Réponse au Figaro ou quand Madame Geoffrin pratiquait l'interdisciplinarité...

Un élitiste, oui... Républicain, quand vous n'êtes que dynastique...

Un ami "surfeur du net" m'a fait partager la lecture de l'article lisible en cliquant ci-dessous:

Fabrice Luchini et le bateau ivre de l'éducation nationale

Cet article, signé Vincent Tremolet de Villers, rédacteur en chef des pages Débats/opinions du Figaro et du FigaroVox, est illustré d'une photographie que je vous laisse le soin de découvrir et d'un "chapeau" dont voici la teneur:

"Pendant que nos gouvernants dépouillent les programmes des grands auteurs, Fabrice Luchini fait un triomphe au théâtre des Mathurins en disant Rimbaud, Baudelaire, Proust et Labiche."

L'auteur ne dissimule pas ses intentions: démolir la réforme du collège. C'est évidemment son plus strict droit. Hélas, il s'y prend fort mal car les arguments utilisés ne sont que des copiés-collés mille fois dits et écrits dans la bouche et sous la souris des "opposants pour s'opposer", c'est à dire de ceux qui ne proposent pas.

Faux arguments, absence de propositions....

Passons rapidement sur l'accusation de "dépouiller les programmes des grands auteurs". Je me contenterai de renvoyer Monsieur Tremolet de Villers aux textes officiels qu'il a manifestement omis de lire:

"Les professeurs choisissent librement des textes et œuvres dans le cadre fixé par les programmes. De la 6e à la 3e, les programmes de français suivent pour partie une progression chronologique en relation avec celle des programmes d’histoire : textes de l’Antiquité en 6e, littérature du Moyen Âge et de la Renaissance en 5e, le récit au XIXe siècle en 4e, œuvres du XXe et du XXIe siècles en 3e.

Les élèves découvrent également de grands genres littéraires au fil des années : les contes et récits merveilleux en 6e, les récits d’aventure et la comédie en 5e, la lettre en 4e par exemple. Le théâtre et la poésie sont explorés à chaque niveau selon des modalités différentes."

Source

Qui, à moins de vouloir délibérément prendre les enseignants pour de parfaits imbéciles, peut croire que des professeurs de français s'interdiraient et interdiraient à leurs élèves de lire, d'étudier, de découvrir les grands auteurs? A part Monsieur Tremolet de Villers et ses amis contempteurs de la réforme, portée courageusement et patiemment - courage et patience, deux qualités nécessaires à ce poste exposé -  par Najat Vallaud-Belkacem, je ne vois pas.

Je conseille en outre à notre journaliste de lire, en plus des textes officiels par l'intermédiaire desquels il apprendra beaucoup et évitera les erreurs grossières, des manuels de français/collège. Il y découvrira avec ravissement et satisfacion j'espère de très nombreux "morceaux choisis" dignes des Lagarde et Michard ou autres Castex et Surer de nos pré-adolescences communes. Augmentés de questionnaires beaucoup plus intéressants que ceux des collections citées. Rappelons-nous des abominables:

" Que veut dire l'auteur lorsque...?" Question stupide! L'auteur ne "veut pas dire"! Il dit!

" Décrivez les sentiments (sic) illustrés par le paragraphe lignes 45 à 63..." Décrire des sentiments! Quand à treize ans on est incapable de maîtriser les siens!

Et le trop fameux:

" Retrouvez les trois parties du texte".

Bref, une horreur! Mais Monsieur Tremolet de Villers fait sans doute partie de ceux qui pensent qu'avant (Avant quoi? Avant quand?) c'était mieux...

J'enseigne le français. En 4e par exemple, mes élèves - et c'est le cas de TOUS mes collègues, quelle que soit leur "appartenance pédagogique" - auront abordé (ou lu entièrement) des auteurs aussi divers que:

Corneille et Molière, Daniel Defoe et Voltaire, Balzac, Dumas, Gautier, Maupassant, Poe, Mérimée, Pouchkine, Tchékov, Sand, Verne, de L'Isle-Adam, Hugo, Baudelaire, etc.

Excusez du peu, ma liste étant limitée par le temps...

Et Monsieur Tremolet de Villers de poursuivre et d'affirmer, sans rire, ceci:

"En troisième, les programmes de lecture piochent dans les rentrées littéraires les plus récentes, et l'étude approfondie de Bajazet sera bientôt considérée comme humiliante pour l'élément en voie d'apprentissage, cette chose fragile que nous appelions autrefois l'élève."

Je renvoie évidemment, comme je l'ai fait pour le niveau 4e, notre journaliste aux manuels de 3e pour lui permettre de corriger son opinion. Il lui suffira pour cela de s'adresser à Google ou à des amis enseignants qui se feront un plaisir de lui ouvrir quelques pages.

Arrêtons-nous un instant sur cette partie de phrase:

"cette chose fragile que nous appelions autrefois l'élève"

Soyez rassuré. Nous les appelons toujours "élèves". Il arrive, qu'en formation, qu'entre "experts", nous parlions d' "apprenants" (Jamais d' "élément en voie d'apprentissage"). Sans doute pensiez-vous à cela. Faux procès puisque ce terme n'est JAMAIS employé sur le terrain lorsque nous évoquons nos classes. Et puis, si le jargon est accepté pour quasiment tous les corps de métier, pourquoi ne le serait-il pas en matière de sciences de l'éducation? Ah oui j'oubliais. L'éducation n'est pas une science!... A vos yeux...

De Luchini à Rimbaud en passant par Debbouze...

Abandonnant totalement le sujet de son article - je rappelle qu'il s'agit d'une critique d'un spectacle de Fabrice Luchini - notre apprenti spécialiste en éducation affirme, toujours sans rire:

"Valéry cependant ne conseille pas de remplacer les humanités par l'interdisciplinarité ou les travaux en groupe sur le tri sélectif et le développement durable."

Faisons court: en quoi l'inter-DISCIPLINarité, c'est à dire la mise en dialogue des DISCIPLINES, serait-elle dangereuse pour les humanités? C'est tout le contraire! C'est même le retour à ce qui se pratiquait au XVIIIe siècle lorsque Madame Geoffrin recevait dans ses "salons" philosophes, historiens, scientifiques et politiciens pour les faire converser. Ensemble. Tous mettaient en commun leurs disciplines dans des dialogues mêlant, croisant des connaissances différentes. Ils pratiquaient l'interdisciplinarité et, que je sache, sans faire souffrir les humanités, bien au contraire!

Quant à la petite pique au sujet des travaux sur le tri sélectif, je considérerai cela comme une faiblesse passagère de raisonnement.

Mais poursuivons... J'ai bientôt terminé...

"Les tenants du «tout est culture» refuseront malgré tout d'établir une hiérarchie entre le savoureux «Cours… Asterixsme» de Jamel Debbouze et les Illuminations de Rimbaud. Ceux qui, en entendant le comédien, sentiront battre en eux le cœur de La Fontaine ou de Baudelaire, se désoleront d'un gigantesque gâchis. Comment une succession de chefs-d'œuvre peuvent ainsi être laissés à l'abandon? Pourquoi refuser de les faire connaître aux Français venus d'ailleurs à qui l'on ne donne qu'une équipe de football pour se sentir des nôtres?"

Ah enfin! La voilà cette légende urbaine, ce mensonge si souvent répété qu'il en devient "vérité... "Les tenants du tout est culture", Debbouze et Rimbaud paraît-il considéré comme "égaux"... Je ne pensais pas voir un jour Le Figaro copier-coller les bêtises des autres tenants, ceux qui pensent que l'Ecole est offerte vivante et toute nue aux monstres de la médiocrité. Non, tout n'est pas culture et les chefs-d'oeuvre, je l'ai déjà dit et le redis puisqu'il le faut, ne sont pas laissés à l'abandon par les enseignants. Hélas, Monsieur Tremolet de Villers semble n'en rencontrer jamais. Depuis combien de temps n'a-t-il pas mis les pieds dans une salle de classe? S'il le souhaite, je lui ouvre volontiers la mienne.

Travail, effort, discipline, sélection?

Je terminerai ce survol d'un article peu informé par ce dernier passage:

"Le feu de son génie (il s'agit de Rimbaud) monte cependant de braises anciennes, celle du travail, de l'effort, de la discipline, de la sélection"

Monsieur Tremolet de Villers, nos élèves, quoi que vous en pensiez, travaillent, font des efforts que vous n'imaginez même pas, savent se discipliner (même si j'ai tout à fait conscience des difficultés rencontrées par nos collègues dans certains établissements surexposés médiatiquement quand les autres sont totalement oubliés) et sont sélectionnés.

Les élèves de France, Monsieur Tremolet de Villers, SONT sélectionnés depuis des décennies, aujourd'hui comme hier. C'est même là que se pratique le "mieux" ce tri sélectif évoqué ironiquement par vous-même! Ce tri sélectif que vous défendez et pour cause! Il permet de maintenir en l'état une organisation sociétale faite par et pour "toujours les mêmes". Ce n'est quand même pas pour rien, mais vous ne l'avez pas remarqué ou faites semblant de l'ignorer, que le collège est construit comme un petit lycée d'enseignement général: dans ses emplois du temps, ses disciplines, ses enseignants. Petit lycée d'ENSEIGNEMENT GENERAL! J'insiste...

Ce que vous craignez, ce n'est pas un effondrement de la culture, un dévoiement des humanités. Les très bons élèves en France sont toujours excellents et c'est tant mieux! Je les en félicite toujours! En revanche l'écart entre les excellents et les moins bons va en s'accroissant. Cela ne semble pas vous inquiéter... Vous devriez pourtant... Vraiment!

Ce que vous craignez, c'est de devoir PARTAGER la culture, de la voir offerte au plus grand nombre, d'assister à des cours de latin et de grec, non pas résrvés à quelques-uns mais proposés à toutes et tous.

Voilà ce dont vous avez peur!

Moi aussi, autant que vous Monsieur Tremolet de Villers, et sans doute même plus, je suis ELITISTE! Mais je suis un élitiste ouvert au plus grand nombre, y compris à celles et ceux que certains voudraient éliminer dès quatorze ans! QUATORZE ANS! Quelle honte! Ceux-là n'auraient donc plus droit ni à Hugo ni à Voltaire?

A quel titre? De quel droit?

Un élitiste, oui...

Républicain, quand vous n'êtes que dynastique...

Christophe Chartreux

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