La double crise : celle de la socialité et celle culturelle.
Ces deux formes furent thématisées par Alain Bihr en février 1991 (clin d'oeil à Romain mon fils né ce mois) dans son livre Du "Grand soir" à l'Alternative". Ces remarques en sont partiellement issues. Il y a des changements sensibles à noter depuis ! Il y a d'autres crises qui perdurent et qui sont plus souvent exposées : économique, sociale, écologique, géopolitique, etc...
Ces deux crises - celle de la socialité et celle culturelle - ont des effets sur la crise démocratique par une démobilisation citoyenne et un relatif désinvestissement politique. Ce désinvestissement laisse la place aux cadres intermédiaires de la société civile mais aussi aux experts et oligarques qui décident au lieu et place du Demos. "Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple" (Lincoln) - qui était un point de mire pour les démocrates et progressistes - a disparu des esprit au profit de la satisfaction des intérêts des oligarchies, des grandes entreprises, de la finance et des marchés. Cette évolution pro-gouvernance et anti-démocratique (qui veut bien "gouverner le peuple" mais contre lui) n'est pas pour rien dans l'apparition des termes oligarchie / peuple-classe ou, plus pédagogiquement mais moins exactement, du 1% / 99%.
En tout cas il n'y a plus le "grand soir" mais les nombreuses micro-alternatives et la multiplication des résistances multiformes aux attaques de l'oligarchie politico-financière.
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Alterdémocratie ou démocratie générale !
Or les altermondialistes militent pour une alterdémocratie qualitative et quantitative, c'est à dire une autre démocratie que celle rabougrie historiquement conquise, pendant presque deux siècles, par le mouvement ouvrier et celui féministe contre les diverses oligarchies. Ils proposent au peuple-classe de chaque pays d'implantation une extension de la démocratie, un élargissement de la sphère de l'intervention citoyenne. Pas seulement un mode d'intervention qui serait le tirage au sort (en discussion) en plus de l'élection (et selon un équilibre en débat). Mais la "qualité" de la démocratisation est aussi visée : améliorer l'intervention de celles et ceux d'en-bas, du peuple social, notemment les travailleurs salariés du privé et du public. Faire en sorte qu'ils puissent prendre la parole, la confronter avec d'autres et que cela débouche sur des décisions.
En l'espèce, on ne saurait se contenter d'une démocratie très localisée, car ce serait abandonner la perspective égalitaire et suivre les libertaires de droite, ceux qui aiment la liberté (économique surtout avec un Etat de police des contrats et du peuple, rien de plus) mais pas l'égalité (sociale et de genre) , ie ceux et celles qui ont peur de la démocratie sauf en mode restreinte, rabougrie, laissée à l'oligarchie. Les libéraux "démocraticophobes" voient en la démocratie une "religion" des temps modernes et derrière elle une idée de gauche et la montée des masses ainsi que la demande populaire de "justice sociale" et d'Etat social pro-égalité. Une horreur pour eux !
Sur ces points lire : Takis Fotopoulos - Vers une democratie generale
http://www.inclusivedemocracy.org/fotopoulos/other_languages/fren/frentid.htm
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La crise CULTURELLE
La crise CULTURELLE est celle du sens. Chacun doit le trouver peu à peu, par lui même, dans une "foire aux sens" (A Bihr) en se souvenant des erreurs, des mauvais chemins. Il n'est pas là, donné d'avance ni par la religion (sauf pour les croyants) ni par la société (sauf celles plus traditionnelles et plus autoritaires). Il l'est à peine par la famille et l'école et beaucoup plus par les médias et les réseaux sociaux. Cela Alain Bihr ne pouvait le voir en 1991. Ce relativisme culturel, source de morale autoconstruite, est l'effet de la chute relative mais prononcée des modèles culturels et religieux anciens dans les sociétés occidentales modernes et largement sécularisées. Relative car un retour conservateur est présent. Farida Belghoul et Tariq Ramadan sont pour un nouvel ordre moral ou la religion donne le ton et sur un mode conservateur-intégriste ! Le rose est séparé du bleu : filles comme ci, garçons comme çà ! Les homosexuels sont à peine tolérés.
On ne s'étonnera pas de voir avec ce relativisme culturel l'amour romantique (1) ou l'amour confluent (Davoust) revalorisé loin des cadres normatifs anciens imposant le mariage hétérosexuel (ou non) et la fidélité toute la vie durant. Ce qui devient beau c'est la force des sentiments, la constance dans l'admiration. Et c'est la joie du "vivre ensemble" qui entraine des attachements durables, pas l'obéissance à des diktats religieux. Ce qui est subversif pour les adeptes de normes traditionnelles rigides, religieuses ou non.
Ce qui décline c'est par contre la subjectivité révolutionnaire de type marxiste ou libertaire-égalitaire - aussi forte jadis que la subjectivité amoureuse - qui laisse la place à un existentialisme altermondialiste plus préoccupé des modes de vie variés, tantôt urbains et tantôt ruraux ; tantôt intellectualisés et tantôt pratico-pratique à tonalité écologique. Mais c'est aussi le syndicalisme et les associations semi-professionnalisées (2) qui en souffrent.
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La crise de la SOCIALITE
La crise de la SOCIALITE porte surtout sur des aspects extérieurs au travail salarié. Mais au sein du travail salarié la question du sens est ausi importante afin que l'on puisse respirer, prendre le temps d'apprécier le travail fait. Or l'intensification et le management à la performance empêchent que le travail fasse sens.
La crise de la socialité se manifeste par la montée des relations lointaines via les réseaux sociaux au détriment des rencontres directes en face à face. Mais les réseaux sociaux ne sont pas que négatifs. Ils participent aussi d'une nouvelle socialité. La contestation de l'ordre injuste du monde y apparait. Les thèses d'extrême-droite aussi : anti-intellectualisme, virilisme et culte de la force, anti-féminisme, anti-homosexualité, autoritarisme athée ou de croyants, ...
Cette crise se traduit par une désocialisation qui éloigne l'individu des liens communautaires larges (activités associatives, syndicales, etc) pour le limiter à une sphère réduite, celle de la privatisation de la vie sociale, à peine étendue à la famille et à quelques rares amis : la convivialité a remplacé le militantisme ancien. L'individu agissant lié à autrui dans une activité collective cède la place à l'individu lié aux objets ou ce dernier a une fonction de miroir social. Banalisation du narcissisme ou chacun valorise son monde.
Une tentative contemporaine, difficile doit-on dire, vise à la synthèse entre "individu lié à autrui" et "individu moderne inscrit dans la sphère des objets", celle des signes de reconnaissance matérialisés. Il s'agit en somme de participer à deux types de socialité, l'une relationnelle qui semble plus authentique mais pas en dépouillement des plaisirs modernes, l'autre plus matérialisée, plus superficielle, mais pas "matérialiste" car relativement sobre (sobre ce n'est pas en abstinence totale), juste en évitement d'une possible aliénation marchande (3). L'ensemble de la tentative de libération à la fois individuelle et collective relève de l'humaine condition de la modernité voire de la post-modernité.
La socialité c'est la vie . Sans abandonner la question des niveaux de vie (importante pour plus de 80% de la population d'en-bas) il importe d'investir aussi la question des modes de vie. Le "que mange-t-on"? Le "quelle énergie employer?" hors travail ne remplace pas le "quelle RTT?" "quel travail ?" dans l'emploi ! Ni même le "que produisons-nous" ? Les syndicats de travailleurs comme les travailleurs-producteurs eux-mêmes n'ont-ils rien à dire face à l'obsolescence programmée des biens marchands ? Que si ! Produire des bien utiles, esthétiques et légers soit, pour un usage d'un an ou deux non ! Intervenir démocratiquement, tous ensemble, au lieu de rester soumis au capital productviste à la recherche constante du profit par tout moyen est un enjeu de la période qui nous détourne contre des boucs émissaires au lieu d'évoquer les vrais problèmes.
Christian Delarue
1) Société, culture et identité de relation (avec V Daoust). C Delarue
http://amitie-entre-les-peuples.org/spip.php?article3278
Max SCHELER 1913 : La sympathie comme vecteur d'un amour attentionné mais non exclusif.
2) Le MRAP est devenue une association semi-professionnalisée du point de vue de l'investissement militant en connaissance et en temps passé avec des spécialistes, surtout à base juridique, mais aussi anthropologique, sociologique etc...
3) Les mécanismes psycho-sociaux de l'aliénation néolibérale (Olivier Labouret)