Sciences, capitalisme et anarchisme (1)

Le socialisme, dans son élaboration et son histoire, possède une certaine proximité avec les sciences. Particulièrement depuis Marx, qui s’est appliqué à ce que le socialisme se fonde en partie sur une critique d’ordre socio-économique. De nombreux.ses penseur.euses et militant.es ont participé à associer la réflexion et la pratique du socialisme à une méthodologie matérialiste et athée, il en résulte que les différents courants socialistes ont par la suite suivi cette approche et revendiquent toujours se fonder sur une certaine sociologie. De ce fait de nombreuses théories, analyses et critiques d’origine socialistes s’attellent à s’appuyer sur une certaine base scientifique, et leurs développements s’appliquent souvent à évoluer en même temps que plusieurs disciplines scientifiques. Ainsi le socialisme se veut généralement indissociable d’une méthodologie matérialiste et de la science positive, fondée sur l’analyse expérimentale et la coordination rationnelle des faits. Ajouté à cela, et comme toute philosophie politique, il porte avec lui un ensemble de conceptions morales et politiques. Considérant cela, et contrairement à la façon dont il peut être caricaturé, le socialisme ne repose pas nécessairement, et souvent pas du tout, sur un « instinct de révolte », une intuition de la justice, une nature humaine « bonne », ou un désir inconditionnel d’une liberté qui reste (souvent) à définir.

A la seconde moitié du XIXe siècle, les contextes socio-économiques, politiques et la Révolution industrielle ont amené au plein essor du socialisme. Deux courants majeurs s’opposent alors au sein du socialisme et de l’Internationale : les marxistes et les anarchistes. (Il est à noter qu’ils peuvent être eux-mêmes fracturés, et que leurs contours ne restent pas toujours inchangés, cela du fait de leur construction théorique qui peut elle-même évoluer.) Ces deux courants revendiquent un ordre nouveau concernant l’organisation de la société. D’une manière grossièrement dépeinte, ils revendiquent une organisation sociale fonctionnant selon les principes d’autonomie, d’association volontaire, d’aide mutuelle, de démocratie directe et d’auto-organisation des individu.es en fédérations de communes, cela au sein d’une organisation politique sans État (dans l’optique d’une lutte contre tout pouvoir régalien et coercitif). A cette fin les marxistes veulent y répondre par l’établissement d’une « dictature du prolétariat »1, centralisée autour d’un État temporaire comme moyen de transition. Cela par opposition aux anarchistes qui ne croient pas aux vertus d’un tel procédé, et selon qui l’abolition de l’État doit se faire directement ; à ce propos Bakounine dénonça l’idée marxiste d’une « dictature du prolétariat », qui selon lui risquait grandement de se transformer en une « bureaucratie rouge »2 (l’avenir lui donnera souvent raison), il mit ainsi clairement en garde ses camarades.3

Parmi les penseur.euses socialistes, Bakounine fut l’un de ceux qui critiqua le plus vivement la science, ainsi on a souvent pu le voir comme un ennemi de celle-ci, et, par extension, de la pensée rationnelle. Or cette idée est fausse, il était loin d’être ennemi de la science, au contraire, il exhortait à s’inspirer d’elle et tentait de s’y appuyer pour fonder et justifier ses idées.4 Selon lui les sciences sociales doivent nous aider à comprendre la complexe organisation des sociétés, à la fois dans un objectif d’émancipation et pour mieux les combattre et les changer. A ces fins l’histoire et la sociologie ont un rôle primordial, car elles doivent nous informer des conséquences, des risques et des bienfaits liés aux divers actions collectives possibles. La sociologie étudie toute l’histoire humaine en tant que développement de l’état collectif et individuel dans la vie sociale, politique, économique, religieuse et scientifique. De ce fait Bakounine interpelle ses ennemis et ses camarades sur son importance, pour amener les premiers à l’étude des faits en leur montrant la vérité et la nécessité de prendre position d’après cette vérité, et pour empêcher les seconds de commettre des erreurs tactiques ou de se perdre dans la phraséologie ou l’abstraction stérile. Ainsi pour Bakounine les sciences promettent une grande utilité pratique, car c’est en tenant compte des lois naturelles et permanentes qui gouvernent notre liberté (comprise comme émancipation des contraintes politiques et des oppressions) et notre prospérité que nous pourrons espérer réaliser ces dernières.

Cependant, c’est dans le cadre de sa critique sociale et politique que Bakounine s’est avéré en effet très méfiant, non pas quant à la science elle-même, mais quant à ses utilisations possibles par les États, les institutions (publiques ou privées) et la communauté scientifique. Ayant constaté et expérimenté le double tranchant de la Révolution industrielle du XIXe siècle, il fut au fait que la compréhension détaillée de certains phénomènes (physiques, biologiques, sociaux, psychologiques, etc.) et le développement technique pouvaient avoir des implications terribles et constituer un danger pour les masses et l’humanité en général. Ici, l’un des intérêts à comprendre et développer la pensée de Bakounine est qu’il fut, dès son époque, très prévoyant quant aux futurs enjeux éthiques liés au progrès scientifique et à l’évolution du statut social des sciences dans les sociétés capitalistes. Il pensait évident que les savoirs et les techniques impliquées par ce progrès, quels qu’ils allaient encore être, seraient aussi utilisées pour diverses fins politiques et économiques insidieuses et aux effets nocifs pour les masses (pas nécessairement toujours de manière intentionnelle), comme le renforcement de l’exploitation capitaliste, le développement des armes et de la répression, la rationalisation des dominations, ou le contrôle des masses.

Notre travail consistera ici en deux choses. D’abord, par une sommaire analyse historique, nous tenterons d’évaluer certaines implications éthiques et sociales du rapport entre science (et ses techniques) et capitalisme, notamment par le moyen de la critique anarchiste de Bakounine, mais aussi d’autres auteur.rices critiques. (Nous serons cependant très loin d’être exhaustifs.) De quelles manières les sciences ont-elles pu être utilisées par les sociétés capitalistes depuis le milieu du XIXe siècle ? Quelles évolutions sociales cette relation a-t-elle pu induire ? Puis nous verrons en quoi la conception de Bakounine sur le rôle social des sciences permet d’articuler science et social de façon à ce que tende se développer un effet de rétroaction vertueux entre ces derniers, cela de manière à ce que, en même temps, cette conception assimile une partie des critiques de l’épistémologie sociale.

 

I) La science, ses techniques et ses productions idéologiques (de la Seconde Révolution industrielle à la Première Guerre mondiale) :

1) Implications de la Révolution industrielle sur les sociétés capitalistes :

Alors que la production mondiale avait mis 120 ans à doubler entre 1700 et 1820 (avec la Première Révolution industrielle), l’apparition (ou la réapparition) et le développement de nouvelles techniques permettent un premier doublement en cinquante ans, puis un second de 1870 à 1910 (période de la Deuxième Révolution industrielle). C’est en partie grâce à l’utilisation du moteur à vapeur, puis du moteur électrique qui vient le supplanter (fin XIXe siècle), que vont s’opérer des bouleversements successifs dans la quasi totalité des secteurs de production. Mêlés aux découvertes scientifiques en physique et en chimie, qui ont permis l’avènement de nouvelles techniques de transformation de la matière, par le biais de la mécanique et de la thermodynamique, la production des manufactures augmenta massivement en quelques décennies. Les chemins de fer permirent de faire circuler ces productions de manière bien plus rapide et efficace. L’utilisation de la mécanique et de la chimie se fit aussi à des fins guerrières, servant au développement d’armes, qui serviront souvent et qui laisseront leurs traces sur les champs de batailles et dans les tranchées de la Première Guerre mondiale (entre autres « théâtres d’opération »). Si une telle production dans tous les secteurs est possible c’est avant tout grâce aux machines thermiques qui vont permettre de développer un travail bien supérieur à la force humaine ou animale. La rationalisation du travail étant ce qui permet la construction et l’optimisation de ces machines. L’essor de la thermodynamique et l’exploitation de ressources comme le pétrole, suivi de l’invention de l’électricité comme moyen de transport de l’énergie, vont constituer l’une des pierres sur lesquelles va se bâtir le nouvel édifice capitaliste. Autrement dit, la science, en tant que théorie de l’énergie, et la technique, qui permet de fabriquer les machines, sont des conditions nécessaires à cette accumulation des richesses. Ce qui deviendra « la question sociale » est directement liée aux découvertes scientifiques, au développement des techniques et à l’usage qui en fait.

Cette Révolution industrielle implique aussi un grand changement des structures sociales. La science et les savoirs techniques qui en émergèrent ont été un moyen d’augmenter la richesse des nations, mais aussi celle des capitalistes. Économiquement, les États s’engagent financièrement dans le processus de Révolution industrielle, en initiant une série de politiques publiques pour mettre en place un environnement favorable au développement économique, comme en aménageant les territoires, en établissant des traités de commerce extérieur, en libéralisant les échanges (etc.). Ce type de politiques, à l’échelle mondiale, permit l’essor du capitalisme (bien que des discussions perdurent sur son antériorité). La rationalisation du processus productif, le développement des usines et le déclin agricole provoquèrent un exode rural massif comprenant les individu.es qui allaient former la classe ouvrière. Cette Révolution industrielle fut en effet une cause majeure au développement de deux classes théorisées par Marx : la bourgeoisie, triomphante par les bénéfices de ses propriétés, et le prolétariat. La classe prolétarienne était contrainte à des salaires peu élevés, au travail de toute la famille (enfants compris), souvent sujets à la sous-alimentation, aux maladies (comme le rachitisme, le choléra ou la tuberculose), à l’alcoolisme, à de nombreux accidents du travail, et fréquemment au chômage du fait des licenciements de masse. Cette période vit la naissance du marxisme et de l’anarchisme, qui se mobilisèrent notamment contre l’exploitation des individu.es, et qui se développèrent non pas contre le progrès technique, mais contre les usages qu’y en sont faits et les conséquences qu’il implique. Le progrès technique et scientifique ne vaut que pour servir le genre humain, or il saute aux yeux selon ces courants politiques que la science et les techniques ont été au service de la bourgeoisie et du capitalisme, non au service du genre humain. La question sociale, qui va donner naissance aux différents mouvements socialistes, naît avec l’essor des deux premières révolutions industrielles. Celles-ci conduisent en effet à un écart croissant des richesses et à une domination écrasante du système économique capitaliste. La redistribution des richesses créées se fait en grande partie aux propriétaires des moyens de production, autrement dit à la classe capitaliste, ou « bourgeoise ».

Nous pouvons remarquer que la Révolution industrielle s’accompagne aussi de la naissance et de l’essor d’une nouvelle forme de littérature, la science-fiction. Celle-ci met en scène des formes de technologies, actuelles, fictives ou réalisables, et leur rôle au sein de la société. C’est en fait une sorte de laboratoire d’expériences de pensée, qui permet de réfléchir à l’impact de la science sur les modes de vie. Le début de la science-fiction est marqué par un grand optimisme, voyant l’essor des machines comme le meilleur moyen de libérer les humain.es du travail. La notion de progrès en tant qu’il assimile progrès technique et progrès de l’intérêt commun devient, dans l’imaginaire collectif, une évidence.

En philosophie il y a bien une critique du progrès technique, principalement chez Kant et Hegel qui voient en celui-ci (pour aller vite) un risque de dégradation intrinsèque de la condition humaine, à l’opposé des philosophes qui souhaitent que l’homme devienne « maître et possesseur de la nature », comme Descartes. Bien que les mouvements socialistes soient critiques envers la répartition des richesses produites par l’industrialisation, ce sont les techniques et les logiques productivistes qui sont remises en question, notamment lorsqu’elles ont des conséquences sur la vie, la santé ou le bonheur des individu.es. Mais si le progrès technique peut être un outil d’émancipation pour les humain.es, cela n’implique pas qu’il le soit nécessairement. C’est donc avec les premier.ères penseur.reuses socialistes que va s’opérer une distinction primordiale entre le développement des sciences (et des techniques) et le progrès social. La question n’est pas de savoir si le progrès scientifique est bon ou mauvais intrinsèquement, mais de savoir comment l’insérer dans l’organisation sociale pour qu’il produise des effets bénéfiques au plus grand nombre, et sous quelles conditions (notamment politiques et économiques). En ce sens le socialisme peut être considéré comme une des premières tentatives de constitution d’une éthique des sciences.

Le socialisme naissant n’est pas une théorie politique unitaire, et ses courants ne développeront pas la même logique d’intégration des sciences à leur système. Le courant le plus réputé, et qui a pris son essor lors du XIXe siècle, est le communisme marxiste. Bien qu’il soit erroné de confondre le marxisme (en tant que théorie) avec les États s’étant réclamés de lui, comme l’URSS, il n’en demeure pas moins que pour les anarchistes la possibilité de tels États est le reflet d’un défaut majeur du marxisme, du fait de la conservation de l’État comme pouvoir centralisateur, détenteur de la violence légitime et des moyens de production lors de la « dictature du prolétariat ». Pour les marxistes la production reste une fin prisée, elle peut presque constituer une fin en soi, de manière à ce que l’humain s’élève par sa production. C’est là un point de rupture pour les anarchistes, car selon eux l’État marxiste, détenteurs des moyens de production, et sa bureaucratie, détentrice des « cerveaux », auront de fortes chances de mener à un régime autoritaire gouverné par des privilégiés.5 Les anarchistes considèrent que l’exhortation à l’avancée scientifique et technique doit toujours rester subordonnée au principe de prospérité et de bonheur collectif.

2) Des sciences comme outils de rationalisation de la pensée raciste :

Au moment même où on réclame de plus en plus d’égalité entre les individus, l’idée de race se développe et tente d’adopter un discours scientifique pour se légitimer. A la seconde moitié du XIXe siècle, l’évolution des savoirs et des méthodes propres à certains domaines scientifiques (comme la psychologie, l’anthropologie, ou la biologie) se mêle à des théories raciales, et parfois évolue en fonction d’elles. C’est la naissance et le développement des théories eugénistes et racistes, futur terreau du fascisme. Comme avec Francis Galton (cousin de Darwin et fondateur de l’eugénisme), pour qui la sélection naturelle doit être remplacée par une « sélection rationnelle », de sorte à favoriser la reproduction des traits qui nous intéresse chez les gens. A cette époque le rôle de l’environnement (notamment social) était encore moins connu qu’aujourd’hui, de ce fait, et comme beaucoup, Galton affirma que l’intelligence était héréditaire, pour preuve que les enfants des personnes intelligentes étaient souvent brillants. Pour être supérieur il fallait donc selon lui s’isoler de la foule, qui est inculte, alors que l’évaluation des experts est toujours supérieure. Galton tenta même de le démontrer statistiquement.6

De l’avènement de l’eugénisme on ne dût pas attendre longtemps avant le renforcement des théories tentant de naturaliser et rationaliser les systèmes de dominations, comme par le biais de la phrénologie ou de la physiognomonie (tentative de la détermination de la criminalité par la physionomie). Ce fut alors l’avènement de l’élaboration des théories raciales. (Notons que, d’une manière similaire, il y aura aussi de nombreuses tentatives de rationaliser les inégalités entre les hommes et les femmes, en ayant pour but de justifier la domination des hommes.) Le mot « race » renvoie d’abord à un sens biologique, mais il attire à lui des significations sociologiques où les catégories du corps se mêlent aux catégories culturelles pour désigner la race. (Depuis la définition du racisme s’est toutefois étendue.) On pense en termes de groupes ethniques quasi immuables et en termes de différences culturelles. L’antijudaïsme se transforme en antisémitisme (les « sémites »), on ne parle plus seulement de différences religieuses ou culturelles mais de différence de race. Le racisme est donc l’essentialisation permanente de l’autre et la négation de son individualité. (Bakounine n’est d’ailleurs lui non plus pas exempt de critique à ce sujet.) Nous pouvons citer l’exemple de l’affaire Dreyfus. En effet, pour nombre de personnes le fait que Dreyfus soit juif le rendait coupable, il a été « racisé », c’est-à-dire perçu comme ayant des caractéristiques morales et physiques qu’il détiendrait nécessairement, en raison de son appartenance supposée à un groupe considéré comme fixe. La racisation, c’est donc abstraire un.e individu.e en l’associant à un groupe stéréotypé, dans le cas de Dreyfus, il n’est plus un individu singulier mais devient « le traître », une abstraction.7

Les théories raciales impliquent aussi un sursaut de la rationalisation du colonialisme. La colonisation est alors majoritairement vue comme un élan national qui se constitue comme œuvre civilisatrice, comprise même parfois comme un fardeau des peuples civilisés, où l’homme blanc vient libérer les peuples colonisés de la maladie, de l’esclavage ou encore du retard technique. A cet égard les « zoos humains » sont un exemple type de l’abstraction des individu.es, il y a à la fois une fascination pour ce qui est exotique et une invisibilisation de celleux qui en possèdent les traits, au sens où leur individualité est niée. Aujourd’hui encore, l’idée défendant les bienfaits civilisateurs de la colonisation persiste dans les « anciennes » nations coloniales, de telle sorte qu’elle a comme effets de relativiser l’esclavage et les exactions. (Reste alors à définir ce qu’on appelle « civilisation », et à savoir si l’« œuvre » en valait le prix pour ces populations.)

La critique de Bakounine consiste à dénoncer le fait que la science et sa pratique ne prennent pas nécessairement en compte des considérations éthiques ou des règles morales, elles n’en sont pas chargées par défaut. La morale n’est pas l’objet de la science, cette dernière travaille en termes de loi générales et d’abstractions, ce qui l’amène parfois à porter son étude sur des objets ou des sujets dont la connaissance impliquerait des conséquences néfastes pour les individu.es, ou certains groupes d’individu.es. Les types de théories rationalisant les dominations se développent particulièrement en Europe et dans les pays dits « occidentaux », et celles-ci sont remplies de préjugés raciaux ou sexistes. Si la science, dans sa méthode, n’est pas censée emporter ces préjugés, il n’en demeure pas moins que les hommes qui la pratiquent les portent avec eux. Dans cette Europe, la science est majoritairement affaire d’hommes, de membres de la haute société et de la bourgeoisie blanche, et donc non exempts de biais et d’un sentiment de suprématie raciale. Ainsi la biologie et ce qui sera les prémisses de la psychologie vont souvent servir à soutenir et développer les thèses racistes. L’idée est de montrer que la supériorité de la « civilisation européenne » est marquée sur les corps des individu.es. Bien sûr à l’époque la génétique n’en était qu’à ses prémices, mais les traités sur l’évolution sont souvent interprétés dans un sens finaliste et suprémaciste. Ainsi on développe la phrénologie, c’est à dire l’étude des bosses et des creux sur le crâne pour déterminer le comportement des individu.es (souvent des sujets racialisés). L’étude de la physiognomonie va aussi dans ce sens, en étudiant les visages et le crâne pour déterminer la criminalité. Ainsi le crime devient congénital et la justification du délit de faciès est scientifiquement validé.

Dans le cas de ces théories on pourrait se limiter à dire qu’il s’agit là d’erreurs scientifiques, et que, effectivement, si on essaye de valider une idéologie par la science on risque fort de tordre ses résultats en sa faveur. La responsabilité des conséquences de l’utilisation de la science n’est pas directement imputable à cette dernière, car derrière les découvertes et les inventions il y a toujours des individu.es, mais ces individu.es ne sont pas exempts de biais et d’intérêts. Ainsi il leur est possible d’orienter leurs recherches ou leur méthode d’une certaine manière, de construire une certaine interprétation de leurs résultats ou de leurs observations, ou encore d’établir des liens de causalité extrêmement douteux et teintés d’idéologie raciste (comme en physiognomonie, entre forme du crâne et criminalité). Néanmoins ces théories ont pendant longtemps été suffisamment considérées comme vraies pour avoir des conséquences éthiques, sociales et politiques dévastatrices (souvent massives et abominables) sur les populations, et pour laisser leurs traces à long terme dans certains imaginaires malgré leur falsification. A ce propos Bakounine, en plus d’éviter une erreur épistémologique profonde, nous met en garde sur le fait que quoi que disent les sciences et les scientifiques, ceux-ci ne doivent jamais avoir un pouvoir de décision dans les domaines du social et de l’éthique.8 Si la science doit guider l’action et qu’il est sage de demander conseil au scientifique (ou plus généralement au spécialiste), il ne faut pas que ce dernier décide sur le plan moral. Premièrement parce que l’erreur fait partie de la démarche scientifique, donc tout jugement peut être par la suite remis en question. Deuxièmement parce que Bakounine ne considère pas que la construction de la morale doive se faire seulement par l’expertise de la nature et l’enquête sur son fonctionnement, mais plutôt par les collectivités elles-mêmes, en adéquation avec leur liberté et les besoins de leur prospérité et de leur bonheur collectif.

« Les hypothèses de la science rationnelle se distinguent de celles de la métaphysique en ce sens que cette dernière, déduisant les siennes comme les conséquences logiques d’un système absolu, prétend forcer la nature à les accepter ; tandis que les hypothèses de la science rationnelle, issues non d’un système transcendant, mais d’une synthèse qui n’est jamais elle-même que le résumé ou l’expression générale d’une quantité de faits démontrés par l’expérience, ne peuvent jamais avoir ce caractère impératif et obligatoire, étant au contraire toujours présentées de manière à ce qu’on puisse les retirer aussitôt qu’elles se trouvent démenties par de nouvelles expériences. »9 Cette idée n’est pas très éloignée de celle de la « Guillotine de Hume », qu’on peut résumer à « de ce qui est on ne peut déduire ce qui doit être ».

Bien que la science cherche souvent dans sa méthodologie à s’émanciper de la question de Dieu, il n’en demeure pas moins qu’elle se développe majoritairement dans une culture fortement marquée par la religion (dans notre propos, notamment par la chrétienté, bien qu’évidemment elle se développe aussi ailleurs). Cette culture va d’une part orienter les recherches scientifiques, et d’autre part justifier un certain rapport de la science envers la nature. Concernant ce dernier point, la Révolution industrielle et ses implications dans la production rend la maxime cartésienne « maître et possesseur de la nature », concernant l’humain.e, tout à propos, et témoigne probablement de l’influence des biais culturels des « occidentaux » sur leurs pratiques. Ce mantra va justifier l’expansion et la domination de l’humanité sur la nature, en considérant l’environnement et les autres animaux comme un concentré de ressources illimités qu’elle est en droit d’exploiter. Cette conception fut aussi en partie construite par Locke10, justifiant par la même l’expropriation des terres des autochtones dans les colonies. Son argument est le suivant : les autochtones d’Amérique n’exploitent pas leurs terres, des ressources dont ils disposent ils n’accumulent rien et ne font que subsister, or c’est un droit est un devoir de l’humain d’accumuler des richesses et de les faire fructifier (pour le bien personnel des individus et celui du genre humain), donc il est légitime que nous leur prenions leurs terres pour que, nous, nous les exploitions. Ainsi c’est dans ce socle épistémique que la question écologique ne peut pas se poser, l’humanité étant supérieure dans la hiérarchie du vivant. Un socle à tel point omniprésent que même Bakounine considère l’humain.e au sommet de l’évolution, grâce au développement de sa faculté de penser, de conceptualiser. Cela dit Bakounine va se différencier de nombre de ses contemporain.es en ne faisant pas de l’humain.e un.e être en dehors de la nature. S’il considère que l’humain.e est plus évolué.e que les autres espèces animales (ce qui est faux), iel reste un assemblage de matières dont la pensée est matérielle.

Mézin Alexis, Ezequiel Prado

 

1 Le mot « dictature » n’a ici pas la même connotation qu’à notre époque, du moins pas selon le sens que lui donnent Marx et Engels. La « dictature du prolétariat » signifie simplement : l’organisation en classe dominante de ceux qui touchent des salaires, pour que le prolétariat ait un outil de transition en mesure de supprimer la domination bourgeoise. « Dictature » souligne le fait que le prolétariat utilisera temporairement l’État pour lutter contre les réactions contre-révolutionnaires et pour instaurer les phases suivantes de la révolution (le socialisme puis le communisme). En théorie cette dictature doit prendre la forme d’une démocratie directe (ce qui renvoie à un sens opposé de « dictature » comme nous l’entendons aujourd’hui).

2 « Correspondance de Mikhail Bakounine, lettres à Herzen et à Ogarev », Archives Bakounine, éd. Perrin, 1896

3 Bakounine, « Étatisme et Anarchie », 1873, Œuvres complètes, vol. IV

4 « L’immense avantage de la science positive sur la théologie, la métaphysique, la politique et le droit juridique consiste en ceci, qu’à la place des abstractions mensongères et funestes prônées par ces doctrines, elle pose des abstractions vraies qui expriment la nature générale ou la logique même des choses, leurs rapports généraux et les lois générales de leur développement. Voilà ce qui la sépare profondément de toutes les doctrines précédentes et ce qui lui assurera toujours une grande position dans l’humaine société. Elle constituera en quelque sorte sa conscience collective. Mais il est un côté par lequel elle se rallie absolument à toutes ces doctrines, c’est qu’elle n’a et ne peut avoir pour objet que des abstractions, et qu’elle est forcée, par sa nature même, d’ignorer les individus réels, en dehors desquels les abstractions même les plus vraies n’ont point de réelle existence. Pour remédier à ce défaut radical, voici la différence qui devra s’établir entre l’agissement pratique des doctrines précédentes et celui de la science positive. Les premières se sont prévalues de l’ignorance des masses pour les sacrifier avec volupté à leurs abstractions, d’ailleurs toujours très lucratives pour leurs représentants. La seconde, reconnaissant son incapacité absolue de concevoir les individus réels et de s’intéresser à leur sort, la science positive doit définitivement et absolument renoncer au gouvernement de la société ; car si elle s’en mêlait, elle ne pourrait faire autrement que de sacrifier toujours les hommes vivants, qu’elle ignore, à ses abstractions, qui forment l’unique objet de ses préoccupations légitimes. » Bakounine, Dieu et l’État, « Sur la science », §11

5 « Il y aura un gouvernement excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d’administrer les masses politiquement, (...) mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses, la culture de la terre, l’établissement et le développement des fabriques, l’organisation et la direction du commerce, enfin l’application du capital à la production par le seul banquier, l’État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l’intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes. » Bakounine, « Écrits contre Marx », Œuvres complètes, Vol III, p. 204

6 Article de Francis Galton : http://galton.org/essays/1900-1911/galton-1907-vox-populi.pdf

7 Cf. Zola, J’accuse

8 « Certes, les savants ne sont pas exclusivement des hommes de la science et sont aussi plus ou moins des hommes de la vie. Toutefois, il ne faut pas trop s’y fier, et, si l’on peut être à peu près sûr qu’aucun savant n’osera traiter aujourd’hui un homme comme il traite un lapin, il est toujours à craindre que le corps des savants, si on le laisse faire, soumette les hommes réels et vivants à des expériences scientifiques, sans doute moins cruelles, mais qui n’en seraient pas moins désastreuses pour leurs victimes humaines. Si les savants ne peuvent pas faire des expériences sur le corps des hommes individuels, ils ne demanderont pas mieux que d’en faire sur le corps social, et voilà ce qu’il faut absolument empêcher. Dans leur organisation actuelle, monopolisant la science et restant comme tels en dehors de la vie sociale, les savants forment une caste à part et offrent beaucoup d’analogie avec la caste des prêtres. L’abstraction scientifique est leur Dieu, les individualités vivantes et réelles leurs victimes, et ils en sont les sacrificateurs patentés. » Bakounine, Dieu et l’État, « Sur la science », §6

9 Bakounine, Fédéralisme, Socialisme et Antithéologisme, « Antithéologisme », §13

10 Locke, Deuxième Traité du gouvernement civil, V, 32

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