Effondrement : des stratégies libertaires pour la survie collective ?

Pour nous sauver du chaos, proposer des pistes vers d’autres mondes souhaitables est nécessaire. Les idées et stratégies libertaires peuvent nous y aider.

Atterrissage d'urgence

Ces dernières années sont marquées par la prise de conscience de deux menaces graves pour la survie de l’espèce. Le risque d’un chaos climatique d’une part et celui d’un effondrement brutal de notre civilisation.

Il est impossible de maintenir le réchauffement climatique sous un seuil compatible avec la survie de notre espèce sans l’abandon rapide des énergies fossiles – de toute façon épuisée à moyen terme. Or, les énergies renouvelables ne sont pas et ne seront jamais suffisamment efficiente pour compenser l’abandon forcé du pétrole, du charbon et du gaz. Nous devons passer par une Descente Énergétique — une baisse importante de la quantité d’énergie utilisable. L’effondrement de la civilisation thermo-industrielle est donc souhaitable et inévitable ; il faut se mobiliser pour que la Transition se passe le mieux possible — pour que l’atterrissage soit moins brutal.

Des récits et horizons pour mobiliser

Réaliser une telle transition nécessite une mobilisation des citoyens, y compris contre la volonté des États et des entreprises. Les mobilisation actuelles ne proposent pas de visions de ce que pourrait être un monde post-pétrole, laissant les tristes images apocalyptique – entre « Mad Max » et « Soleil Vert » − dominer les imaginaires. Il est pourtant très difficile de mobiliser des populations en leur disant « d’où l'on doit partir » sans proposer « où l’on peut aller ».

Comment peut-on imaginer aller vers un monde post-pétrole heureux ? Les anarchistes s'intéressent depuis longtemps à la manière dont les humains pourraient s'auto-organiser, décider par eux-mêmes et dépasser le modèle productiviste. Leurs pistes pratiques sont autant de nouvelles voies, vers un monde qui serait viable et souhaitable.

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1. Démocratie

L'effondrement signe l'échec et la fin de la démocratie représentative et de l'État tel que nous les connaissons. Ces structures verticales et centralisés ne seront pas adapté à un monde en pleine descente énergétique, qui nécessite de relocaliser l'organisation des citoyens et la prise de décision. À la clé de ces changements, une résilience efficace et une démocratie réelle.

Assemblées tirées au sort

L'élection est un processus aristocratique qui suscite, à juste titre, beaucoup de méfiances. Garantir une véritable démocratie est nécessaire pour que la transition soit réalisé dans la justice sociale, sans domination d'intérêts particuliers. Pour cela, le mouvement Extinction Rebellion propose l'instauration d'une Assemblée Citoyenne dont les membres seront tirés au sort.

Le tirage au sort des assemblées garantit que les représentants soient incorruptibles, représentent fidèlement le peuple dans sa diversité et s'investissent pour le bien commun uniquement. Cela a été expérimenté très récemment avec les conférence de citoyens, avec des résultats très convaincants. Ce dispositif peut être accompagné de participation citoyenne directe, comme le Referendum d'Initiative Citoyenne.

Municipalisme et fédéralisme libertaire

Développé successivement par Proudhon et Murray Bookchin, cette idée signifie que le pouvoir devrait être décentralisé auprès des communes, qui seraient libres de prendre leurs décisions, afin de mener une politique adaptée. On peut imaginer aujourd'hui des villes et des lieux, tels que la ZAD, proclamer leur indépendance pour organiser leur résilience. Il n'est pas étonnant que des groupes de gilets jaunes en quête de démocratie réelle se soit approprié cette idée

Les communes sont solidaires entre elles ; elles peuvent se fédérer en région. Les régions peuvent former une fédération, à l'échelle nationale ou européenne. Dans le fédéralisme libertaire, ce sont les entités fédérées – la base – qui ont le dernier mot, pour éviter la centralisation néfaste du pouvoir.

2. Économie

Le système capitaliste – propriété privée des moyens de production, dividendes, prêt à intérêts − a perpétuellement besoin de croissance pour vivre. Il touche brutalement à sa fin.

Ne pas avoir peur de la crise

Nous allons nécessairement passer par une grave crise financière. Il ne faut pas avoir peur de cette phase, et penser ce qui nous permettra d'y résister. Pour une transformation complète de l'économie il serait possible de reprendre les banques pour décider de leurs investissements et d'émettre de nouvelles monnaies locales, pour permettre la résilience de l'économie.

Économie coopérative, fin du capitalisme

Comment faire une économie démocratique, juste et écologiquement stable ? Les libertaires proposent de profiter de la crise pour reprendre et transformer les entreprises en coopératives (entreprises dirigées par leurs salariées) ; et d'instaurer des banques dirigées par les citoyens, accordant des prêts à taux zéro. Cela passe par l'affirmation le droit de propriété d'usage pour les moyens de production.

L'économie coopérative existe déjà, mais reste marginale faute de volonté politique. En sortant des énergies fossiles, nous pourrions pourtant aller vers un système plus juste.

Transition en France, impact mondial

Appliquer une transition forte en France, avec des répercussions lourdes sur l'économie aura des conséquences sur toute la Zone Euro et sur l'économie mondiale, car les flux de capitaux sont interconnectés. Même si la France ne représente que 2 % des émissions de gaz à effet de serre, sa contribution à sauver l'espèce du chaos climatique peut être bien plus importante.

3. Sobriété énergétique

Il n'y a pas de solution magique pour réduire la consommation d'énergie et les émissions de gaz à effet de serre. Il est, entre autre, nécessaire de :

- Développer les Low-techs (techniques réutilisables, sobre en énergie et matière).

- Relocaliser la production industrielle et la réduire.

- Améliorer l'isolation thermique de tous les logements.

- Abolir la voiture individuelle, développer le train et le vélomobile.

- Développer les énergies renouvelables.

- S’assurer du traitement et de l'élimination des gaz frigorigènes (HFC) contenus dans les réfrigérateurs et climatisation, qui ont un très haut pouvoir réchauffant.

 Un monde plus sobre, donc… mais et c'est là l'essentiel, pas nécessairement plus malheureux si les richesses produites sont mieux répartie (l'humain estimant sa richesse en fonction de celle des autres). Un monde aussi de relations humaines potentiellement plus saines si la réorganisation des institutions et de l'économie permet une décentralisation du pouvoir - c'est le sens du vieux slogan « moins de biens plus de liens ».

4. Transition agro-écologique

« Nous mangeons du pétrole » rappelle le collapsologue Pablo Servigne. Pour pouvoir continuer à nous nourrir, préserver la biodiversité et capter du carbone, la transition vers une agroécologie productive est une priorité. Elle nécessitera de nombreux nouveaux paysans (les estimations varient, on peut estimer entre 15 et 25 % de la population). Aussi, nous allons probablement vers une déconcentration de la population des grandes villes vers les villes moyennes et les villages.

Cela passe aussi par une réduction du gaspillage et un changement de régime alimentaire, avec une diminution de la consommation de viande à 100 à 300 gramme maximum par semaines, une augmentation de la consommation de céréales complètes, légumineuses et noix.

5. Rapport au vivant

L'antispécisme et le véganisme se révèlent vite des idéologies dans l'impasse, puisque l'agroécologie nécessitera toujours l'élevage d'animaux, pour fertiliser les terres et tracter des charges. Le véganisme veut paradoxalement faire de l'humain un animal inégal, le seul qui n'ait pas le droit de tuer et de manger d'autres espèces.

Plutôt que de vouloir une simple séparation de l'humain du Vivant, l'exemple des cosmovisions des peuples indigènes d'Amérique du Sud permet d'affirmer une série de droits plus complexes :

1. Droit de la Terre, des écosystèmes et espèces à la préservation, 2. droit des animaux de n'être pas maltraités ni élevés dans des conditions indignes, 3. droit des humains d'élever, de tuer et de manger des animaux, si les conditions d'élevage respectent leur bien-être.

 

Une perspective « désirable »?

Le monde qui vient sera plus sobre. Cependant, il est possible qu'il soit aussi plus démocratique, plus égalitaire et plus humain. Penser un tel récit nous permet de construire des mobilisations plus forte, ayant une force de proposition profonde et préparant la population à renaître des temps difficiles

Pour aller plus loin

Cet article a simplement pour visée de présenter quelques pistes de réflexions pour une stratégie libertaire de survie à l'effondrement. Si vous souhaitez aller plus loin, je vous encourage à lire ce texte plus complet et plus précis :https://www.fichier-pdf.fr/2019/03/06/manifestedunerepubliquealternative/  ou à me contacter directement à l’adresse andeol.lequanphong@sciencespo.fr

Quelques sources

Petite histoire de la révolution française, Grégory Jarry et Otto T, FLBLB, 2015, 128 pages,

Écotopia, Ernest Callenbach, Rue de l'Échiquier, 2018

Permaculture, principes et pistes d'actions pour un mode de vie soutenable, David Holgrem, Rue de l’Echiquier, 2014, 584 pages

Comment tout peux s'effondrer, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Seuil, Anthropocène, 2015, 304 pages,

Au-delà de la propriété, pour une économie des communs, Benoît Borrits, La Découverte, L'Horizon des Possibles, 2018, 250 pages

Drawdown, Paul Hawken, Domaine du possible, 2018,

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