L'Europe avant le Grexit

Les séries américaines inspirées du calvinisme nous ont familiarisés avec la famille moléculaire. Les personnages principaux, le couple central nucléaire est très fragile, parce qu’il repose sur le sexe et le fric, et que l’amitié et le ciment du monde commun sont longs à durcir. Et puis dans le calvinisme, l’être humain est faible et pécheur par principe (bastard & bitch), mais Dieu, aussi délicieusement injuste que le téléspectateur, a toujours ses favoris et ses réprouvés. Les parents des personnages principaux, dans les séries américaines inspirées par le calvinisme, sont tous plus horribles les uns que les autres : alcooliques, pervers, borderline, ou alors bigots, autoritaires, manipulateurs, toujours cons, parfois dangereux. Les enfants des personnages principaux, dans les séries américaines inspirées par le calvinisme, sont hyperactifs, gloutons, ascolaires, violents, précocement pervers, abrutis par la télé, rendus déments par les jeux vidéo, et finissent en général par s’enfuir avec les pires tordus du voisinage.

Les nations européennes n’ont pas l’esprit de famille. Selon la typologie de Todd (eh oui, penser avec Todd contre Todd), c’est au fond une parfaite famille moléculaire : on quitte ses parents à vingt ans, on les revoit presque jamais, on partage l’héritage de manière strictement égalitaire. Le grand-père a été lourd et violent, c’est l’Empire romain. Le père était lointain, bigot, libidineux, obscur, et surtout fauché : Charlemagne. La grand-mère a été assez folle et sorcière, elle raconte des horreurs (pédophiles et zoophiles, en particulier), c’est la mythologie indo-européenne. La mère était possessive, jalouse, bornée, abusive, c’est l’Église catholique. Rome, Jérusalem, avec des parents pareils, on comprend que les réunions de famille soient assez lourdes. Les enfants sont corrompus, grandes gueules, irresponsables et conflictuels : les pays slaves et balkaniques, que nous avons engendrés du permafrost, de la taïga ou de la puszta. (La Petite Russie et l’Ukraine sont des membres de la famille, encore en réserve des scénaristes de la série).

En somme, cette famille n’a pas trop intérêt à se rappeler son histoire, trouble et en partie honteuse. Car, chaque grande nation européenne a bien essayé, à son tour, de dominer les autres. L’Espagne a massacré au 16e siècle, la France s’est arrondie au 17e, l’Angleterre s’est enrichie au 18e, la France a remis la pagaille au 19e, et l’Allemagne au 20e. Seule l’Italie, l’aînée, la plus belle et la plus douce donc la plus sacrifiée, a pris tous les coups pendant tous les siècles. Chaque membre de la famille a eu ses moments de folie, et chacun a dû faire l’apprentissage douloureux de l’existence des autres, comme dans la première partie du Léviathan de Thomas Hobbes. Selon le délicieux fellow d’Oxford , l’existence des autres et une idée parfaitement rationnelle, mais naturelle : elle anticipe sur le pacte social, qui consiste essentiellement à donner tout le pouvoir à un autre, choisi arbitrairement ! Pour s’unir, ou moins se désunir, la famille a décidé de conférer des prérogatives de plus en plus importantes, à une petite nation très divisée et parfaitement impuissante, la Belgique. Bruxelles est la capitale de l’Europe parce qu’elle n’est pas celle d’une grande nation. C’est un district fédéral en formation. Selon Denis de Rougemont, la Suisse avait la vocation à devenir un tel district fédéral, mais elle n’a rien compris au mouvement, ni alors ni maintenant. Son côté crétin des Alpes.

En Allemagne, la famille est de type « souche » (toujours Todd), réunie autour d’un bien familial sacré (ferme, magasin, entreprise, etc.) qui se transmet à l’aîné en priorité, à l’exclusion des cadets. Pas question de vendre l’usine pour aller faire la fête, comme en France. L’Allemagne est pesante, sérieuse, disciplinée, et s’en vante. Elle a inventé l’ « ordolibéralisme », la doctrine qui donne pour seul but à l’État la prospérité économique (défense, justice, sécurité, culture, éducation ne sont que des moyens au service d’une seule fin : le fric). Mais avant d’en venir là, elle a eu bien des malheurs et surtout, dans ses crises de folie, elle a coûté très cher à la famille. Comme on a encore peur d’elle, on n’ose pas trop lui rappeler ses méfaits passés, mais tout le monde y pense. D’autant que côté fric, seule valeur avouable, ça va plus trop bien : grande pauvreté d’une partie de la population, euro à la baisse, ventes en déclin, assurances en berne, infrastructures en déshérence, bulle spéculative en vue…

En Grèce, la famille est de type communautaire : la fonction du père est de permettre, par sa force et sa ruse (Achille et Ulysse) à sa maisonnée de se soustraire à la réalité pour vivre sans trop de contraintes dans une longue enfance prolongée. Le clientélisme fournit la clé de la société communautariste : il faut être Achille avec les plus faibles et Ulysse avec les plus forts. Il y a bien quelques tordus qui sont Achille avec tout le monde, ce qui donne la tragédie, soeur de la démocratie. En ne réclamant pas trop strictement le paiement des impôts, et en répartissant largement les ressources venues de l’extérieur, le gouvernement grec a parfaitement rempli son rôle de père communautaire, jusqu’au moment où l’Allemagne s’est réveillée pour exiger des comptes, elle qui avait été libérée trois fois de toutes ses dettes par la famille au cours du dernier siècle.

La France est bien embêtée : elle est surendettée et ne peut plus remplir ses obligations, tout en étant sans cesse obligée de faire face à toutes les misères de la nature et de l’économie, par une société qui ne comprend pas que le gouvernement n’est pas tout-puissant, du moment qu’il est souverain. En France, tout le monde sait comment faire des économies aux dépens des autres, mais personne n’est là pour se sacrifier d’autant que cela serait parfaitement inutile, le trou étant trop profond. Le comportement d’un individu surendetté est toujours servile, bas, intéressé : c’est la politique étrangère de la France, qui suit l’Allemagne pour garder les mêmes taux d’intérêt que sa sœur névrotique.

L’Italie se reproche encore d’avoir longtemps mis dans son lit un séducteur de bas étage qui s’est révélé préférer les nymphettes aux mamies. Avec son élevage de blondes, le vil séducteur avait rempli ses télévisions, mais aussi ses ministères. Jamais la corruption et la fraude fiscale n’avaient atteint un pareil degré. On a fini par l’envoyer faire des travaux d’utilité publique chez les vieux, ce qui ne lui déplaît pas, semble-t-il. Mais comme toute femme longtemps abusée, l’Italie a du mal à se détacher de l’homme dont elle croit avoir appris le plaisir, après une longue soumission d’idiote à sa mère l’Église. Pour l’instant, aucune des réformes promises par son nouvel amant n’a été mise en oeuvre, et la dette continue de monter.

L’Espagne, au moment de son passage à l’âge adulte, a été violée par un vieil oncle qu’elle a dû subir jusqu’à la mort du salaud. Comme chaque victime, sa mémoire est encore divisée, et le vieux pervers a encore ses admirateurs, et même ses rues. L’Espagne s’est ensuite mariée religieusement avec les Bourbons qui la délaissaient pour chasser l’éléphant, avec les socialistes qui la trompaient avec des travestis brésiliens, et avec le parti populaire qui l’a mise à la diète. Ayant spéculé sur l’immobilier, elle a fini par faire de si mauvaises affaires qu’elle a été mise à la porte de toutes ses espérances.

Le pauvre Portugal, qui travaille pour les autres membres de la famille après avoir longtemps été à son compte, voulait se faire construire un palais pour ses vieux jours. Il croyait pouvoir compter sur l’aide de ses enfants naturels, qui l’ont envoyé paître. Remis à la diète par la famille, il dû reprendre le chemin de la servitude et de l’exil.

Le rideau s’ouvre : la belle réunion peut commencer…

Montauroux, le 22 juillet 2015

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