Coup de dés dans l'isoloir

Je détourne en premier billet de blog ce qui aurait pu être une énième commentaire d'article de Médiapart. Si je continue ce blog, ce serait plutôt pour m'interroger sur des propos qui me semblent ambigus ou sur des évidences que je crois fausses. Pour ce billet, c'est tout autre chose. Comment se détermine un vote ? Le votant lui-même en est parfois étonné.

Je ne suis pas fier d’avoir voté pour la liste d’Europe écologie les Verts aux élections européennes. Jusque dans l’isoloir, j’ai hésité et je me propose de faire part de mon cheminement pour éclairer éventuellement les raisons de l’échec de la France insoumise, dans la mesure où je suis représentatif d’une part de l’électorat.

Pourtant, initialement, mon vote pour la liste de la France insoumise ne faisait guère de doute. Les élections à la proportionnelle me donnaient l’occasion de voter pour les plus proches de mes idées sans voter pour un homme qui m’avait paru indispensable en 2012 et en 2017 dans le cadre politique français de l’élection présidentielle à deux tours qui détermine toute l’orientation politique du pays pendant 5 ans mais qui me déplaisait sur plusieurs points :

- l’absence de retour critique sur François Mitterrand et sur sa carrière comme homme d’appareil d’un « mitterrandisme de gauche » (si je peux me permettre cet oxymoron)

- particulièrement, l’absence de critique de l’attitude de François Mitterrand et de son entourage vis-à-vis du Rwanda ; JLM ne se démarque guère de la majeure partie de la classe politique française qui couvre des complicités évidentes avec les génocidaires ; la critique est venue in fine de la tête de liste du PS et j’aurais voté Glucksmann pour cela uniquement dans un scrutin uninominal – mais je n’ai jamais envisagé de voter pour une liste composée en majeure partie de membres d’un parti de gauche quand il est dans l’opposition, de droite quand il est aux affaires.

- sa violence verbale vis-à-vis de journalistes qui sont de dignes représentants de leur catégorie sociale, qui en épousent l’idéologie , mais ne sont pas des mercenaires. Rappelons que JLM a fait preuve de cette violence avant les gilets jaunes, moment où la grande peur sociale de ces journalistes les a eux-mêmes entraînés beaucoup trop loin (j’y reviendrai).

- sa réaction lors de la fameuse perquisition qui montre une perte complète de sang-froid problématique si l’on veut engager un « bras-de-fer » pour faire évoluer l’Union européenne sans en sortir (même si l’on tient compte de la surprise devant ce guet-apens juridico-policier).

Si je pouvais avoir quelques hésitations elles avaient été balayées par Nicolas Demorand qui avait mené une hallucinante interview de Manon Aubry 10 jours avant le scrutin. Le seul objectif des interviewers (Demorand et Alexandra Bensaid, remplaçante de Léa Salamé) avait été de démontrer une proximité de la FI et du FN ; les questions avaient été toutes orientées dans ce sens, y compris la première question d’auditeur, caricaturale (mais les deux journalistes l’avaient largement été auparavant dans leur volonté de déstabiliser la candidate). Les deux seules questions sur lesquelles je n’avais pas trouvé la tête de liste de la FI convaincante (les traités avec Israël et les sessions du Parlement européen à Strasbourg) sont symptomatiques des blocages de la politique française et elle a peut-être eu raison, tactiquement, de ne pas se montrer trop convaincante.

J’étais donc complètement convaincu de voter pour la liste FI jusqu’au moment où j’ai reçu les bulletins de vote et où j‘ai vu le nom de Jean-Luc Mélenchon comme candidat en 78ème position, ainsi que la photo d’icelui seul à côté de la tête de liste. J’ai été vraiment déstabilisé. Voilà donc un mouvement qui prône le refus du pouvoir personnel du président de la République, veut qu’on change de constitution pour cela (que j’approuve, bien sûr) et qui ne peut s’empêcher de mettre son principal leader comme candidat vedette à une élection où celui-ci ne souhaite pas être élu ! Si ça n ‘a rien à voir avec le pouvoir d’un seul homme, c’est quand même qu’il y a un problème.

Bref, je me suis retrouvé dans l’isoloir avec un bulletin FI et un bulletin EELV sans savoir quoi faire. J’ai fini par regarder qui je risquait de faire élire ou pas entre le 5ème et la 10ème position sur les listes. Au milieu d’inconnus, j’ai repéré Emmanuel Maurel, auquel j’ai attribué la qualité d’ancien apparatchik du PS, et François Alfonsi, autonomiste corse. J’ai mis le bulletin EELV dans l’enveloppe. Peut-être que mon admiration pour Jérôme Ferrari y est pour quelque chose ? Ce serait absurde mais pas invraisemblable. Probablement que j’aurais fait l’inverse pour une élection nationale. Mais pour avoir de l’influence comme groupe minoritaire dans une institution dominée par les lobbys, j’ai préféré les Verts (mais ça, c’est une justification a posteriori).

En aucun cas, l’investissement de la France insoumise dans le mouvement des gilets jaunes ne m’a influencé défavorablement. Au contraire, j’ai apprécié que la FI soit aux côtés d’une action populaire sans grande perspective politique, soumise à une violence et une répression incroyables. Sans l’investissement de militants de la FI, le mouvement des gilets jaunes aurait risqué de devenir le jouet de l’extrême droite et cet investissement a permis qu’il reste populaire et divers. La France insoumise a rendu un grand service à la démocratie. Elle n’a pas été récompensée.

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