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Billet de blog 7 juin 2022

Le gynécologue

Péripéties d’une jeune femme espérant pouvoir accéder à l’un de ses droits - celui de choisir son moyen de contraception et de vivre sereinement sa sexualité.

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Novembre 2016. Après que l’on m’ait refusé par deux fois la pose d’un stérilet, me demandant de choisir la pilule qui me causait bleus et changements corporels importants- j’ai eu l’espoir de trouver de l’aide de la part d’un gynécologue qui avait repris le cabinet de mon ancien médecin spécialiste.

Son prédécesseur ne m’avait pas laissé de très bons souvenirs. Homme âgé et attentif, il était pourtant un bon praticien. Seulement, me palper les seins pour vérifier qu’ils n’avaient rien d’anormal tout en me demandant comment allaient ma maman et ma sœur, cela m’a un peu gênée, du haut de mes 16 ans. J’ai donc fui son cabinet où les femmes de ma famille se soignaient pour éviter de penser à elles quand on me faisait des fouilles médicales.

Je retournai donc dans ce cabinet qui me laissait l’espoir d’accéder à une contraception choisie et réfléchie. Du haut de mes 20 ans et des poussières, je montai les escaliers en ayant le sentiment angoissant de me voir refuser mon droit à nouveau. Arriver à la bonne porte, je pris pourtant mon courage à deux mains et l’ouvris.

En foulant du pied le parquet du secrétariat, je tombai des nues. Sur le haut du mur à droite, un crucifix d’une taille plutôt importante était accroché, de sorte à ce que toute personne qui entrait ne pouvait douter de la religion choisie par le médecin. Pourtant, je ne fuis pas, devant la secrétaire qui me demanda mon nom et l’heure de mon rendez-vous. Je répondis, elle nota, puis je m’assis dans la salle d’attente, aussi défraîchie que celle que j’avais connue quelques années plus tôt. Sur la table basse centrale, trônaient les magazines prônant des valeurs d’extrême-droite, dont une couverture demandait des dons pour les catholiques de Syrie. Il est bien évident qu’il fallait s’empêcher d’en envoyer aux athées et à d’autres musulmans, me dis-je ironiquement… devant ces articles de presse,  j’attendais donc, déconcertée, l’arrivée du médecin avec ses « idées actuelles », de plus en plus stressée.

Soudain, un homme assez âgé arriva dans la salle. Le nez dans sa fiche, il me demanda de le suivre. J’obéis. Il me fit asseoir en face de lui. Après l’interrogatoire médical et nécessaire - il m’invita à me donner la raison de ma venue. Avec appréhension, et en expliquant préalablement pourquoi je ne pouvais et ne voulais pas prendre cette pilule dont tous vantaient les mérites, j’osai lui dire que j’avais besoin d’un stérilet en cuivre. Il me regarda alors avec de grands yeux ronds. Cela ne devait décidément pas arriver souvent qu’une jeune femme osa demander cela à un gynécologue. Il réfléchit et me posa la question estimée à un million d’euros: « Avez-vous déjà eu un enfant? ». Je lui répondis par la négative. Mauvaise réponse.

Sur cette donnée semble-t-il surprenante que je lui prodiguai, l’homme fit semblant de réfléchir. Puis, il me fit allonger sur le meuble dédié aux fouilles, et, tout en me palpant puis en mettant ses doigts dans mon vagin - il m’expliqua: « Normalement vous ne pouvez pas avoir de stérilet sans enfants. Et puis vous avez l’âge d’en avoir. Ce serait dommage de vous en empêcher… mais vous savez, il ne faut pas avoir que deux ou trois enfants - ma femme en a eu 7 (ou 8 ou neuf, j’avoue ne plus savoir combien son ventre avait hébergé de bébés en formation). C’est comme ça. » J’avoue que si je reconnaissais l’originalité de sa parole, je doutais néanmoins de la bienveillance de ce monsieur qui semblait redoubler d’arguments à la hauteur de ses lectures. Seulement, j’en avais marre de voir mon conjoint batailler avec son préservatif, qui nous empêchait d’ailleurs d’accéder à une sexualité qui nous plaisait. Et je ne voulais plus avaler ces médicaments qui me coloraient les jambes de tâches violettes et qui amoindrissaient mon état de santé. C’est donc avec théâtralité que je lui expliquai:

- Bien sûr, je voulais plusieurs enfants (c’était le grand objectif de ma vie, comme celui par ailleurs de toutes les femmes qui ne sont sur cette terre que pour s’assurer d’avoir une progéniture qui peuplerait la planète d’hommes qui voueraient leur existence à leur dieu).

- Mais cela n’était pas possible tout de suite, je devais finir mes études pour pouvoir subvenir à leurs besoins (sept enfants à substanter avec un seul salaire est complexe et certaines figures divines seraient en colère de voir une de leurs malheureuses âmes perdues choisir l'avortement plutôt que la pauvreté).

Devant mon jeu d’actrice digne d’une comédienne des séries B, le médecin sembla convaincu. Après s’être bien interrogé sur la taille de mon vagin, tout étroit car ne s’étant pas encore fait violemment élargir par le passage de la grosse tête d’un bébé fripé, il me prescrit un stérilet en cuivre. Et le tour fut joué. 

Je revins donc quelques temps plus tard avec mon trophée tout de cuivre vêtu, dont la pose douloureuse engagea un malaise, bien sûr sous-estimé par mon médecin, qui jugea bon de me faire faire un aller-retour à pieds à la banque pour retirer de l’argent liquide - son TPE ne marchait plus. C’est donc la tête dans le flou que je lui donnai les billets pour le féliciter de l’action « «héroïque » qui m’avait permis d’accéder à mon droit à une sexualité sereine. A moi de trouver un autre gynécologue qui acceptera de changer à l’avenir mon stérilet… presque trentenaire, je sens que le moment tant redouté du « Mais il est pourtant temps d’avoir un bébé ! C’est maintenant ou jamais! » est arrivé… malgré les avancées considérables qui ont été faites depuis que ma grand-mère a pointé le bout de son nez, le choix de la méthode contraceptive d’une femme est digne du parcours du combattant. J’espère que celui-ci sera moins compliqué pour les filles des futures générations mais aussi que les gynécologues cesseront de soumettre leurs patientes à des idéaux néfastes pour leur santé et leur(s) plaisir(s).

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