Dialectique du oui et du non

Non, forcément. Mais...

Il y a quelques semaines, un peu par hasard, j’ai assisté à un spectacle déambulatoire donné par la Compagnie du Coin à Corbigny (Nièvre). Il s’agissait apparemment d’une fin de résidence et le collectif de musiciens-artistes de rue s’était agrégé un certain nombre de forces vives artistiques des alentours et de niveaux variés. L’ensemble, très réussi, commençait par les appels rivaux de deux artistes : l’un cherchait à rassembler les tenants du « oui », l’autre attirait les partisans du « non », mais ils développaient leur appel jusqu’au cocasse, à l’absurde : « dites oui au oui qui dit non au oui… » répondait à « dites non au oui qui dit non au non qui... » ! La résolution de telles oppositions ne pouvait être que la dialectique, dans le cadre du théâtre de rue, le faux sérieux, la parodie, l’antiphrase ; dans le domaine musical – manifestement la base du talent de la Compagnie du Coin qui pratique un jazz teinté de free et d’allégresse et qui s’était adjoint la fanfare des Idiots du village dont l’arrivée était digne de Cléopâtre sur le chantier d’Astérix et qui avait convoqué aussi chorale, groupe rock, ... – la dissonance, fort bien maîtrisée. Le tout donnait un spectacle non seulement réjouissant mais passionnant car il fallait toujours chercher l’envers de ce qu’on voyait et entendait. Il se termina dans des applaudissements enthousiastes tandis qu’un des artistes (le berger des « oui ») répétait au mégaphone « Frappez dans vos mains pour exprimer vote joie » d’une voix lugubre de Big Brother.

Mais dès le début, j’avais compris que j’étais, sans choix possible, un sectateur du non. La voie du oui ne me mènerait qu’au kitsch ou à la folie. J’y repense en lisant que l’amen nietzschéen est « une secousse jubilatoire donnée à la servilité de la langue » (Roland Barthes, Leçon) et en me disant que je n’ai aucune vocation de surhomme.

En tout cas, le spectacle mérite d’être vu et j’ai cru comprendre qu’il serait donné à nouveau le 4 ou le 5 juillet en fin d’après-midi à Clamecy (Nièvre, pas très loin de la Charité-sur-Loire). N'hésitez pas à y aller

Quant à moi, j’ai été assez séduit pour monter le lendemain jusqu’à Lormes où la même Compagnie du Coin donnait, seule cette fois, Ne rentrez pas chez vous, un beau spectacle aussi, plus maîtrisé mais peut-être un peu moins riche, autour de la notion de lieu public. On a terminé devant l’église, tournant le dos au somptueux panorama sur la Bazois et le Nivernais par-delà le cimetière ; En repartant, j’ai lu un arrêté municipal affiché à la porte du séjour des morts : « Il n’y a plus d’allées. » Autour des tombes, il n’y a plus que de l’herbe partout… preuve qu’il y a toujours du oui dans le non. Plus que l’inverse. (Mais si vous êtes du côté du oui, vous me taxerez de mauvaise foi : Nietzsche n’a-t-il pas dit non à la souffrance du cheval de Turin ? Mais je vous répondrai...)

 

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