Spécial Cameroun: présidentielles d'Octobre 2018, état des lieux.

Au Nord du Cameroun, c'est la misère et le choléra qui va avec, et par dessus tout, les violences meurtrières des bandes armées. A l'Est du Cameroun, on retrouve les milliers de centrafricains qui fuient les violences, cohabitant ainsi dans la pauvreté avec les populations autochtones. Au Nord-Ouest et Sud-Ouest, c'est le capharnaüm...Ainsi de suite.

 

 

Il aura fallu attendre le fameux décret du candidat –président de la République ou du président de la République- candidat, portant convocation du corps électoral en vue de l’élection présidentielle, pour que le peuple sache enfin quand aura lieu ladite élection. Le 9 juillet2018, le candidat –président informait donc le peuple souverain, que les élections présidentielles se tiendraient le dimanche 7 Octobre 2018. Dès cette annonce, le cortège des opposants a fait vite de se réjouir de la tenue du scrutin, tout en commençant à s’activer consciencieusement pour le dépôt des candidatures.

 

 

Le parti au pouvoir

 

Comme toute « démocratie » qui tient à se respecter, le Cameroun a un Parti politique au pouvoir et une opposition, éclatée en mille morceaux. La légende officielle raconte même que le pays serait riche de près de 300 partis politiques. De quoi bomber le torse.

Le Parti au pouvoir dirige le pays depuis que le Cameroun est un Etat dit indépendant[1]. Et, avant qu’il ne soit  RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais), à partir de1984, on l’appelait UNC (Union Nationale Camrounaise).  Parti monté de toutes pièces en 1966,  c'est-à-dire six ans après l’accession du premier Président de la République du Cameroun, Ahmadou Ahidjo.

 

Inutile de mentionner que ce premier président de la République fut un pion de la France, choisi en vertu de sa docilité et son incapacité réflexive.

Septembre 1958, le Cameroun est passablement autonome, le valeureux indépendantiste camerounais Um Nyobe est front, il meurt sous les balles de l’armée française et camerounaise ; Ahidjo, en bon télégraphiste qu’il fut, continuait de collaborer avec la France de De Gaulle, du haut de ses fonctions de Chef d’Etat sous tutelle du Cameroun.

 Il n’est pas de grabataires au sein de l’actuel RDPC, qui n’ait fait ses classes dans le Parti-Etat que fut l’UNC. Au Cameroun, tout comme dans plusieurs pays africains, on est toujours, dans une certaine mesure, à l’âge de la colonisation. Du moins, la colonisation a porté ses fruits. Il ne faut donc pas croire que, l’Afrique s’est remise debout avec les Indépendances, elle n’a vaincu aucun de ses ennemis. Elle a cru naïvement au calumet de la paix onusien. 

L’UNC, tout comme son fils spirituel et constitutionnel[4] le  RDPC, sont des partis inventés au cœur du pouvoir, par les deux présidents de la République de l’Histoire du Cameroun. 

Ce n’est pas l’UNC, en tant qu’organisation militante, stratégique et populaire qui porta Ahidjo au pouvoir, c’est Ahidjo (la France), qui fabriqua son Parti à l’intérieur de l’Etat. Il en est de même pour le RDPC.

C’est Paul Biya qui installa le parti RDPC dans les artères du pouvoir, afin que son Parti pérennise la tradition coloniale, ou tout au plus d’exploitation, en étant qu’une espèce de vivrier administratif. Je pourvois, donc je suis….voilà la réalité du Parti au pouvoir, donc de l’Etat du Cameroun. Donc de Paul Biya.                                                

Il ne peut y avoir, à proprement parler, une vie militante au sein du Parti au pouvoir. Ce qu’il y a, et ce qu’on peut observer de façon évidente,  c’est le culte du Chef. Par moment, le RDPC peut se livrer à quelques tractations diverses, dans le seul but de conserver le pouvoir, les rênes de l’Etat, ou de corrompre quelques ennemis d’hier, fatigués par leur rôle ingrant d’opposant.

Assister à un meeting du RDPC est une activité extraordinairement pauvre. Les élites se bornent à pomper l’esprit des populations en chantant : « notre champion naturel, c’est Paul Biya »….. « C’est lui et lui seul qui peut et qui doit diriger le pays »…. « C’est lui le meilleur choix »…. « Il est si bon et travailleur, mais ses collaborateurs minables et paresseux »…. « C’est le candidat de la paix ».  Il n’y a rien de plus médiatique, dans les actions de ce Parti, que les incessantes motions de soutien  des élites de telle ou telle région à l’endroit du président de la République.

Bien qu’il soit le parti politique le plus « important » du Cameroun, ceci n’est d’aucune importance politique réelle. Puisque ce parti vit en dehors du monde des idées (1), en dehors des masses (2),  il est agenouillé, tout obèse qu’il est, devant les effigies de son unique champion.

 

En dehors du monde des idées

 

Nous sommes en 2018, le Cameroun compte plus de 20 millions d’habitants. Il a été comme bien de pays africains traversé par plusieurs ajustements structurels préconisés par le FMI. Il s’est produit la chute du mur de Berlin. L’économie s’est encore mondialisée dans les régions les plus reculées du globe. La Chine s’accapare de l’Afrique. Les bases militaires américaines et européennes quadrillent le continent noir. Le capitalisme financier triomphe. La révolution numérique opère. Les centres urbains sont des pétaudières. On parle des pays émergents. Le conflit israëlo-palestinien est interminable.  Les conflits en Afrique n’ont jamais cessé. Le SIDA a fait des ravages. Le Paludisme persiste et signe. Ebola clignote. La jeunesse se meurt, etc.

 Cependant, au  RDPC, l’ouvrage de référence demeure Pour le libéralisme communautaire écrit dit-on par Paul Biya. C’est ce livre qu’il tienne pour base programmatique et idéologique.  N’est-ce pas là un signe de stérilité intellectuelle ?

Les meetings populaires du RDPC sont les meetings de soutien, ou encore des appels à inscription sur les listes électorales.

L’absence d’idées qui prévaut dans ce parti-Etat renforce le communautarisme ethnique, la mécanique ethnique, celle qui voudrait que chaque groupe d’élites s’adresse à la communauté dont elle issue. Depuis l’origine de l’Etat du Cameroun, la gestion du pays repose sur cette dangereuse et foireuse politique de « l’équilibre régional ». Equilibre purement nominatif. Ainsi, lorsque le président  est originaire du grand Sud, le premier ministre doit être un fils des régions dites anglophones, le président de l’Assemblée Nationale, lui doit venir du Nord, ainsi que le Président du Conseil économique et Social, et maintenant qu’il existe un sénat, on l’octroie tout naturellement à un fils de l’Ouest, le président de la cour suprême, originaire du littoral. Vient après les ministres, il faut qu’il soit fils de telle ou telle région, il s’agit du grand puzzle nationale. Cet équilibre régional, on le constate n’a aucun rapport au peuple, enfin aux populations. Il s’agit essentiellement du lien entre les élites et le Pouvoir.

L’équilibre régional est un déséquilibre mental. C’est une gestion primaire et primitive de l’Etat du Cameroun. Qu’elle soit toujours d’actualité, plus de 50 ans après les Indépendances, démontre l’absence de toute pensée, de tout idée, de toute trajectoire, de tout avenir pour le Cameroun. 

La politique de l’équilibre régional installe au sein des populations, la misérable et fausse idée selon laquelle, l’ethnie c’est la condition politique première, l’horizon indépassable. Il faut s’y plier.

Il aurait fallu combattre une telle politique. Il aurait fallu déraciner cette conviction qui voudrait que mon « frère » soit d’abord mon « frère du village ». La politique ne peut être un  ethnique. C’est davantage une ouverture, un dépassement de sa propre condition pour atteindre l’autre.

 Il faut d’ailleurs pouvoir définir la politique comme « la capacité d’une société à s’emparer de son destin, à inventer un ordre juste et à se placer sous l’impératif du bien commun »[5].   Rien à voir, rien à faire avec les ethnies des uns et des autres. L’on ne saurait construire une société fiable, valable, et à la mesure de la tâche tant que les uns et les autres se recroquevillent à des fins pouvoiristes.   

Il n’est pas nécessaire, hormis peut-être pour des questions de traduction en langues locales, d’assigner les élites à résidence. Les élites n’ont pas à être des portes parole, les représentants de leurs communautés ethniques, lesquelles d’ailleurs ne demandent rien de très traditionnel si ce n’est l’amélioration de leur condition de vie….un vœu que partage l’ensemble des camerounais. Alors, pourquoi ethniciser le discours politique ? Pour mieux diviser…mieux régner….ne rien penser.

Disons quand même un mot sur le Comité Centrale du RDPC. Faut pas s’y méprendre, ce n’est pas un endroit où l’on discute beaucoup, où les idées circulent ….Le Comité Centrale c’est l’ensemble des courtisans en activité ou en réserve. J’en veux pour preuve un de mes enseignants à l’Université qui se réclamait ouvertement de ce Comité Centrale. Que faisait-il d’autres si ce n’est nous dire que Biya c’est le meilleur et ses collaborateurs, des traîtres ?

 Les « militants » de base, c’est le cortège des mal nourris, des mal logés, des chômeurs, dans les campagnes et dans les villes à disposition des élites du Comité Centrale.

 

 

En dehors des masses

 

Là, on touche au paradoxe de ce Parti.  Aucun parti d’opposition au Cameroun n’atteint ce Parti de 8685 conseillers municipaux, 148 députés, 88 sénateurs, à la cheville. Soit plus de 80% des élus de tout le Cameroun.

 Pour autant, ce parti n’a rien à voir avec les populations. Son souci n’a jamais été de former politiquement les populations, de les encadrer. Le RDPC  asservit les masses, les corrompt via ses élites locales.

D’ailleurs, comment et pour quoi former les masses alors que les élites (Comité Centrale), elles-mêmes, baignent dans l’ignorance, un l’aveuglement ? Le Parti se porte très bien ainsi.                                            

Il ne suffit pas d’être les plus nombreux pour se réclamer du peuple. Le peuple n’est pas une donnée arithmétique. Il ne suffit pas d’être plus nombreux pour penser qu’on est dans la vérité, la justice, l’égalité, la liberté. Il faut interroger les actions du RDPC, vérifier si elles vont dans le sens de l’intérêt général, de l’émancipation, et là on pourra se prononcer, s’il s’agit d’un parti véritablement populaire, de masse, c'est-à-dire qui travaille avec les populations dans l’intérêt de celles-ci.

Le RDPC maintient ses militants, le pays avec, dans une profonde ignorance des affaires de l’Etat. Il soumet les populations à une grossière et perpétuelle  propagande en faveur du dieu Biya.

 

Ce Parti dispose d’un bétail électoral considérable. Tout simplement parce que son Président, président de la République, est au commande de l’Etat. C’est son affaire personnelle. Il le gère comme il l’entend tant qu’il saura toujours se montrer respectueux et tranquille envers les bons colonisateurs d’hier, transformés aujourd’hui en bailleurs de fonds, et « acheteurs » de matières premières.

Le Parti RDPC dispose des moyens administratifs  (financiers donc) lui permettant de couvrir, ne serait-ce que superficiellement, la totalité du territoire, et de recruter dans ses rangs nos tantes, oncles, cousins et cousines du village, dans le but d’applaudir et de voter le moment venu, sans se poser la moindre question. Il n’y a pas débat. Le régime ne demande pas tant à ses soutiens….juste une confiance totale et sans condition au président de la République. Et ils verront le miracle s’opérer.

Le Parti de Biya ne dispose d’aucun relais puissant, important, structuré dans les universités. La vie estudiantine est ce qu’il y a de plus anarchique dans ce pays. Alors, où est-ce que ce Parti va trouver sa jeunesse militante ?  Dans la rue ? D’autant plus que le phénomène des enfants (jeunes) de la rue au Cameroun est considérable. Le RDPC recrute ses élites par décret, et ses « militants » de base par corruption (achat de conscience, mensonges, distribution des postes administratifs, etc). Le militantisme de ce parti politique n’est qu’une question de gestion de carrière au sein de l’appareil d’Etat.

Le RDPC n’a aucune conquête sociale digne de ce nom à son actif. Il ne s’est jamais battu pour rien, sinon pour sa survie, son maintien au pouvoir. Ses dignitaires ne sont pas ceux qui étaient dans le Maquis, luttant contre le Civilisateur.                                                                         

Les élites rdpcistes ne savent qu’une chose gérer précairement le Cameroun dans le sens des intérêts personnels d’une part, et dans le sens des intérêts de ceux qui leur avaient gentiment passé le pouvoir d’Etat lors des Indépendances, c'est-à-dire les puissances capitalistes occidentales.

La bonne nouvelle, tragique pour certains, est que ce parti, au fond, n’a rien de très solide. Il est dans un état végétatif. Il disparaîtra de mort naturelle. Secret de polichinelle.

Les naïfs opposants qui espèrent renverser ce pouvoir démocratiquement, par les urnes, en misant  simplement sur la misère ordinaire du peuple, ne comprennent rien à leur démocratie, rien à la situation du Cameroun. Que les opposants sortent de ce rôle facile qui consiste à promettre.

L’idée de vouloir battre Biya par les urnes relève ou du désespoir, ou du collaborationnisme pur et simple. Les opposants sont intelligence avec l’ennemi. Biya n’est pas le sujet du Cameroun. Il faut laisser aux archéologues, s’ils ont du temps à perdre, le fossile Biya.

Il faut se souvenir du propos d’un ancien homme d’Etat français : « la démocratie est un luxe pour l’Afrique ». Il ne croyait pas si bien le dire. Même s’il faudrait garder  simplement en tête que démocratie renvoie surtout dans notre monde contemporain au parlementarisme, ce qui est tout autre chose que le « pouvoir du peuple ». C’est évident.

Le parlementarisme est-il un luxe pour le Cameroun ? Oui.  ça saute aux yeux! 

L’Assemblée Nationale n’a aucune espèce d’importance dans le Cameroun actuel. Et vu le prix que ça coûte, dans un pays aussi catastrophé, on est carrément en pleine folie de grandeurs. 

La démocratie, ce n’est pas les institutions démocratiques tournant en plein régime de dépendance. La  démocratie doit désigner, fondamentalement, essentiellement, uniquement le pouvoir du peuple, lequel se traduit par la capacité du peuple de se saisir et de décider en dernière instance des questions majeures qui engagent la collectivité, le bien commun. Ça c’est une nécessité.

Ainsi, les  opposants cesseraient de s’opposer à ce mauvais et triste gestionnaire, ce sombre démocrate qu’est le président Paul Biya. Leur opposition est un luxe inutile aux populations. Pourquoi s’opposer à Paul Biya, monsieur qui vit entre son palais à Yaoundé et sa Suisse chérie? Il faut tenir compte, et passer à autre chose.

C’est tout un pays, voire continent qu’il s’agit de sortir des ténèbres de la misère. Alors, que voudrait dire s’opposer ? Mieux encore, que vaudrait l’opposition démocratique ? Faire du Macky Sall face à un Abdoulaye Wade ? Faire du Jean Ping face à un Ali Bongo ? Faire comme ces développés d’Afrique du Sud, en passant le pouvoir entre différentes mains corrompus ?

Paul Biya et son régime ne sont  pas l’enjeu. Ils méritent tout bonnement d’être ignoré, enfin stratégiquement combattu. L’enjeu, c’est le Cameroun. Ces millions de femmes, d’hommes, d’enfants qui semblent perdus et désemparés. Ces millions de concitoyens méritent des élites qui leur entraînent dans quelque chose d’autres que le simple bulletin de vote, les simples promesses. 

 S’opposer à ce régime c’est déjà donc ou le soutenir ou le prolonger d’une autre manière. Au lieu d’accepter les convocations électorales de ce régime, sous prétexte de démocratie, il faudrait vider le peu d’essence qui lui reste.

Le prochain acte (Acte II) s’intéressera donc aux précaires partis politiques qui se réclament de l’opposition, lesquels espèrent, à l’occasion de cette insupportable élection présidentielle, remplacer un pouvoir par les urnes. N’est-ce pas là un optimisme criminel ?

 

Paris, le 6 septembre 2018

 

 

 

[1] Le 1er janvier 1960

[2] Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais

[3] Union Nationale Camerounaise

[4] Paul Biya accède au pouvoir non par des élections mais grâce à un dispositif constitutionnel, faisant du Premier Ministre le successeur du Président en cas de démission. De fait, le RDPC est donc lui-même un parti constitutionnel.

[5] Alain Badiou, in Eloge de la politique

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