Rions avec Pierre Péan (nécrologie de mauvais goût)

Pierre Péan vient de mourir. Le Canard enchaîné publie un hommage prudent à son ancien collaborateur dont le dernier ouvrage cité date de 2003. Mais c’est son ouvrage publié en 2005, Noires fureurs, blancs menteurs qui en fait quelqu’un d’important à mes yeux. C’est son livre de 2009 qui en fait quelqu’un de risible.

Pour qui ne saurait pas, Noires fureurs, blancs menteurs traite du Rwanda. Je l’avais emprunté en bibliothèque, pensant qu’il était intéressant de lire un enquêteur respectable présenter un point de vue opposé au mien. J’en ai lu soixante-dix pages. L’enquêteur respectable avait largement puisé dans l’anthropologie de l’époque coloniale… Quand j’ai lu que les Tutsis apprenaient à mentir à leurs enfants dès leur plus jeune âge, j’ai reconnu un des délires antisémites les plus abjects : qu’il soit appliqué aux Juifs ou aux Tutsis ne change pas grand-chose à l’abjection ; mais publier ça après après le génocide m’a paru encore pire. Bref, j’ai pris sur moi de ne pas vomir sur ce torche-cul et je l’ai rendu à ma bibliothèque – il me semblait légitime que le service public permette de prendre connaissance de telles horreurs sans verser de droits à leur auteur qui à mes yeux avait perdu toute légitimité et toute respectabilité.

Disons le tout net, j’avais tort. La justice française a bien dit qu’il n’y avait rien de raciste là-dedans. Donc, ce n’est pas un torche-cul, Péan était respectable et je suis tellement con que je ne comprends pas ce que je lis. J’ai sans doute bien fait de ne pas persévérer dans la lecture. Si vous voulez l’avis de personnes qui ont probablement lu l’ouvrage entièrement, je vous renvoie à ubsi (un blog souvent intéressant), lmsi (les mots sont importants).

4 ans plus tard, Péan publie un livre sur Bernard Kouchner, Le Monde selon K. C’est son livre qui m’a le plus fait rire. Il m’a d’autant plus fait rire que je n’en ai pas lu une ligne. J’avais mes raisons, puisque depuis Noires fureurs, blancs menteurs, je tenais Péan pour une ordure. Ce qui m’a fait (presque) rire c’est que Kouchner a accusé Péan d’antisémitisme et que j’ai vu Péan en pleurer. Ou ai-je halluciné la scène ?

L’accusation de Kouchner m’a fait penser à l’époque lointaine où j’étais un jeune prof. Kouchner avait adopté le principe de défense des gamins :

LE PROF : Vous ne cessez de copier sur votre voisin, vous aurez zéro !

L’ÉLÈVE : M’sieur, vous êtes raciste !

Peu importe l’origine de l’élève et celle du prof… l’un peut être d’origine « gauloise » et l’autre d’origine maghrébine, africaine, antillaise, asiatique, juive (on en a un exemple qui m’a tant fait rire que je m’en souviens cinquante ans plus tard dans une saga intitulée Les eaux mêlées), l’un peut être tutsi et l’autre hutu, l’un roux et l’autre blond ou brun. Ça n’a pas d’importance – dans tous les sens de l’expression. C’est juste une certaine reconnaissance de culpabilité de celui qui présente cette défense et ça importe peu. Mais Pierre Péan en a pleuré. Alors qu’il venait d’employer des « arguments » antisémites pou les appliquer aux Tutsis, il a chialé face à cette pseudo-accusation d’antisémitisme !

J’ai ri jaune, bien sûr. Autant la disculpation de Pierre Péan par la justice française que l’horreur de l’antisémitisme chez quelqu’un qui venait de parler des Tutsis dans les mêmes termes qu’avaient utilisés les pires antisémites pour parler des Juifs ont de quoi perturber. Si l’on rajoute la complaisance avec laquelle des politiques et des journalistes ont pu traiter les thèses de Noires fureurs, blancs menteurs et leur auteur, je m’autorise à avoir peur. Car quinze et dix ans plus tard, peu de choses ont changé, si ce n’est que Pierre Péan est mort et que je ne vais pas pleurer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.