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Le Club de Mediapart mar. 3 mai 2016 3/5/2016 Dernière édition

De quoi Cahuzac est-il le nom ?

L’affaire Cahuzac, parvenu au stade des aveux, pose une question vieille comme la démocratie, qui est celle du discours vrai… La question de la vérité, du parler vrai, ne saurait se réduire à sa dimension morale, comme semblent le croire la plupart des commentateurs.

L’affaire Cahuzac, parvenu au stade des aveux, pose une question vieille comme la démocratie, qui est celle du discours vrai… La question de la vérité, du parler vrai, ne saurait se réduire à sa dimension morale, comme semblent le croire la plupart des commentateurs. On ne saurait non plus attendre de la justice qu’elle l’épuise par un jugement. Ce n’est pas en tous cas en ces termes que l’affaire Cahuzac la pose, mais en des termes politiques. Ce n’est pas un mensonge privé, ce n’est pas un mensonge dicté par des circonstances particulières, c’est un mensonge en situation, en l’occurrence, devant la représentation nationale.

On peut s’interroger sur les motivations qui ont conduit un ministre de la République, à mentir avec un tel aplomb devant le Parlement. Est-ce pur cynisme ou le rôle du Parlement est-il à ce point dévalué dans l’esprit même de ses représentants que le parjure serait sans conséquence? Est-ce un effet de cette tacticalisation de la loi dont parlait M. Foucault qui tracerait un autre partage de la vérité et du mensonge ?

Pendant la campagne électorale de 2012, tous les candidats se sont prononcés pour un discours de vérité. A Villepinte, Nicolas Sarkozy a même raconté l’histoire de sa conversion à la vérité. Cette fois, il ne prétendait pas avoir changé comme en 2007 mais avoir « appris ». "Je vais être critiqué, attaqué mais je m'en moque car j'ai dit la vérité. » Celui qui en cinq ans avait le plus contribué au discrédit de la parole publique ne craignait pas d’affirmer : « Il est temps de dire les choses telles qu'elles sont pour rendre la parole politique crédible dans notre pays." Avant de conclure son discours par ces mots : "Nous avons deux mois pour faire triompher la vérité." Nicolas Sarkozy proclamait: « Il faut "que l'on dise la vérité aux citoyens (qui) ne sont pas des gogos». Ce qu’il s’agit de dire aux citoyens « qui ne sont pas des gogos», c’est qu’on les appelle à l’effort bien sûr. La Vérité est l’autre nom de la Rigueur, le masque de l’Austérité L’euphémisation de la Crise. Inutile d’invoquer Churchill pour rappeler que le « parler vrai » des hommes politiques fleurit par temps de guerre ou de crise. Celui de Michel Rocard date de la fin des années 1970, après le double choc pétrolier. Celui de N. Sarkozy de la crise de 2008.

François Hollande n’a cessé de le répéter depuis dix mois. Derrière le devoir de vérité se cache l’injonction aux sacrifices. F. Bayrou bénéficie d’une sorte d’antériorité puisque dès 2002, son affiche de campagne de campagne proclamait déjà: « La Vérité, une Idée Neuve »… Manuel Valls en digne successeur du « parler vrai » de Michel Rocard ne cesse d’évoquer ce "besoin criant de vérité, de transparence" dans l’opinion. Pendant la campagne des primaires en 2012, il ne craignait pas d’affirmer: « Par mon discours de vérité, je suis convaincu d'avoir fait bouger le centre de gravité de la gauche», une gauche sans doute trop encline selon lui à lui préférer le mensonge ou l’ « illusion ». Le problème c’est que Jérôme Cahuzac était jusqu’à hier l’un des représentants les plus éminents de cette gauche de « vérité ». Son pedigree politique, de Rocard à DSK, ne laisse aucun doute.

Le problème c’est que les français restent de marbre devant une tel étalage de la vérité. Jamais la confiance dans la parole publique n’a été aussi faible. Selon une étude Ipsos de février 2012, un Français sur deux considère que "la sincérité des femmes et des hommes politiques" s'est dégradée au cours des deux dernières décennies ». Ce n’est pas l’aveu de Jérôme Cahuzac qui va les faire changer d’avis.

Platon affirmait que les régimes politiques avaient une voix propre (phôné). « Tout Etat qui parle son propre langage vis à vis des dieux et des hommes et agit conformément à ce langage, prospère toujours et se conserve, mais en imite-t-il un autre, il périt.» Mais comment parler vrai ? Est-ce seulement une question de sincérité comme semblent le dire tous les candidats en campagne ? Evidemment non.

Le « parler vrai » en démocratie pose de redoutables problèmes et exige que soient réunies plusieurs conditions que Michel Foucault a détaillées dans son séminaire sur la parrêsia (le franc parler, le parler vrai). « Condition formelle : la démocratie. "Condition de fait : l’ascendant et la supériorité de certains. Condition de vérité : la nécessité d’un logos raisonnable. Et enfin condition morale : c’est le courage, le courage dans la lutte.». Le parler vrai n'est donc nullement le produit de la bonne volonté de celui qui parle, de sa sincérité et de sa droiture, mais la synchronisation de conditions juridiques, rhétoriques, éthiques, politiques… C’est pourquoi lorsque ces conditions ne sont pas réunies, on peut parler d’une « mauvaise parrêsia » que Foucault a observée au tournant du cinquième et du quatrième siècle à Athènes. Que s’est-il passé à ce moment là pour que la parrêsia soit pervertie. N’importe qui peut parler. Les critères de cette parole ne sont plus la véracité, l’intention de dire vrai, mais le besoin d’exprimer l’opinion la plus courante qui est celle de la majorité. Elle ne s’exerce plus sous la forme de la joute et du débat, du dissensus, qui exige du courage mais sous celle du consensus, de l’opportunisme. « Le dire-vrai s’efface alors dans le jeu même de la démocratie». Une situation qui rappelle furieusement nos démocraties.

Il ne s’agit donc pas d’incriminer tel ou tel individu qui aurait pour d’obscures raisons choisi de mentir mais d’interroger les conditions formelles, juridico-institutionnelles, mais aussi éthico-politiques, d’une certaine exigence du parler vrai. L’affaire Cahuzac n’est pas seulement un symptôme de la corruption toujours possible des élites, elle est la mesure de notre régression démocratique. C’est la scène d’une cérémonie cannibale où se joue l’autodévoration du politique et ses nombreux symptômes : la faiblesse des contre pouvoirs, l’isolement et le courage de ceux qui les ont défendus pied à pied, le pouvoir corrupteur des lobbys, le rôle des communicants dans la perversion du débat public et leur immersion dans l’appareil d’Etat, les difficultés d’une délibération sereine à l’âge du sarcasme numérique et de la performance télévisuelle qui érigent l’interruption et non le dialogue en règle formelle de débat, le consensus ironique en horizon éthique et non le dissensus, la conversation… De quoi Cahuzac est-il le nom, sinon d'un parti socialiste bloqué, clivé, désorienté, entre un programme qui est branché sur une rationalité néolibérale et des valeurs soi disant "morales" constamment prises en défaut… Selon un secrétaire national socialiste cité par Mediapart, Alain Bergougnioux, l’historien du PS affirmait récemment « que la situation ressemblait à 1992, entre le climat des affaires et la gauche qui patine sur l'économie et le social… Ça a mal fini pour nous… »

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Tous les commentaires

La politique du mensonge est inhérent au capitalisme qui, alors qu'il est au principe d'intérêts tout à fait particuliers, source d'inégalités, doit se faire passer (via les politiciens) comme bon pour tous. Il est sans universalité. Incapable de répondre aux besoins de tous. C'est un système défaillant (bien que suffisant) et cynique. 

Avec le capitalisme, et l'Etat qui en assure et en légitime la domination, la richesse se fait de façon structurelle, fondamentale, au détriment de ceux que son mécanisme d'exploitation et de profit subordonne, exclut, marginalise ou tout simplement détruit (penser au chômage mais tout autant à la guerre, ainsi qu'à la stigmatisation des plus pauvres).  

La richesse générée par le capitalisme coûte beaucoup de destruction. Il est temps de s'en débarrasser. Ainsi que de la logorrhée démocratique déversée par le discours étatique (relayé et relancé par les Médias) qui le couvre et nous enfume.

 

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Le blog

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Et tout à coup il est là, sur scène, le citoyen…

À propos du blog
Extraits d'un texte de Peter Sloterdijk publié en 2011: "Les citoyens ne se laisseront pas faire" La légende de Lucrèce fait surgir la res publica de l’esprit de révolte. Ce qu’on appellera plus tard la “sphère publique” est au départ un épiphénomène de la fureur des citoyens. Le premier forum est né de la colère de la masse ; à son premier ordre du jour, il n’y avait qu’un seul point : le rejet de l’infamie émanant du pouvoir dirigeant. C’est à partir de leur colère immédiatement éprouvée face à l’orgueil sans limites du roi que les simples habitants de Rome ont compris que, désormais, ils se voulaient “citoyens”. Aussi, le consensus qui est à la base de ce que nous appelons aujourd’hui encore la “vie publique” repose sur l’unanimité des citoyens face à l’affront fait aux lois tacites des convenances et du cœur. Soulignons encore une fois ce qui fut décisif : ce que nous désignons aujourd’hui par le terme d’origine grecque “politique” dérive du sens de l’honneur et de la fierté des gens ordinaires. Pour parler du spectre des affects liés à la fierté, la tradition européenne se sert du terme grec “thymos”. Et l’échelle thymotique de la psyché humaine comporte de nombreux degrés : de la jovialité, la bienveillance et la générosité à l’indignation, la colère, le ressentiment, la haine et le mépris, en passant par la fierté, l’ambition ou l’obstination. Or, tant que la fierté est au cœur du gouvernement d’une communauté politique, les questions d’honneur et d’honorabilité demeurent au centre de l’attention générale. Le respect de la dignité civique est considéré comme le bien suprême. Et l’esprit public veille scrupuleusement à ce que l’arrogance et la cupidité, les deux forces principales et toujours virulentes de la communauté sociale, n’aient jamais la haute main dans la res publics. On voit ainsi clairement pourquoi il n’est pas anodin, de nos jours, de parler de la décadence de Rome et de faire le parallèle avec la situation actuelle. Celui qui tient ce genre de discours reconnaît implicitement qu’il croit que, le moment venu, succédera à la république moderne – née voilà plus de deux cents ans de la colère antimonarchique ayant animé les révolutions américaine et française – une phase postrépublicaine. Celle-ci se caractériserait par une nouvelle coexistence du pain et des jeux ou, pour parler en termes plus contemporains, par une synergie de l’Etat social et de l’industrie du divertissement. Force est de constater que les signes avant-coureurs d’une telle synergie sont omniprésents. Le discours sur la “postdémocratie” qui nous vient de Grande-Bretagne – c’est-à-dire l’idée que les ­éminentes compétences des grands décideurs ­politiques peuvent nous permettre de faire l’économie de la participation des citoyens – n’a-t-il pas subrepticement conquis les directions des partis et les séminaires de sociologie du monde occidental ? Ne sont-ils pas légion, ceux qui se sont mis existentiellement à couvert – à la manière des stoïciens et des épicuriens de jadis – et se sont résignés à ce que la bureaucratie, le spectacle et l’accumulation de biens privés ­marquent aujourd’hui l’horizon ultime ? On pourrait tirer de ces observations la conclusion hâtive que, au crépuscule de cette deuxième ère républicaine que nous appelions “modernité politique”, les tendances post­démocratiques se sont déjà entièrement imposées. Il ne nous resterait alors plus, à nous les habitants de la deuxième res publica amissa (de la communauté abandonnée), qu’à attendre le retour des Césars – et de leur version de ­pacotille, les populistes, si tant est que le populisme nous apporte aujourd’hui la preuve que le césarisme fonctionne aussi avec des figurants. (…) Et tout à coup il est de nouveau là, sur scène, le citoyen thymotique, le citoyen sûr de lui, informé, réfléchi et désireux de prendre part aux décisions, et quel qu’il soit, homme ou femme, il porte plainte devant le tribunal de l’opinion publique contre le fait que ses préoccupations et ses idées ne sont pas représentées dans le système politique actuel. Il est de nouveau là, le citoyen toujours apte à se révolter, parce que, malgré tous les efforts qui ont été déployés pour le réduire à un fatras libidinal, il a conservé son sens de l’affirmation de soi et il manifeste ces qualités en portant sa dissidence sur la place publique. Le citoyen turbulent refuse d’avaler tout ce qu’on lui sert en politique, de s’abstenir d’exprimer des opinions “contre-productives”. Et, tout à coup, ce citoyen informé et révolté s’avise, on ne sait comment, de prendre au pied de la lettre le paragraphe 2 de l’article 20 de la Loi fondamentale [Constitution allemande], qui stipule que tout pouvoir de l’Etat émane du peuple. Qu’est-ce qui l’a pris de lire le mystérieux verbe “émaner” comme une invitation à sortir de ses quatre murs pour aller exprimer ce qu’il veut, ce qu’il sait et ce qu’il redoute ? A la source du sentiment de communauté des Romains, il y avait le refus de supporter plus longtemps l’arrogance démesurée de leurs dirigeants. Aujourd’hui aussi, d’innombrables citoyens voient des raisons de s’élever contre la morgue de leurs dirigeants. Même si cette morgue est devenue anonyme et si elle se cache derrière des systèmes soumis à une contrainte extérieure, de temps à autre les citoyens, en particulier en tant que contribuables et destinataires de discours creux à visée électoraliste, voient néanmoins assez ­clairement à quel jeu on joue avec eux. Mais pourquoi diable les gens ne peuvent-ils pas rester tranquillement à la place qu’on leur a assignée ? Pourquoi ne peut-on plus compter sur leur léthargie, essentielle pour le système ? Dans une démocratie représentative, les citoyens servent en premier lieu de fournisseurs de légitimité aux gouvernements. C’est pour cette raison que, à intervalles espacés, ils sont invités à exercer leur droit de vote. En revanche, entre les scrutins, c’est avant tout par leur passivité qu’ils peuvent se rendre utiles ; leur tâche principale consiste à exprimer par leur silence leur confiance envers le système. Pour être polis, contentons-nous de constater qu’une telle confiance est devenue une ressource rare. Même les politologues de cour, à Berlin, parlent du fossé manifeste entre la classe politique et la population. Mais les experts n’osent encore émettre ce dur diagnostic : la politique de dépolitisation du peuple est en passe d’échouer. Les Romains de l’époque des Césars étaient parvenus à mener à bien une dépolitisation magistrale : pour répondre aux exigences des citoyens, les élites de l’empire leur proposaient des ersatz passablement satisfaisants – en dépit des signes évidents de la décadence postrépublicaine. Ils avaient su éveiller dans le civis Romanus la fierté des activités civilisatrices de l’empire ; ils avaient rallié les peuples de la périphérie au centre en adoptant la manière douce ; ils avaient été suffisamment intelligents pour garantir aux masses urbaines une participation au narcissisme théâtral du culte des césars. En comparaison, l’incompétence de notre classe politique dans tous les aspects de l’économie thymotique saute aux yeux. Elle n’a bien souvent rien de plus à offrir aux citoyens que la perspective d’une participation à son propre fonctionnement misérable – une offre que la population n’accepte en règle générale que lors d’un carnaval et des oraisons rituelles. Depuis quelque temps, lorsqu’on demande aux instituts de sondages comment le peuple considère les performances de ses gouvernants, ils nous répondent le plus souvent : avec mépris. Inutile de préciser que ce terme appartient au vocabulaire élémentaire de l’analyse thymotique et figure tout en bas de l’échelle de la fierté. Aussi, lorsqu’il est utilisé avec une fréquence et une virulence telles, il devient évident que la gestion psychopolitique de notre communauté déraille amplement. Le songe des systèmes engendre des monstres. C’est ce que vivent les dirigeants à leur manière lorsque les citoyens insatisfaits s’opposent à leurs projets et à leurs procédures. Sans surprise, le mépris répond spontanément au mépris. A Stuttgart et à Berlin, la dissidence malvenue des citoyens a été combattue dans un climat de frayeur, avec un vaste déploiement de policiers et d’insultes. C’est donc à cela que ressemble cette chose sombre d’où émane le pouvoir de l’Etat ? “Contestataires professionnels, anarchistes dilettantes, démocrates d’apparat, égoïstes générationnels, laissés-pour-compte de la prospérité” : voilà en quels termes le gouvernement du Land de Bade-Wurtemberg et ses alliés à Berlin se sont exprimés face aux dizaines de milliers de personnes descendues dans la rue pour s’opposer à un grand projet en voie d’émiettement. Doit-on pardonner ces choix lexicaux parce que ceux qui les ont faits étaient en état de choc ? Non, bien au contraire, il faut être reconnaissant à ces responsables politiques d’avoir enfin exprimé ce qu’ils pensent des citoyens. Il mérite d’être souligné qu’une partie considérable de la presse, y compris de qualité, a été prête, en pleine tourmente, à s’identifier à la classe politique : on a récemment qualifié les manifestants de “citoyens en furie” – cette remarque aurait d’ailleurs été tout à fait judicieuse si elle avait porté en elle la mémoire du lien originel entre révolte et République. Hélas, elle n’a servi qu’à chasser comme des mouches les indésirables dissidents. Pour le reste, on voit que bien des journalistes savent comment apporter leur contribution à l’œuvre d’exclusion des citoyens. (…) Exclure les citoyens par la résignation, c’est jouer avec le feu, car à tout moment la résignation peut se transformer en son contraire, la révolte ouverte et la colère manifeste. Et, une fois que la colère se fixe sur un thème, il n’est pas facile de l’en détourner. A cela s’ajoute, du côté de la classe politique, que l’exclusion moderne des citoyens veut se présenter comme une “inclusion”. La dépolitisation des citoyens doit rester associée à une politisation résiduelle minimale pour assurer l’autoreproduction de l’appareil politique. Les citoyens de notre hémisphère ne sont jamais autant tenus à l’écart de la politique qu’en leur qualité de contribuables. L’Etat moderne est parvenu à imposer aux citoyens leur rôle le plus passif au moment où ils versent leur contribution à la caisse commune. Au lieu de mettre en avant la qualité de donateur du contribuable et de souligner avec respect le caractère de don de l’impôt, l’Etat fiscal moderne accable le citoyen de cette fiction dégradante : le contribuable aurait une dette massive envers la caisse commune, une dette telle qu’il ne pourrait l’effacer qu’en payant ses traites à vie. Les citoyens forment dès lors le groupe sur lequel pèse la dette collective, et ils paieront jusqu’à leur dernier soupir pour ce que les responsables de leur exclusion mettent aujourd’hui sur leur dos. Qu’on ne vienne pas dire que la politique actuelle n’a plus de vision. Il reste une utopie sociale : si la chance est de notre côté et si nous faisons tous notre possible, à terme nous parviendrons même à réaliser l’impossible, à savoir éviter la banqueroute de l’Etat. Et cette utopie devient l’étoile rouge qui luit dans le ciel au crépuscule de la démocratie. Depuis le début de la crise financière, en 2008, de nombreux commentateurs soulignent les dangers de la spéculation sur les marchés financiers. Et pourtant rien n’a été dit sur la plus dangereuse des spéculations : ne tirant aucune leçon des crises, la plupart des Etats modernes spéculent sur la passivité de leurs citoyens. Les gouvernements occidentaux parient que les leurs continueront à se rabattre sur le divertissement ; les gouvernements asiatiques parient sur l’éternelle efficacité de la répression ouverte. L’avenir sera déterminé par le résultat de la compétition entre le mode euro-américain et le mode chinois d’exclusion des citoyens. Tous deux reposent sur le principe qu’il serait possible de contourner le devoir de représentation éclairée et d’ignorer dans l’action politique le savoir et la volonté des citoyens, et ce en continuant à compter sur une forte passivité citoyenne. Jusque-là, tout a étonnamment bien marché. Même en ce mois de décembre fatidique de l’année 2009, après l’échec du sommet de Copenhague sur le climat, les citoyens européens ont préféré s’affairer à leurs achats de Noël plutôt que s’occuper de politique. Ils ont préféré rentrer chez eux les bras chargés de paquets plutôt que d’infliger, symboliquement du moins, le supplice – mérité – du goudron et des plumes à leurs “représentants” revenus les mains vides du Danemark. Nul besoin d’être devin pour savoir ceci : ces bulles spéculatives éclateront tôt ou tard, parce que, à l’ère de la civilisation numérique, aucun gouvernement au monde n’est à l’abri de la révolte de ses citoyens. Et, lorsque la colère accomplit son œuvre, de nouvelles formes de ­participation politique voient le jour. La postdémocratie à notre porte devra attendre. Peter Sloterdijk Texte intégral ici: http://www.courrierinternational.com/article/2010/11/25/les-citoyens-ne-se-laisseront-pas-faire