Qu'est-ce qu'un monde sans récit ?

Le 30 novembre j’étais invité au Théâtre du Rond Point dans le cadre d’un cycle de conférences organisé par Amine Khaled, intitulé « Trousses de secours en période de crise ». Au programme, des individus aussi estimables que : Eric Hazan, Frédéric Lordon, Jean Charles Massera, Yves Pagès, Paul Jorion et bien d’autres

Le 30 novembre j’étais invité au Théâtre du Rond Point dans le cadre d’un cycle de conférences organisé par Amine Khaled, intitulé « Trousses de secours en période de crise ». Au programme, des individus aussi estimables que : Eric Hazan, Frédéric Lordon, Jean Charles Massera, Yves Pagès, Paul Jorion et bien d’autres (On peut consulter le programme détaillé: (http://www.theatredurondpoint.fr/saison/cycle.cfm/6616-trousses-de-secours-en-periode-de-crise.html). Pour ma part je devais parler du storytelling et de « ces histoires qui nous gouvernent », une sorte de manuel de survie en zone de langage effondré. En préparation à ce genre d’ intervention, j’ai l’habitude de rédiger quelques notes que je n’utilise jamais, car l’oral a ses règles que l’écrit ne connaît pas. Je les publie ici à contrario de l’usage selon lequel « seul le prononcé fait foi ».

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« Je vais peut-être vous décevoir mais je ne vais pas ce soir décoder quoique que ce soit. Je voudrais vous parler d’un sentiment. Vous allez me dire un sentiment c’est personnel, c’est intime. On ne vient pas sur une scène de théâtre parler de ses sentiments personnels. C’est exact. Mais le sentiment que je voudrais vous confier c’est un sentiment que nous partageons tous même si la plupart du temps nous ne savons pas le nommer. C’est un sentiment intime que nous partageons. Sans aucun doute les époques ultérieures sauront le désigner, mais nous n’avons pas de mot pour exprimer ce sentiment. Kafka avait forgé une expression que je voudrais placer en exergue à cette rencontre : dans son journal, il parle de « la crise mondiale de son âme ». Que vient faire l’âme dans la crise mondiale, me direz vous ? Et qu’est ce que l’âme pour des individus sécularisés comme nous autres occidentaux ? Rien d’autre que la possibilité humaine de faire et d’échanger des expériences. Or cette possibilité selon Kafka est menacée. Qui la menace et pourquoi ? Ne vivons nous pas à l’ère de la communication de masse. Justement. Dans une lettre à Milena, Kafka distinguait deux sortes d'inventions techniques : - celles qui permettent de rapprocher les hommes entre eux, d'établir des relations réelles, naturelles : le chemin de fer, l'auto, l'aéroplane ; - et celles qui contribuent à rendre ces relations irréelles ou fantomatiques : la poste, le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. Étrange pressentiment chez Kafka du triomphe du fantomatique entre les hommes !

« L'humanité le sent et lutte contre le péril, écrivait-il en 1923 ; elle a cherché à éliminer le plus qu'elle le pouvait le fantomatique entre les hommes, à obtenir entre eux des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant : le chemin de fer, l'auto, l'aéroplane ; mais cela ne sert plus de rien (ces inventions ont été faites une fois la chute déclenchée) ; l’adversaire est tellement plus fort ; après la poste il a inventé le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. » Que dirait-il aujourd’hui devant l’explosion d’Internet? « Kafka est le premier à avoir perçu, écrit Hanna Arendt, cette vérité fondamentale : la société est constituée d’absolument personne ». Ce sont les coordonnées mêmes d’une expérience possible qui sont détruites. Les techniques de la télé présence (interactivité, télé action, télé réalité)  ont mené jusqu’à son terme « ce triomphe des relations fantomatiques entre les hommes » que Kafka, le premier, avait pressenti. « Maintenir chacun dans un état d’impuissance  engendré par la routine mentale prolongée est l’effet produit par un grand nombre de publicités et de programmes de divertissement.» écrivait Marshall McLuhan paru en 1951 dans son livre «La mariée mécanique», Folklore de l’homme industriel qui vient d’être traduit aux éditions ère. Cet état d’impuissance  engendré par la routine mentale qui bloque la possibilité  d'échanger des expériences. Et même de la possibilité de faire des expériences.

Faire des expériences, cela veut dire inventer de nouveaux rapports au temps et à l’espace, au corps, au désir. Inventer un homme nouveau. Une femme nouvelle. Et des rapports nouveaux entre eux. Mais ces rapports sont prisonniers des vieilles formes, le vieux style disait Beckett. Nous sommes la proie des spectres. Spectre du religieux. Spectre du politique. Mais surtout spectre de l’expérience réelle dans la fictionnalisation générale de la vie. La vie comme un scénario. L’échange des expériences a cédé la place à l’exhibition des excentricités.

C’est une mutation anthropologique que les romanciers sont les premiers à pressentir.  Je voudrais en donner un exemple : le roman de Don Delillo « L'homme qui tombe ». Selon moi ce roman est tendu vers une seule question : qu'est-ce qu'un monde sans récit ? L'attentat contre le World Trade Center a plongé l'Amérique et le monde dans la stupeur qui suit les grandes catastrophes symboliques et nous laissent sans recours narratif. Don De Lillo s'en est avisé le premier. Dès le mois de décembre 2001, dans un article intitulé "Dans les ruines du futur", il évoquait l'impossibilité d'une contre-narration. Non pas seulement comme une insuffisance, un retard du récit sur l'événement, mais comme le seul véritable événement. Sept ans plus tard, DeLillo a choisi d'explorer cette impasse narrative. Lianne, un des personnages du roman, épouse de l’un des rescapés de l’attentat du 11 septembre organise des séances de mémorisation et d’écriture pour  un groupe de six ou sept hommes et femmes qui sont aux stades préliminaires de la maladie d'Alzheimer. DeLillo décrit avec minutie la progression implacable du mal comme une métaphore de notre époque. "Ils écrivaient pendant une vingtaine de minutes, puis chacun lisait ce qu'il ou elle avait écrit. Parfois cela l'épouvantait, les premiers signes de réactions en suspens, les pertes et les défaillances, les sombres préfigurations qui émergeaient de temps à autre d'un cerveau en train de s'écarter de la friction adhésive qui rend l'individu possible. C'était dans le langage, les lettres inversées, dans le mot perdu à la fin d'une phrase cahotante. C'était dans l'écriture menacée de liquéfaction..." Tous les personnages du roman sont atteints à des degrés divers de ce mal que les Grecs nommaient anekdiegesis, l'absence ou l'impossibilité du récit et qui se manifeste aujourd'hui sous la forme paradoxale d'une abondance d'anecdotes, d'une inflation d'histoires... Toute l'œuvre de DeLillo est une entreprise de déconstruction des mythes d'une Amérique engluée dans ses fictions comme l'Espagne de Cervantès dans les romans de chevalerie. Ainsi l'un de ses romans, Libra, n'est pas un récit de l'assassinat de Kennedy mais une machine à lire les fictions qui se sont substituées à l'histoire impossible de cette affaire. Et le personnage de Lee Harvey Oswald est écrit, scénarisé, profilé avant d'être recruté comme un acteur pour un casting.

"Autour de nous, écrit DeLillo dans Mao II, tout tend à canaliser notre vie vers une réalité définitive imprimée sur papier ou sur pellicule. Deux amoureux se querellent sur la banquette arrière d'un taxi, et une question commence aussitôt à se poser. Qui écrira le film et qui jouera le rôle des amoureux dans le film. Tout est à l'affût de sa propre version magnifiée (...). Un homme se coupe en se rasant et l'on engage quelqu'un pour écrire la biographie de la coupure."

Don DeLillo ne croyait pas si bien dire ; car c'est bien ainsi qu'on pourrait sous-titrer son roman : une biographie de la coupure. En utilisant la technique du cutting entre les différentes scènes, en bouleversant la chronologie et l'identification des personnages masculins et féminins, en composant des dialogues avec des phrases interrompues et des associations libres, DeLillo compose un montage narratif achronique, une contre-narration qui évoque par moments le Berlin Alexanderplatz, d'Alfred Doblin. DeLillo ne voit rien en journaliste, mais il perçoit comme personne. Quoi donc ? En homme de langage : la maladie des mots. Un Victor Klemperer de L'Age de la terreur, qui décortique la transformation linguistique et narrative provoquée par "les avions". Non plus seulement un effondrement architectural, des milliers de morts, une catastrophe urbaine, mais un effondrement linguistique, une crise de narration.

Dans Mao II, DeLillo avait parfaitement résumé l'enjeu "politique" du conflit entre romanciers et storytellers : "En Occident, nous devenons des effigies célèbres à mesure que nos livres perdent le pouvoir de façonner et d'agir (...). Il y a des années, je croyais qu'un romancier pouvait modifier la vie intérieure de la culture. Maintenant, les fabricants de bombes et les tueurs se sont emparés de ce territoire. Ils effectuent des raids sur la conscience humaine (...)."

 

 

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