Des nouvelles perspectives dans la géopolitique japonaise

Le dernier discours du premier ministre japonais Shinzo Abe devant l’Assemblée Général de l’ONU, fin septembre, nous apprend plus sur les nouveaux objectifs de l’administration nippone dans la solution des conflits dans le monde. Cette évolution de la géopolitique japonaise fait suite à l’approbation de la Loi sur la défense le 19 septembre par la chambre haute de la Diète japonaise.

Dans son discours, le premier ministre japonais a annoncé la présence des soldats japonais au Kenya, pour de taches d’instruction et conseil, aux armées de la région (Soudan du Sud, Kenya, Ouganda, Tanzanie, etc.). Tout ceci dans le cadre des opérations de maintien de la paix de l’ONU. Depuis quelque temps la présence des Forces d’Autodéfense japonaise s’est accrue dans cette partie de l’Afrique située entre l’Afrique des Grands Lacs et la Péninsule arabique.

Auparavant, c’était pendant la Guerre du Golfe (1990 – 1991) que la marine japonaise, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, déployait des navires pour des opérations de déminage.  La conséquence principale de ce fait militaire a été la Loi sur les Opération de Maintien de la Paix. Malgré des nombreuses contraintes aux troupes japonaises, cette loi a été un jalon important dans le but final de jouer un rôle plus important dans les affaires mondiales. Elle permit aussi de contourner le fameux article 9 de la constitution japonaise qui interdit toute participation du pays dans des conflits extérieurs. A partir de cette date le Japon a envoyé des missions en Asie (Cambodge, Timor Oriental et Népal), en Amérique Latine (El Salvador et Haïti), au Moyen Orient (Plateau du Golan), et en Afrique (Soudan).

C’est en Afrique que l’administration japonaise semble concentrer le plus d’efforts. Après les opérations de déminage dans les années 90, la marine japonaise a participé dans la lutte contre les actes de piraterie sur les côtes somaliennes. Grâce aux résolutions 1816, 1838, 1846 et 1851 du Conseil de Sécurité, le Japon a consolidé la présence dans la région et grâce à l’approbation de la loi relative à la lutte contre les actes de piraterie de 2009, il s’est doté de moyens légaux pour faire usage des armes si nécessaire. Ce deuxième jalon a été suivi par un troisième encore plus important : l’installation d’une base militaire à Djibouti en 2011, une première depuis la seconde guerre mondiale.

L’expansion aujourd’hui du théâtre d’opérations fait apparaitre le premier ministre Abe comme un de plus importants artisans de la « normalisation » du pays au niveau international et amène progressivement le pays au premier plan de la scène international non seulement en tant que puissance économique mais aussi en tant que puissance militaire. Cependant, l’image d’Abe faucon et nostalgique d’un passé militariste cache le long processus des différents gouvernements pour atténuer les nombreuses contraintes que connait le pays au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le grand père d’Abe, Nobusuke Kishi, premier ministre lui aussi, avait signé le Traité de Coopération Mutuelle et de Sécurité avec les Etats Unis en 1960. Ce traité créa les bases de l’alliance entre les deux pays et modifia les relations entre les deux pays passant d’une relation entre pays vainqueur et pays vaincu à celle de deux alliés (même s’il existe un grand déséquilibre entre les deux puissances). En 1996 le premier ministre Hashimoto et Clinton souscrivent un accord pour réaffirmer la validité de traité et consolider l’alliance. En 2013, le gouvernement de Shinzo Abe décida d’aller de l’avant avec une série de publications où on définit la nouvelle stratégie du pays à l’étranger. Le document principal, appelé Stratégie de sécurité nationale, jette la lumière sur les objectifs principaux du pays :  action militaire dans le cadre de la sécurité collective (inscrite dans la charte des Nations Unies), les dangers dans la région (Chine et Corée du Nord), les réformes nécessaires pour mettre en application la nouvelle stratégie (réforme constitutionnelle, changements institutionnelles, modernisation des moyens de défense, etc.)

La « normalisation » du pays s’accompagne d’une contestation toujours croissant à l’intérieur et l’extérieur du pays. Au Japon, le souvenir du passé militariste et les dures conditions de l’après-guerre restent fortement ancré dans la mémoire des japonais. Dès la présentation du projet loi de sécurité national en 2013, une forte mobilisation a touché le pays, peu habitué à ce genre de manifestations. La comparaison avec les mouvements étudiants des années 50 et 60 apparait néanmoins excessive. Mais cette mobilisation est accompagnée par l’activité des nombreuses associations qui depuis des années se battent pour contre toute tentative de retour du passé. Au Japon il existe toute une bibliographie à ce sujet. On peut aussi voir des expositions, commémorations, émissions à la télévision qui traite cette période trouble. Même les feuilletons (drama en japonais) montrent des scènes rappelant ces années. Ainsi les drama Umechan Sensei (2012) montre l’histoire d’une fille devenue médecin dont l’enfance se passe pendant la guerre, ou Gochisosan (2013) où le protagoniste vit l’occupation de l’armée américaine et la perte d’un de ses fils pendant la guerre. Un de derniers feuilletons, Massan (2014 – 2015) est l’histoire de l’épouse d’un producteur de whisky au Japon. L’histoire se déroule dans l’entre deux guerres, pendant la période militariste où le couple connait des persécutions. Dans les villes comme Hiroshima et Nagasaki les commémorations et autres activités sont bien évidemment très fréquents. A l’étranger, les critiques et condamnation de la part de la Chine, des deux Corées, de Taiwan, ou de la Russie sont courantes. Avec cette dernière le Japon cherche à normaliser les relations mais toute rapprochement est vue très attentivement par leurs alliés respectifs, Chine et Etats Unis.

Le pays vive des moments historiques et on risque de voir à l’avenir des fortes oppositions entre partisans et adversaires des réformes de l’actuel gouvernement. Pour la première fois depuis des décennies le pays a redécouvert les mobilisations, limités et sans dirigeants incontestés certes, mais qui ont montré au grand jour une jeunesse plus politisée que leurs ainées. Cette jeunesse est celle qui est née dans la décennie perdue, dans la période de dénatalisation et de participation des forces japonaises dans des opérations de maintien de la paix. Le retour du Japon dans la géopolitique mondial risque d’être accompagné d’un retour des japonais mobilisés dans la vie politique du pays.

 

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