" du travail n'a évidemment aucun rapport avec le socialisme [NDLR : au sens où Marx entend le socialisme, c'est-à-dire strictement à l'opposé d'un socialisme libéral comme celui du national-socialisme ou du parti socialiste français]. Comte insiste particulièrement sur la possibilité croissante, "dans l'ordre positif", de confier les différentes fonctions publiques à l'industrie privée, sous réserve de la discipline nécessaire "cette modification administrative". Il se réfère à ce propos à une instance qui a pris une importance croissante pour assurer l'ordre positif : l'armée. Ses efforts en vue de rendre justice à tous les groupes sociaux amènent également Comte à recommander sa philosophie à la "classe militaire", en rappelant que le positivisme, bien que favorable à la disparition graduelle de toute action militaire, "justifie directement l'importante destination temporaire de l'armée", qui assure "le maintien indispensable de l'ordre matériel". En raison des graves perturbations auxquelles le système social est sujet, "l'active participation des armées proprement dites au maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire, partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante". Au fur et à mesure de la disparition des guerres nationales, l'armée se verra toujours davantage impartir la "mission sociale" d' "une grande maréchaussée politique".

Malgré cela, le système de Comte conserve sur un point décisif la fonction émancipatrice caractéristique de la philosophie occidentale, dans la mesure où il tend à jeter un pont entre les individus isolés et à les unir au sein d'une véritable universalité. On s'est attaché à montrer ici à qu'elle sorte d'unification aspire la méthode positiviste, en insistant sur ses implications négatives. Mais l'idée d'ordre positif universel oblige Comte à dépasser la conception vide d'une science unifiée et la vision écrasante d'un gouvernement de grands-prêtres positifs. Il existe en effet une autre universalité dans le système de Comte, celle de la société. Celle-ci s'affirme comme l'unique théâtre où se déroule la vie historique de l'homme et, pour cette raison, elle devient l'unique objet de la théorie sociale. L'individu ne joue presque aucun rôle dans la sociologie de Comte, entièrement absorbé qu'il est par la société ; et l'Etat n'y est qu'un produit accessoire des lois inexorables qui régissent le processus social.

Sur ce point crucial, la sociologie comtienne transcende la philosophie politique de Hegel. La théorie positive de la société ne voit aucune raison de confier le développement humain à la souveraineté des Etats nationaux. L'idée d'ordre universel ne peut s'accomplir que par l'union de tout le genre humain, et la destruction positiviste des principes surannés de la théologie et de la métaphysique a pour fruit la reconnaissance de l'humanité comme être suprême. C'est l'humanité, non l'Etat, qui est le véritable universel, voire l'unique réalité. A l'ère de la maturité du genre humain, elle est le seul être digne d'une vénération religieuse : "la grande idée de l'Humanité (...) vient éliminer irrévocablement celle de Dieu".

C'est comme si Comte, avec son idée d'humanité, voulait offrir un dédommagement pour l'atmosphère étouffante où se meurt sa sociologie."

Herbert Marcuse, Raison et Révolution (1939), Edition de minuit, Trad (1968), p.404 à 407.

 

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