Michel Houellebecq va mourir

Le romancier a publié dans le Monde daté du vendredi 12 juillet un article intitulé : Vincent Lambert, mort pour l‘exemple.

On y apprend que la plus grande partie de la famille de Vincent Lambert s’acharnait à le tuer ; que l’État a réussi à le faire à sa place ; que Vincent Lambert, comme tout le monde ne voulait pas mourir, ni souffrir mais il ne souffrait pas car la morphine a apporté une solution élégante au problème de la souffrance ; mais qu’on ne sait rien de l’état mental dans lequel il vivait. L’article se termine par une critique de la notion de « mourir dans la dignité ».

On pourrait lire ce texte comme un portrait de Michel Houellebecq : il peut être abject – en tout cas quand il porte son accusation contre une compagne et des proches sans doute dévastés par la mort de Vincent Lambert. Il est réactionnaire – forcément du même côté que les catholiques intégristes, même s’il n’en parle pas. Il est lâche, en tout cas mu par la peur, peur de souffrir, peur de mourir. Mais comme « la souffrance n’est plus un problème », c’est la peur de mourir qui le gouverne. Il est romancier, son récit de la mort de Vincent Lambert est une fiction – donc le « je » de ce texte est un narrateur qu’il ne faut probablement pas complètement identifier à Michel Houellebecq.

On aurait envie de rapprocher ce texte de celui d’un autre grand écrivain, Marguerite Duras sur l’affaire Villemin : deux faits divers interprétés par des écrivains donnant des articles où la fiction l’emporte sur la réalité. Mais Marguerite Duras avait enquêté quand Michel Houellebecq s’est contenté de lire la presse. Marguerite Duras parlait d’une énigme alors qu’il n’y en a probablement pas dans l’affaire Vincent Lambert. La leçon que tire Marguerite Duras de l’affaire Villemin est d’ordre individuel et psychologique, celle que tire Michel Houellebecq de l’affaire Lambert est d’ordre social et politique. La vision de Marguerite Duras est de l’ordre de l’imagination ; elle peut être démentie par les faits. La fiction de Michel Houellebecq à propos de Vincent Lambert est de l’ordre de l’interprétation, elle ne diffère que subtilement du réel.

Je ne vais pas détailler tout ce qui sépare cette fiction d’un récit objectif de l’affaire Vincent Lambert (qui pourrait être suivi d’une réflexion personnelle). Les éléments fictifs sont très nombreux. Le plus important, me semble-t-il, est que Michel Houellebecq projette sa vie et ses sentiment personnels sur Vincent Lambert et sur l’ensemble de l’humanité.

C’est donc du pouvoir de la littérature (et pas des leçons du réel) que viennent les questions essentielles qui restent de cet article : la pression économique, sociale, idéologique de notre époque ne rend-elle pas spécieuse cette question des directives anticipées ? Au rebours de ce qu’on entend généralement par « mourir dans la dignité », la dignité de l’homme ne réside-telle pas dans l’affirmation de sa volonté personnelle contre la pression sociale ?

Parce qu’il affirme son refus de la mort en affichant sa vilenie, Houellebecq mérite qu’on lui rappelle qu’il va mourir. Mais on peut souhaiter qu’auparavant il ait un moment pour se consacrer à l’écriture de nouvelles. Son article sur Vincent Lambert en est une à sa manière et, vu comme telle, de qualité. C’est le propre des textes littéraires de dépasser l’idéologie de leurs auteurs.

 

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