Rattrapage économique des pays émergents : la mondialisation en marche

Durant les années 2018 et 2019, de nombreux pays émergents ont marqués une baisse de régime. En effet, le Brésil, l’Argentine, comme la Turquie sont tous trois soumis à de fortes défaillances économiques. L’exemple le plus marquant est la dévaluation de leur monnaie. Ceci peut notamment s’expliquer par la fuite de capitaux des marchés des pays émergents, vers les marchés américains.

Si cette fuite de capitaux peut se faire aussi rapidement et facilement, c’est notamment dû à la mondialisation. La mondialisation étant, un processus croissant d’intégration des économies nationales, qui permet une accélération des échanges.  La notion de pays émergents désigne l’ensemble des pays qui sont sortis récemment (ces dernières décennies) du sous-développement, et qui ont une importance grandissante dans l’économie mondiale. Par convention, on dit que ces pays ont un revenu moyen par habitant compris entre 10% et 75% de celui des pays développés, ce qui laisse un groupe assez disparate. Ces pays sont souvent vus comme les pays les plus caractéristiques de la mondialisation, s’étant développés, en même temps que la mondialisation prenait un essor sans précédent dans la deuxième moitié du XXème siècle. Dès lors, on explique en priorité la montée en puissance des pays émergents par leur intégration au sein de ce phénomène. Pour autant, n’y a-t-il pas d’autres facteurs, qui ont permis et permettent aux pays émergents d’opérer un rattrapage ?

La mondialisation est un processus essentiel au rattrapage des pays émergents.

La mondialisation amène des nouvelles techniques de développement.

Après la Seconde Guerre mondiale, le commerce international s’effectue en grande majorité par les pays de la triade. Pourtant, assez vite, des pays s’industrialisent dans les années 60 grâce à la mondialisation : ce sont les NPIA. Ces pays utilisent notamment la technique de développement du « vol d’oies sauvages », théorisé par Akamatsu en 1937, popularisé par S. Okita en 1985. Cette théorie consiste pour un pays à, dans un premier temps, engager un processus d’industrialisation sur un produit à faible technicité, qu’il importe d’abord. Une fois qu’il maîtrise suffisamment la production et la qualité, il en devient ensuite exportateur. Il finit par l’abandonner pour un produit à plus haute VA. Ceci permet à un autre pays de reprendre le même type de production et d’entamer ainsi son propre processus d’industrialisation. Ce modèle se base sur le développement du Japon au début du XXème et est donc utilisé par les quatre dragons asiatiques. Ces derniers parviennent très vite à s’intégrer totalement dans le C.I et ainsi à être considéré en tant que pays du Nord dès les années 80.
En fait, c’est surement cet exemple qui inspire de nombreux PED (pays en développement) à utiliser l’ISI, industrialisation par substitution aux importations pour, eux aussi, participer au C.I, néanmoins, la réussite de cette technique directement amenée par la mondialisation reste partielle. L’autre technique inspiré par le modèle asiatique, mais aussi par le Japon avant, est l’ISE. L’industrialisation par substitutions aux exportations consiste pour un pays à modifier ses exportations. En effet, le pays qui utilise cette stratégie cesse des d’exporter des produits traditionnels, pour passer à l’exportation de bien plus rentables. Ce qui permet un changement de spécialisation, remontée de chaîne de valeurs…

La spécialisation, facteur clé de la mondialisation, attire les firmes, et favorise ainsi le rattrapage des pays émergents.

Selon Ricardo, dès lors qu’un pays possède un avantage comparatif, c’est-à-dire, un domaine dans lequel il est moins mauvais qu’un autre, il a intérêt à s’ouvrir au commerce international en se spécialisant dans ce domaine-là. De plus, le théorème HO, reprend ce modèle, en préconisant de se spécialiser en fonction de sa dotation factorielle. Ainsi, suivant on comprend pourquoi la mondialisation est favorable aux pays émergents. Souvent très riches en mains d’œuvres, ces derniers se sont d’abord spécialisés dans la production de biens à haute intensité travaillistique.

De plus, ces caractéristiques propres aux pays émergents sont des plus prisées par les FTN, acteurs incontournables de la mondialisation. Or ces FTN, si elles sont parfois critiquées pour l’exploitation qu’elles font des locaux, elles sont bénéfiques aux Pays émergents. Elles peuvent depuis plusieurs années investir les pays émergents, notamment grâce à l’abaissement des barrières douanières, ou grâce à des zones franches / ZEE. Tout d’abord, l’accélération des échanges permet une diffusion plus large des connaissances. Les FTN, lorsqu’elles arrivent dans des PED, Pays émergents, en plus de payer plus gracieusement ses ouvriers/employés, génèrent de bonnes pratiques chez les travailleurs, ou les sous-traitants : Ex, Microsoft, exige iso 9001… De plus, ces FTN, via le biais d’IDE, investissent directement sur les territoires des pays émergents, et génèrent donc des profits sur place. Enfin, les pays émergents, et notamment la Chine, peuvent profiter des méthodes des FTN, pour les reproduire, et ainsi élever le niveau de qualification de leur population, en obligeant les firmes qui s’y installent, à divulguer leurs secrets de productions.

L’insertion des pays émergents au sein des institutions internationales.

Les pays émergents ont aussi pu bénéficier des institutions mondiales qui vont de pairs avec la mondialisation. Le GATT, est le fondement du commerce international post-deuxième Guerre mondiale. Mais c’est surtout l’OMC à qui il donne naissance, qui favorise l’essor des pays émergents : en 2001, la Chine intègre cette institution, ce qui décuple son exposition aux échanges internationaux. Le consensus de Washington, puis les PAS appuyées par le FMI, aident plusieurs, pays (parfois trop brutalement), à passer un cap dans leur rattrapage économique.
Enfin, le G20, créé en 1999, comprend plusieurs pays émergents parmi ses membres, dont la Turquie, l’Inde, la Chine et l’Argentine. Leur rôle s’accroit en 2008. À la suite de la crise des Subprimes, le G20 s’est réuni, preuve que les pays émergents ont pris une place plus importante dans l’économie mondiale.

La mondialisation n’est cependant pas le seul facteur expliquant ce rattrapage, et peut même aggraver la situation des pays émergents.

D’autres moyens ont permis le rattrapage.

La mondialisation n’est pas une condition nécessaire pour qu’un pays puisse se développer. Il est possible que celui-ci se développe grâce à d’autres facteurs. Ainsi, dans son ouvrage « Economic backwardness in historical Perpective » (1962), Gerschenkron explique que le développement d’un pays n’est pas linéaire. En opposition à Rostow qui pense que le développement d’un pays est linéaire et similaire entre les pays (Les Etapes de la croissance économique : un manifeste non communiste, 1960), Gerschenkron explique que chaque pays possède ses propres avantages et inconvénients, le rendant unique, d’où c’est différence de développement entre chaque pays. Ainsi, la mondialisation n’est pas systématiquement la cause majeure du développement d’un pays. Cette idée peut être illustrée par le développement des « Late Comers » au XIXe siècle, en particulier avec les Etats-Unis. A partir des années 1960, le pays, se développe. Il faut alors noter que son rattrapage n’est pas dû à l’ouverture de ses frontières. Au contraire, son avènement s’exerce grâce à un vaste marché interne. De plus, le pays, au lieu de s’ouvrir décide de faire du protectionnisme (1890 : Tarif McKinley).

La Mondialisation peut aussi s’avérer nocive.

La mondialisation peut être nocive aux pays émergents. D’une part, elle peut appauvrir ces pays. On parle alors de croissance appauvrissante. Cette pensée tiers-mondiste a notamment été développée par Raúl Prebish et H. Singer en 1950. En s’attachant aux pays émergents, ces auteurs pensent qu’une dégradation importante des termes de l’échange pour les pays de la périphérie s’opère en cas de C.I. Cela impliquerait une hausse des prix des importations, obligeant ces pays à augmenter leurs quantités d’exportations pour compenser cet accroissement du prix relatif de leurs importations, et éviter une détérioration de la balance commerciale. Ainsi, la périphérie, ici les pays émergents (en comparaison aux pays développés), s’appauvrit en participant à la mondialisation.

D’autre part, dans la mondialisation, on constate que les échanges ne sont pas souvent faits entre pays du Nord et pays du Sud. Il y aurait plutôt une tendance pour les pays à échanger des produits avec des pays similaires. En apparence, cela peut paraître surprenant de voir que les exportations et importations pour un même produit sont élevées dans un même pays. Pourtant, les échanges intrabranches sont devenus essentiels aujourd’hui. En prenant l’exemple des IDE (Investissements directs à l’étranger), on constate que 80% des flux entrants et sortants sont localisés en Europe, aux Etats-Unis et au Canada. Ainsi, beaucoup de pays émergents, comme l’Algérie sont exclus de ce marché, et ne peuvent ainsi pas investir en grande quantité pour pouvoir se développer.

Aujourd’hui, les pays émergents ont encore de nombreux enjeux à relever.

Tout d’abord, si les pays émergents ont vu naitre de nombreuses FTN (alibaba, petrobras), les pays du Sud ne possèdent qu’un quart des FTN mondiales. De plus, le problème des pays émergents est aujourd’hui la soutenabilité de leur modèle de croissance. Car pour finir de se développer, il est nécessaire que ces pays poursuivent une forte croissance sur plusieurs années. Dès lors, leur trop forte dépendance aux cycles économiques pose des problèmes (trop d’exportations). Ainsi, les émergents se doivent de développer un marché intérieur plus performant. Cela passe notamment par la diminution des inégalités, très prononcées dans ces pays. En Chine par exemple, seuls 35% de la population a accès à la consommation, le développement d’un marché intérieur passe donc par l’extension de la « nouvelle classe moyenne chinoise », notamment par le biais de meilleures prestations sociales… En effet, si la Chine, première puissance économique mondiale en PIB PPA est toujours classée parmi les « émergents », c’est surtout en raison de l’écart significatif entre le mode de vie de sa population et celui des nations occidentales. La démocratie est alors un régime vers lequel il faut tendre : A. Sen rappelle en effet que la démocratie est le terreau le plus favorable au développement économique d’un pays, notamment via de meilleures « capabilités » offertes à la population. Enfin, l’intégration régionale, qui devrait être facilitée par la mondialisation, n’est pas encore assez utilisée par les pays émergents. Le Mercosur sous-performe, et la Chine, reste moins intégrée régionalement que les nations européennes, ou nord-américaines dans l’UE, et la nouvelle alliance nord-américaine.

Finalement, les pays émergents ont tous beaucoup profité de la mondialisation pour effectuer leur rattrapage.

En effet, la mondialisation est si large, qu’elle amène de très nombreux procédés de développement, favorable aux pays émergents. Néanmoins la mondialisation à elle seule n’explique pas le rattrapage des pays émergents, puisque dans ce cas, d’autres pays seraient surement à ajouter dans la liste de ces nouvelles puissances.

Enfin, après les évènements précédemment cités de baisse de régime des économies émergentes, on voit qu’en plus d’être sensibles aux capitaux étrangers, les nations émergentes ont encore des défauts structurels, qu’il faudra résoudre en priorité pour espérer accomplir définitivement leur rattrapage.

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