La métaphore absente

Ce second billet approfondit l'analyse du discours produit par Finkielkraut et consorts lorsqu'ils dénoncent une cabale antiblanc, antirépublique, anticulture, antiscientificité menée, selon eux, par les décolonialistes. Tribune-manifeste d'où la question première est absente : la discrimination au faciès qui va depuis le contrôle d'identité harcelant jusqu'à la balle dans la tête "par erreur".

Parmi les réactions à la tribune-manifeste de Finkielkraut et consorts sur le Point, j'ai été intéressé par celles de l'historienne Ludivine Bantigny et celle de la philosophe Seloua Luste Boulbina.
J'y ai appris des choses intéressantes sur le contenu caché du message assez cryptique de nos polémistes.
Dans un premier billet j'ai commencé ce que je nomme mon travail médiographique (1)

L'étrange propos de la tribune-manifeste éveille en moi des échos : le travail d'écriture permet de les préciser.

Dossier jaune pour archéoconservateurs

Dans la "réserve des savoirs" de mon grand-père (2) il y a des bouquins, des revues et des coupures de journaux soigneusement classées dans des dossiers de couleur. 
Lorsque je lis le discours de nos néoconservateurs, s'éveille en moi l'écho des discours de cette autre époque que je nomme temps des archéoconservateurs.

Mythes chers aux néoconservateurs : ceux que l'on trouve dans la tribune-manifeste, objet de notre étude. 
Mythes chers aux archéoconservateurs : "Nos ancêtres les Gaulois" (3)
Néo : mythe de la conspiration des anciens colonisés alliés aux décolonialistes
Archéo : mythe de la conspiration des Confréries Judéo-maçonniques.

Dans les paranoïas des deux époques, on retrouve les mêmes métaphores pour structurer les mythes.

Pour faire un mythe, il faut d'abord une héroïne.

Des héroïnes outragées

Nos néoconservateurs pourraient choisir une héroïne - LA République par exemple - et la mettre en scène.
Ce serait clair pour le lecteur.

Pourtant, si le lecteur reprend le texte de la tribune-manifeste pour y trouver une héroïne, il en trouve ... vingt !!!  
Par ordre d'apparition dans le texte ce sont LA Université française LA Culture française LA Coupole du Collège de France LA Ecole normale supérieure LA EHESS LA Philharmonie de Paris La Scène nationale de l'Aquarium et autres scènes, LA Enceinte du Musée du Louvre et autres musées, LA Maison des sciences de l'homme, LA Race blanche, LA Emancipation individuelle, La Liberté, LA République, LA laïcité, LA France, LA Littérature française, LA Justice.

Il y a un avant où ces héroïnes vivaient heureuses et avaient beaucoup d'enfants.
Et puis il y eu le drame.
Les anciens colonisés associés aux décolonialistes lancent une conspiration contre ces 20 héroïnes nationales, si blanches, si pures.

Les sombres propos décolonialistes noircissent les héroïnes, les noirs discours des bougnoules spoliés salissent les héroïnes.

Note : Le titre du présent billet est "la métaphore absente". En fait, il y a beaucoup d'absents dans cette tribune-manifeste. On y attaque les décolonialistes avec une virulence qui laisse interrogatif. Le Général de Gaulle interrogeait "Combien de divisions ?"
Qui attaque-t-on réellement ? "C'est nous les bougnoules qu'on attaque en fait !" me dit mon voisin. (4)
"Regarde qui est cité en fin de document, l'association Mamans Toutes Egales !!!"
"C'est nous les pas-blancs qu'on attaque !"  

Comment suicider son propos ?

Autre chose ...
Le plaisir du polémiste est de s'attaquer à un texte couillu, charpenté, étayé.
Quand le texte se suicide avant l'arrivée du polémiste, cela devient de la nécrophilie.
Une manière de suicider un texte est de le rendre auto-contradictoire.
Une manière de le rendre auto-contradictoire et d'utiliser des métaphores à contre-propos.
C'est la triste expérience que fait le polémiste face à notre tribune-manifeste. 

Le ridicule ne tue plus

"C'est dans cette perspective que s'inscrit la stratégie d'entrisme des militants décolonialistes dans l'enseignement supérieur (universités ; écoles supérieures du professorat et de l'éducation ; écoles nationales de journalisme) et dans la culture."

Entrisme, voilà justement la métaphore qui suicide le texte.
Le principe premier de l'entrisme est de se "noyer dans la masse", de se dissimuler, d'être underground.
Trotsky envoie des agents très secrets pour manipuler les institutions de l'intérieur.

Où sont les agents très secrets du décolonialisme ?
S'ils sont secrets, alors on ne les connait pas.
Si on les connait, alors ils ne sont pas agents secrets !!! 

Par ailleurs, on imagine les Mamans Toutes Egales lisant Trotsky et se transformant en infiltrées : Finkielkraut scénariste pour Mister Bean !

Et Danièle Obono en décolonialiste infiltrée ... très secrètement. 

Un entrisme pénétrant

Mais peut-être Finkielkraut emploie-t-il le mot "entrisme" dans un sens métaphorique : pénétrer subrepticement.

Mais pénétrer quoi ? Pénétrer qui ? 

Ciel ! Voilà que je relis mon texte et que j'y retrouve les 20 héroïnes.

"Les décolonialistes pénètrent les héroïnes !"
Mais c'est bien sûr !

LA République inséminée par les propos des barbares, LA Culture française fécondée par les idées des décolonialistes.

Défenses immunitaires

Sans hésitation, je recopie les citations de mon précédent billet. (5)

C'est qu'il faut le redire : Finkielkraut et consorts ont un problème d'immunité symbolique, ils sont terrorisés par les modèles des décolonialistes, ils sont affolés par les concepts des gender studies.
L'affaire n'est pas nouvelle. Chaque fois qu'a été créée une discipline "sectorielle" - sciences de l'éducation, de l'information, de la communication, sciences infirmières, de l'ingénieur, écologie, etc.
Chaque fois les puristes - comprendre les archéoconservateurs suivis des néoconservateurs - chaque fois la nouvelle discipline a fait l'objet d'attaques virulentes avec le même argument : "Ce n'est pas scientifique !"
Traduction : 1. Il est interdit de penser autrement 2. Il n'est pas question qu'une partie des budgets de recherche soient alloués aux nouveaux problèmes.
La discrimination au faciès ne mérite pas un € pour la recherche ni la publication.     

La métaphore absente

Quand je suis adolescent, je participe au congrès national des Clubs Unesco, animé cette année là par des chercheurs du MRAP.
Au retour du congrès, Jean Beaupère me demande de faire un exposé sur le racisme et l'antisémitisme.
Je me souviens d'une citation d'un livre antisémite de 1903, citation reprise par Jean-Claude Grumberg - lecteur sensible, tu peux sauter la citation : « L’odeur du juif serait alors un mélange de jaune, d’olivâtre et de noir. C’est quelque chose comme la chair que l'on frotte, c’est un peu l'odeur du cadavre, la graisse que l'on jette sur le feu, le cochon roussi, la corne que l’on brûle. Le juif riche, malgré les petits soins, malgré les bains fréquents parfumés, les ingrédients de toutes sortes, ne peut pas se refaire, il sent… »
Je connaissais déjà ce genre de propos par le dossier jaune de mon Pépé Bois.
Quand j'y pense, cela fait quatre générations de Bois qui luttent contre le racisme et l'antisémitisme.
Remember Mister Finkielkraut !
Alain était content quand on se battait contre les propos ignobles sur l'odeur des juifs.
Mais aujourd'hui les propos antimaghrébins, c'est pas si grave que ça ! Et ça ne mérite pas une recherche décolonialiste.
Mais si Monsieur Finkielkraut, nous lisons Les boucs de Driss Chraibi et notre indignation est la même que celle de nos ancêtres dreyfusards en 1903.

La grande subtilité de la tribune-manifeste est double.
1. Quant au contenu, on s'attaque aux décolonialistes et on met les Mamans Toutes Egales en petit en fond de texte.
2. Quant à la forme on choisit des métaphores "nobles" pour cacher la mesquinerie du propos

En 2018, quelles sont les métaphores "nobles" de notre tribune-manifeste ?
Dans l'ordre d'apparition : "détourner" "attaquer" "dénoncer" "stratégie" "faire passer" "discréditer" "diaboliser" "terroriser" "ostraciser" "s'acharner"

La métaphore dominante est : "Les décolonialistes sont des sauvages qui attaquent les héroïnes" - voir étude métaphorique précédente.

La seconde métaphore est dans l'ordre de l'esquive - "détourner, faire passer, discréditer, diaboliser."

La métaphore archéo, antidreyfusarde "l'autre pue" a disparu.
Mais le lecteur ne peut s'empêcher de sentir l'odeur de la manipulation :
- la haine de l'autre est le vrai thème
- quand on lit Finkielkraut et consorts, attention : "Une métaphore peut en cacher une autre !"

De l'antinoir à l'antiblanc

Comme dit, notre propos initial est l'analyse de la forme du discours, des métaphores, des véhicules de la représentation.

Mais quelques mots sont nécessaires sur le fond.
Il y a le texte de la tribune-manifeste et il y a le con-texte dans lequel le texte s'inscrit.
En simplifiant grandement on a :
1. Au commencement il y a le racisme des colonisateurs
2. Ensuite vient la décolonisation mais le racisme reste
3. La lutte contre le racisme et l'antisémitisme s'organise dans ce nouveau paysage
3. bis on passe de l'antisémitisme de certains blancs à l'antimusulmanisme des mêmes blancs
4. Dans les années 2000, la lutte contre l'antimusulmanisme s'intensifie
4. bis lutter contre l'antimusulmanisme est vu par certains comme un promusulmanisme
5. Certains vivent le promusulmanisme comme un mouvement antiblanc
6. La tribune-manifeste dénonce ce mouvement antiblanc

Mais pour qu'il y ait mouvement antiblanc, il faut qu'il y ait des blancs.
Et pour qu'il y ait des blancs, il faut qu'il y ait des races.
Monsieur Finkielkraut, je croyais que vous n'aimiez pas les races ...    

 "La stratégie des militants combattants « décoloniaux » et de leurs relais complaisants consiste à faire passer leur idéologie pour vérité scientifique et à discréditer leurs opposants en les taxant de racisme et d'islamophobie."
Attaque : "Les idées décoloniales ne sont pas scientifiques."
Ah bon ? La discrimination au faciès n'existe pas ?
L'interdiction du voile là où la croix chrétienne et l'étoile de David ont droit de cité n'existe pas ?

Le discours de nos néoconservateurs est donc : "Circulez ! Y-a rien à voir du côté de la discrimination. Il n'y a pas besoin d'une science de la discrimination."

Finkielkraut et consorts dénient les faits sociaux antimusulmans : forclusion.
Pour couvrir le discours des sciences sur ces violences il faut faire du bruit.
La tribune-manifeste c'est du bruit, du bruit de casseroles pour couvrir les paroles indignées des témoins des vrais outages, des vraies atteintes à la laïcité, des vraies interdictions de croire, de célébrer, de manifester.
Ne nous trompons pas, le musulman est aujourd'hui le bouc émissaire mais le chamanisme devient à la mode, demain ce sera lui ou un autre qui sera la victime des néoconservateurs.

 

Conclusion

L'aventure de l'analyse formelle de la tribune-manifeste est périlleuse.

On voit a minima que coller au texte permet d'identifier des groupes de vocables - groupe des héroïnes, groupe des propos guerriers.
Cela permet de s'interroger : "Pourquoi ces héroïnes outragées ?" "Pourquoi cette métaphore guerrière ?

La mise en perspective historique - même sommaire - permet d'identifier une évolution du discours. 
Il y a un discours présent dont la pertinence et la cohérence font doute.
Alors que cache ce discours présent ?
Quel est le discours absent, occulté, forclos ?  

Notes   

(1) La médiographie c'est chercher à élucider ce qu'est le véhicule du discours. On y trouve l'analyse des procédés rhétoriques. La question de la métaphore considérée comme fondement de la représentation et de l'expression est première. Voir Debray, Lakoff, Grassi.

(2) Léon Bois - survivant de la Grande Guerre - a soutenu les Républicains catalans contre Franco puis s'est battu contre les guerres d'Indochine et d'Algérie en particulier avec les camarades du PSU et de la LDH. Selon les "terrains" de ses actions il s'appelait parfois Fernand ou bien Hernan. Il militait contre le racisme et l'antisémitisme. Dans son "dossier jaune", mon Pépé Bois classait les articles des journaux de l'extrême droite de l'époque - Rivarol, Petit-gris, Défense de l'Occident, etc. 

(3) Voir François Reynaert Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises 

(4) Voir le reportage d'Isabelle Tillou qui prête vraiment à penser 

(5) Serge Moscovici «Nul doute que, durant la plus longue période de l'histoire humaine, toutes les sociétés ont une seule crainte en commun : la crainte des idées. Partout, elles se méfient de leur action et des hommes qui les diffusent. A chaque époque, on commence par rejeter les groupes qui propagent une doctrine ou une croyance neuves : les chrétiens dans l'Antiquité, les philosophes des Lumières aux temps classiques, les socialistes à l'époque moderne. Et, en général, toutes les minorités qui ont l'audace de se rassembler autour d'une idée prohibée ou d'une vision inacceptable - un art déroutant, une science inconnue, une religion extrême, une promesse de révolution - et semblent vivre dans un monde à l'envers.» 

Peter Sloterdijk « […] je n’ai jamais cessé de croire que la pensée libre est essentiellement une affaire et qu’elle le sera à jamais. Affaire dans tous les sens possibles : drame, événement, projet, offense, négociation, bruit, participation, excitation, émotion, confusion collective, lutte, mêlée, mimétisme, business, spectacle. »

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