Enseigner la laïcité à l'école primaire

Quelques réflexions sur la laïcité à l'école primaire, suite à une intervention auprès d'étudiants dans une ESPE formant spécifiquement de futurs enseignants du premier degré.

Pour les étudiants de l'ESPE, et sans m’attarder ici sur tous les problèmes sémantiques, philosophiques et politiques qui se profilent derrière la notion, la laïcité pose question sur trois plans. Le premier est celui de leur propre comportement en tant que fonctionnaires de l’État. Dans la mesure où ils adhèrent globalement au principe, il est commode pour eux de se caler dans le cadre juridique et réglementaire en vigueur. Donc, pas vraiment de problème.

Le deuxième plan est plus anecdotique, mais plus embarrassant : quelle attitude avoir devant des manifestations hostiles à la laïcité, ou à certains enseignements, de la part des élèves et surtout des familles ? L’institution préconise le dialogue, mais encore faut-il que les interlocuteurs en acceptent l’idée. Pour les fondamentalistes radicaux, le dialogue est déjà une insulte à leur croyance, puisqu’il présuppose que la vérité peut être discutée, ce qu’ils excluent par définition. Mais toutes les familles et tous les élèves influencés par le fondamentalisme n’y sont pas encore enracinés. Avec eux, un dialogue reste possible. Cela exige beaucoup de finesse, de patience et de respect. Pratiquement, les jeunes enseignants doivent pouvoir compter sur l’aide et l’appui des équipes pédagogiques et de leur hiérarchie. Ce n’est pas une panacée, mais cela les rassure tout de même un peu. Ils savent qu’il ne faut jamais s’embarquer seul dans un processus de dialogue ou a fortiori de négociation avec une famille présumée fondamentaliste, quelle que soit la religion concernée. Dans tous les cas, il serait plus que maladroit de brandir la Laïcité comme l’étendard de la Liberté et des Lumières. La Liberté et les Lumières sont précisément ce que refusent les fondamentalistes parce qu’incompatibles avec leur lecture des textes fondateurs de leur religion, attentatoires à leur croyance et contraires à l’ordre du monde auquel ils aspirent. Sur le dernier point, ils ont raison. Le prédicateur de service aura vite fait de montrer à l’honnête père de famille sincèrement croyant l’ombre de Satan qui rôde dans l’école publique. Et en particulier face au fondamentalisme islamique, si nous ne voulons pas être identifiés comme des Croisés et combattus comme tels, ne nous comportons pas comme des Croisés.

Le troisième plan est de loin le plus important, les étudiants en sont parfaitement conscients. C’est celui de l’enseignement de la laïcité, ou de son apprentissage, selon le point de vue. De toute évidence, c’est là que l’école peut et doit agir. Mais comment ? Sur ce point, j’ai cru utile d’évoquer rapidement devant les étudiants la problématique suivante : on peut certes envisager d’inculquer à la jeunesse les principes et les valeurs laïques, et l’urgence d’une situation politique peut sans doute justifier de recadrer fermement les concepts et de préciser le sens des mots. Toutefois, outre les problèmes éthiques et médiatiques que ne manquerait pas de poser aujourd’hui toute tentative d’inculcation rappelant fâcheusement le "Gouvernement des esprits" cher à Guizot, une telle démarche risque de se révéler contreproductive, tout simplement parce qu’elle sera perçue et vécue par les élèves et leurs familles comme un enseignement de type religieux, par essence dogmatique et liturgique. Elle place l’enseignant laïque sur le même terrain que les adversaires de la laïcité. Aux yeux des familles concernées, cette dernière apparaît alors comme ce qu’elle n’est pas, un dogme et un rituel parmi les autres, par hypothèse incompatibles avec ceux de leur religion. Au mieux la laïcité et la religion sont renvoyées dos à dos, dogme contre dogme, croyance contre croyance, liturgie contre liturgie. Au pire, la première devient un ennemi de la seconde. C’est ce que disent tous les fondamentalistes, au premier rang desquels les sombres illuminés de DAECH.

A l’école, comme chacun le sait, il faut savoir perdre du temps. Laissons à l’exécutif la difficile responsabilité de traiter l’urgence et de limiter les dégâts, faute de pouvoir les réparer. Préparons calmement et discrètement l’avenir sans craindre les détours. Le plus simple est bien sûr de montrer l’exemple aux élèves et à leurs familles par une attitude irréprochable faite d’écoute bienveillante et de neutralité religieuse. Les étudiants ont évoqué cette piste et nous les avons encouragés à s’y engager. Pour autant, et nous ne leur avons pas dit, il y aurait beaucoup de naïveté à trop compter sur cette pédagogie par l’exemple qui peut parfaitement fonctionner à l’envers et faire du modèle escompté le pire des repoussoirs.

Il existe une autre piste qui me tient à cœur personnellement et que je n’ai pu aborder que trop rapidement cet après-midi-là. C’est la question du rapport au savoir que se construit l’élève sous la conduite des enseignants. Pour dire les choses simplement, si le savoir s’impose à l’élève du seul fait de sa propre situation d’infériorité vis-à-vis du maître qui le détient et des livres qui le renferment, il prend le statut d’un dogme que l’on accepte docilement ou que l’on rejette en bloc. Cela dépend seulement de sa compatibilité avec d’autres dogmes revendiqués comme tels par les prédicateurs et consignés dans les Livres, avec une majuscule. Bien sûr, il ne serait pas sérieux de vouloir reconstituer en classe le cheminement millénaire de la construction des savoirs par l’humanité, et personne, ou presque, n’a jamais dit qu’il ne fallait pas transmettre ce que l’on appelle des contenus, notamment dans l’enseignement des sciences. C’est même indispensable. Encore faudrait-il s’accorder le temps de mettre les élèves en situation d’élaborer eux-mêmes des savoirs sous le contrôle discret mais ferme de l’enseignant. C’est à ce prix qu’ils pourront comprendre progressivement la différence entre connaissance et opinion, épistémé et doxa comme disaient les grecs. Certes, la laïcité ne se réduit pas à cette distinction, mais cette dernière est une condition essentielle de sa possibilité. Il est donc vital d’amener petit à petit les élèves à reconnaître ce qui fait la validité d’une vérité scientifique, mais aussi ses limites et son caractère provisoire, pour leur éviter de tomber un jour dans le rejet des sciences et l’obscurantisme dont nous menacent non seulement les fondamentalismes religieux mais également certains courants de l’écologie politique. Il ne faut pas attendre un hypothétique cours de philosophie en terminale sur le sujet. Tous les élèves n’iront pas jusque-là et combien écouteront le professeur ? C’est dès l’école primaire, puis au collège et au lycée que la pratique quotidienne d’un enseignement non dogmatique des sciences, au sens large et toutes disciplines comprises, préparera les esprits à naviguer dans les torrents de l’information médiatisée, à identifier les charlatans, à exercer leur sens critique et leurs libertés fondamentales, à respecter les opinions des autres pour ce qu’elles sont, tout ce qu’elles sont et seulement ce qu’elles sont, et à comprendre le sens et l’importance de la neutralité de l’État et des services publics.

La question de la laïcité renvoie donc bien à une problématique de formation des enseignants, entre autres dimensions bien sûr. Mais celle-ci ne se situe pas seulement où l’approche du sens commun nous la fait voir. Elle relève aussi de la capacité de l’institution de formation à préparer ses étudiants à des modalités d’enseignement non dogmatiques encore peu répandues, sauf partiellement à l’école primaire et plus modestement au collège et en lycée professionnel. Cela n’est pas gagné d’avance car, il faut bien le dire, ces modalités sont peu compatibles avec nos traditions scolaires, nos notes sur vingt, notre baccalauréat, nos classes préparatoires et nos grandes écoles, étant entendu que la bonne volonté, la compétence et le discernement personnel des enseignants ne sont pas en cause. Mais tout cela mériterait un autre article…

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