Religion, un titre de P.I.L.

John Lydon aurait eu du mal à passer pour christianophile après avoir éructé « I am an anarchist, I am an antichrist » sous le nom de Rotten comme chanteur des Sex Pistols. Mais c’est sur la chanson de son deuxième groupe Public Image Limited, Religion que je souhaite revenir au moment d’une énième polémique sur l’islamophobie.

On trouve Religion I et Religion II sur YouTube, mais je conseille de les écouter à la suite – dans une bonne qualité sonore ; l’effet est particulièrement saisissant. C'est une chanson que John Lydon avait initialement composée pour les Sex Pistols mais qui doit beaucoup au travail de Public Image Ltd avec le guitariste Keith Levene et le bassiste Jah Wobble.

Lydon tient manifestement à ses paroles puisqu’il les scande d’abord a cappella pour être bien compris avant d’interpréter la chanson avec son groupe. Ça a été pour les premiers auditeurs d’alors, outre une splendide découverte musicale, une violente diatribe antichrétienne. Mais quelque temps plus tard, lors d’une interview, le chanteur a précisé qu’il ne connaissait pas toutes les facettes du christianisme et qu’il n’avait visé que la religion anglicane.

Déception de nombreux fans hors d’Angleterre qui se sont du coup sentis moins concernés. C’est le lot de toute œuvre d’art digne de ce nom : elle est assez polysémique pour être reçue différemment de l’intention première de l’artiste. Une piéta peut émouvoir un athée comme monument à la douleur humaine.

Mais aujourd’hui j’épiloguerai juste sur la classe de Lydon qui limite sa critique à ce qu’il connaît personnellement. Libre aux auditeurs concernés par le catholicisme ou toute autre religion d’être touchés à leur manière par la chanson. Ce n’est pas son problème.

Notre problème actuel, c’est plutôt l’inverse : on critique plus volontiers des religions dont on n’a pas de connaissance intime. Bien sûr, la critique d’une religion, quelle qu’elle soit est permise et peut prendre des formes verbalement violentes. Néanmoins, la critique n’est pas la phobie qui est, soit un symptôme névrotique, soit par extension « une aversion très vive, irraisonnée ou peur instinctive » (source TLFI).

Impossible d’interdire la phobie d’une religion à celle ou celui qu’elle a marqué pour la vie. Elle est nécessairement autorisée, légale, voire légitime car on ne peut ignorer les dégâts causés par les religions – toutes les religions, même si on peut prendre une distance suffisante pour les mettre en balance avec leurs bienfaits. Et ce qui est autorisé aux uns l’est nécessairement à tous.

Interdire est une chose. Discuter, condamner en est une autre. Autant il est nécessaire de défendre l’expression de ceux qui ont pris en aversion la religion au sein de laquelle ils ont été élevés, autant la phobie envers la religion d’autrui et son expression sont à combattre. L’erreur de ceux que j’appellerais les laïcistes zélés est de considérer la religion comme n’importe quel paradigme philosophique. Elle est, par définition, basée sur autre chose que la raison, inscrite dans une culture, au confluent de la société et de l’intime. La phobie à l’égard d’une religion autre que « la sienne » comprend nécessairement une part de rejet de l’autre.

Quant à la controverse théologique, les philosophes, politiciens ou autres citoyens seraient bien avisés de la laisser aux théologiens, et de prendre modèle sur la modestie d’un chanteur punk et post-punk pourtant connu pour son arrogance.

 

 

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