ACTE IX à la Rochelle - la manifestation bien sous tous rapports

Militante de la gauche radicale à Paris, j'ai vécu ma première manifestation hors de la capitale en la belle ville de la Rochelle pour l'Acte IX des gilets jaunes, et j'ai été sacrément déçue du voyage, n'ayons pas peur des mots.

Je suis allée à la manif des gilets jaunes de la Rochelle aujourd'hui, première mobilisation pour moi depuis le début de mouvement. J'étais curieuse, je voulais voir ce que ça donnait ici.

Je ne vais pas entretenir un suspens quelconque. On est sur le degré zéro de la contestation. Faut que je raconte à quelqu'un, ça tombe sur toi.

Je parcours les 10 minutes qui séparent mon appartement du point de ralliement, et j'en vois un, de gilet jaune, prendre le même chemin que moi. Ça me rassure, je me dit que je suis sur la bonne route. Pas facile de s'y retrouver quand on ne connaît personne et qu'on n'est pas sur les réseaux sociaux.

On traverse un parking et je vois ce type en fluo suivre exactement les tracés au sol pour les piétons pour le traverser, aucun raccourci, aucun débordement. Ça a attiré mon attention, qu'il respecte bien les règles comme ça, jusque dans les plus inutiles et les plus anodines.

C'était toute la métaphore de cette manifestation.

Quand j'arrive, il y a peut-être 1000 ou 1500 personnes - et je pense que c'est monté à 2500 au plus fort de la manif. Ils sont place de Verdun, à attendre que le cortège se mette en route, et ils se tiennent TOUS sur le parvis au milieu de la place. Autour, les voitures, les bus, tout circule comme s'il ne passait rien. Mais c'est pareil là les potos, si c'est pas en manifestation qu'on prend possession de l'espace public, putain mais c'est jamais. Un peu de folie: POSE TOI DONC SUR LA ROUTE.

En ce qui concerne l'encadrement policier, j'ai croisé 5 camionnettes dans une rue adjacente - j'imagine en prévention mais qui n'ont à aucun moment accompagné la manifestation de façon directe - et puis il y a 2 ou 3 motards en fin de cortège, 4 en tête avec quelques membres de la BAC, cachés sous leur bonnet et derrière des écharpes pour être sûr que tout ce petit monde se tienne bien sage, avec leur sac à dos et leur petites oreillettes, "passe sur le trottoir de gauche Didier, j'en vois un avec une canette de bière". J'imagine ça en tout cas, parce que la menace pour l'ordre public est inexistante aujourd'hui, vous pouvez rentrer chez vous tranquilles. 

Je vois des drapeaux français dans les mains de certain.e.s manifestant.e.s, je les entends chanter la marseillaise. Çe me paraît d'un contresens absolu, contester le système, encore plus le gouvernement et en reprendre les symboles nationaux, tout ça en même temps. Je me sens pas chez moi du tout. Autant quand j'étais arrivée place de la République en mars 2016, ça avait été instantané d'adhérer au mouvement, ça avait été très simple de discuter avec les gens, parce que de base, je savais qu'on partageait quand même tous plus ou moins les mêmes convictions. Là, je sais qu'il y a en a plein avec qui je ne vais pas être d'accord sur plein de sujets, beaucoup trop nombreux pour être énumérés, et puis j'ai entendu ces infos qui disent que l'extrême-droite est très présente dans le mouvement. Que ce soit vrai ou pas, et impossible de savoir dans quelle proportion, ça inspire de la méfiance malgré tout. Je ne suis pas encore au-dessus de ça, l'idée de manifester à côté de ces gens-là, qui sont mes ennemis au même titre que ceux contestés dans la rue, ça me dérange vraiment beaucoup.

Alors je reste un peu à l'écart, je me balade entre eux et j'essaye de récupérer des bribes de conversation. Rien de bien clair n'en ressort, si ce n'est quelques anecdotes sur les précédentes manifs "tu te rends compte, ils ont gazé comme ça, gratos". Oui, je me rends bien compte.

J'essaye de chercher des copains, ceux de la gauche radicale, les anarchistes, les autonomes, les "islamo-gaucho", les "terroristes". Je ne vous ai pas vus les potes, je ne sais pas si vous étiez là. Aucun drapeau noir, aucun A encerclé. Tout juste un pauvre petit auto-collant LFI sur une pancarte.

La manif en elle-même n'a rien eu d'intéressant, je vais pas passer une demi-heure à raconter ce que ça donne 2000 personnes qui avancent en gueulant "Macron démission", j'imagine que tu vois bien l'idée. Je ne suis pas rentrée dans le cortège à proprement parler, j'ai gravité autour, en prenant des rues parallèles, pour la dépasser et arriver devant, pour l'observer de loin. Et c'est à un de ces moments que j'ai assisté à l'épisode le plus absurde de la journée. Alors que la tête de cortège est à une cinquantaine de mètres, deux types - auto-proclamés gentils organisateurs de la manif j'imagine - prennent de l'avance et s'approchent des flics à motos qui gèrent la circulation autour du cortège. On est à un carrefour, qu'est-ce qu'on fait? Le trajet n'a pas été prévu d'avance. Alors voilà, "monsieur le gentil policier, où est ce qu'on va maintenant?" Les mecs qui sont quand même au sein d'un mouvement sensé rejeter le système, marqué par des violences et une répression policières insupportables, vont demander aux flics où ça les arrange que le cortège aille ensuite. Voilà où en est la contestation, la révolte. Si on continue à manifester contre le système tout en respectant les limites que le-dit système impose, je vous demande bien l'intérêt. Et encore plus la logique.

Je n'ai peut-être pas tous les éléments, je ne comprends peut-être pas tout ce qu'il se passe, mais je sais que manifester dans les clous, sans faire de vagues et sans rien contester - pas même le tracé piéton dans un parking - n'amènera clairement pas à un renversement de l'ordre établi.

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