Le chercheur inconnu

Une bouteille à la mer sur une planète tourmentée :

"Je souhaite la bienvenue à ceux qui traversent notre planète pour nous rejoindre, une planète redevenue formidable par la grâce de quelques coups de projecteurs. Jamais nous ne serons assez pour décrypter notre monde, lui soumettre nos hypothèses et en recueillir nos conclusions, dans la lente marche du progrès de la connaissance. À cette lente progression s'oppose l'urgence d'agir dans la "bataille du climat". L’an passé, notre chef des armées a décidé d'utiliser des fonds pour accueillir de nouveaux soldats. Que leur recherche soit fructueuse.  

En France - comme à l'étranger - il existe un contingent de jeunes chercheurs dont je fais partie et sans lequel la recherche, boiteuse,  risquerait de s'écrouler. Nous sommes coincés entre notre doctorat et cette promesse impossible d'un poste ou ne serait-ce que de moyens pour continuer nos travaux. Une masse de petites mains désireuses de faire progresser la recherche, mais auquel l'Etat ne considère pas bienvenue de tendre la main. Cette masse ? Les "post-docs" ou plus aimablement et moins infantilisant les "chercheurs post-doctorants". Bonjour, me voici donc : chercheur inconnu post-doctorant 

Comme moi ils sont nombreux qui, après plusieurs années de travaux de recherche souvent à l'étranger, travaillent déjà avec des collaborations nationales ou internationales et parcourent la Terre pour des ateliers ou conférences, fructifiant tant bien que mal des idées et des projets qui menacent de conduire à des impasses. Non par manque d'idées ou de dynamisme, mais par manque de postes et de financements.  

Mon impossible mission, en tant que chercheur post-doctorant travaillant en France et souhaitant mettre son énergie dans la recherche française, est de convaincre mes pairs du bien-fondé de mon projet afin qu'ils me permettent de poursuivre mes travaux sur le long terme de façon constructive et fructueuse, en m’accordant un poste. Or, pour convaincre, je dois me présenter avec un parcours de chercheur construit, cohérent et original, face à des jurys de concours qui nous font malgré eux nous disputer quelques miettes. Si peu de moyens, si peu de postes. Curieusement, cette cohérence je ne peux la trouver dans un pays comme la France qui ne m'offre pas d’opportunités crédibles pour financer mon travail. Je dépends de financements obtenus péniblement par des chercheurs permanents. Je dois miser sur un juste alignement des planètes qui me permette de trouver un contrat d'un ou deux ans par bonheur en lien avec ma propre thématique de recherche, ou de décrocher une seule année d’enseignement trop lourde pour prendre le temps de chercher autre chose que le contrat suivant. De fait, le système actuel ne me permet pas de mener et financer mes projets. Il les torpille et les laisse mourir. Je lutte pour ne pas être écarté du monde de la recherche et pour y conserver mon gagne-pain. J’ai malgré moi cet espoir rendu de plus en plus absurde de pouvoir un jour mettre ma passion, mes idées et mes projets, tout ce bagage si chèrement acquis, au service de notre connaissance.  

Nous ramons, pour maintenir nos projets à flot. Nous ramons, le temps de nous présenter plusieurs années de suite à des concours qui ne promettent que des chemins de croix. Nous ramons à l’ombre de notre patience. Nous ramons. Voici la situation des jeunes chercheurs. Voici, en fait, la situation de la recherche. Délaissée, on l'affame. Les chercheurs en poste font ce qu’ils peuvent pour nous avec ce qu’ils n’ont pas. Je quitte le navire résilient de la recherche en passant par-dessus bord. Vogue qui pourra. La connaissance et l’expertise se noient dans l’oubli. La résilience doit prévaloir pour pouvoir rester à flot. La connaissance quémande de l’argent lorsqu’elle ne s’atomise pas en statistiques de publications. Elle n’est pas un grand navire, mais myriades de petits radeaux. Financement refusé. Touché. Contrat terminé. Pôle emploi. Chercheur coulé. 
 
Il est louable de vouloir rendre notre Terre formidable. Il serait bien plus pragmatique d'investir dans la recherche. C’est elle qui sur des décennies a diagnostiqué l’état de notre monde. C’est elle qui devra nous accompagner dans son avenir, pour constamment prendre sa température et le pouls de son histoire. Entre les lignes, nous nous entendons dire que nos idées et nos collaborations sont inutiles. Nous errons aux portes de la reconnaissance par nos pairs et ne pouvons prétendre maintenir la cohérence de nos travaux. Pas d’opportunités ; rien de nouveau. Nous stagnons dans l’ancien monde qui ne cesse de croupir. Infantilisant vous dis-je. Infantilisés.  

Accorder des financements à ceux qui veulent venir nous enrichir de leurs idées serait une formidable initiative si elle n’était pas uniquement guidée par le souhait d’apparaître comme un ambassadeur de la Terre saturant l’espace médiatique, face à d’autres qui nient l’évidence de notre planète métamorphosée. De belles annonces ponctuées de coup de poing sur la table. Des trémolos dans la voix. Le mirage médiatique des annonces grandiloquentes s'estompe bien vite. De loin je contemple malgré moi ma tombe déjà explosée par ce sensationnalisme récurrent d'annonces fracassantes, servant un dessein si éloigné de la recherche au long court. Celle-ci nous préservera pourtant d'une défaite faces aux défis de notre monde qui surchauffe. Dans ces instants se réveillent les dirigeants pragmatiques et visionnaires. Dans ces instants critiques se signent les plus grandes défaites.  
 
Quelle déception que de mes généraux à la tête des différentes instances et structures de recherches (à qui dois-je m’adresser ?) ne proviennent toujours que mutisme ou défense implicite du manque patent d’initiatives, sans défense aucune de ceux qui, au quotidien, avec leurs idées et collaborations rendues précaires, travaillent sans horizon et sans moyen de défendre leur projet. Sans armes donc. La mort est certaine aux côtés de généraux absents. Parmi eux, certains ont oublié qu'il fut un temps où ils étaient comme moi.  
 
De quelle “bataille” s'agit-il donc vraiment pour nous ? 
 
Cette question me taraude alors que j'aperçois au travers de la pierre fracassée, sur les terres désolées alentour, de petits bleuets qui me guettent. Et ils sont légion. "
 

Le chercheur inconnu

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