Le "Parlement des invisibles", un projet de storytelling intégré

Joseph Confavreux a parfaitement rendu compte du livre-intitiative de Pierre Rosanvallon (lire ici) qui appelle tout un chacun à raconter sa vie sur un site internet pour ouvrir la voie à une démocratie narrative, « un parlement des invisibles » où les récits des oubliés de la représentation se donneraient à entendre ou à lire dans une sorte de transparence de l'expérience qui rendrait caduque toute l'histoire de la sociologie...

Joseph Confavreux a parfaitement rendu compte du livre-intitiative de Pierre Rosanvallon (lire ici) qui appelle tout un chacun à raconter sa vie sur un site internet pour ouvrir la voie à une démocratie narrative, « un parlement des invisibles » où les récits des oubliés de la représentation se donneraient à entendre ou à lire dans une sorte de transparence de l'expérience qui rendrait caduque toute l'histoire de la sociologie... C'est évidemment tout le projet du storytelling que reconduit et célèbre cette initiative saluée par l'ex quotidien Libération dans son n° du week-end, qui a perdu tout repère et se place définitivement "hors sol".

C’est un projet qui n’a rien d’inédit. Le succès des blogs fournit un exemple frappant de cet engouement pour les histoires. Selon Pew Internet & American Life Project, il se crée actuellement un blog toutes les secondes. Onze millions d’Américains auraient déjà le leur, et trente-deux millions d’entre eux en liraient. Leur nombre doublerait tous les cinq ou six mois. La motivation des auteurs de blogs est sans ambiguïté. Selon l’enquête, 77 % d’entre eux en ont ouvert un non pas pour participer aux grands débats de l’heure et exprimer leur opinion, mais pour « raconter leur histoire ». Le rapport, rédigé par deux chercheurs de Pew, Amanda Lenhart et Susannah Fox, publié en juillet 2006, s’intitule : « Blogueurs : un portrait des nouveaux conteurs d’Internet ».

Les fournisseurs d’accès qui multiplient les offres réunissant photographies, sons et mises en pages standards stimulent cette appétence narrative. Etre soi ne suffit plus. Il faut devenir sa propre histoire. Fabriquez-vous un récit. La story, c’est vous ! L’injonction à consommer se transforme de plus en plus en une incitation à se raconter. L'injonction au récit vient parachaver le projet néolibéral de transformer les individus en performer de leur propre histoire. Une tendance qui s'est manifestée de manière décisive après le 11-Septembre, lorsque les témoignages à la première personne ont commencé à affluer sur le Web, produisant une masse d’informations, d’anecdotes, d’impressions personnelles que le romancier Don DeLillo a défini comme « Une histoire fantôme de faux souvenirs et de pertes imaginaires. » 

Outre le fait qu'il discrédite l'idée d’une contre narration avec toute ses antécédents historiques de J. Agee à R.. Linhart (L'Etabli), de J. Steinbeck à Orwell, pour ne rien dire de la référence à « La misère du monde » de P. Bourdieu, que P. Rosanvallon n’a cessé de combattre, loin d'ouvrir à une contre narration, ce projet se manifeste par une soumission manifeste à l'air du temps. L'absence de précautions méthodologiques concernant les conditions concrètes d'une "observation participante" va de pair avec une démarche politico-citoyenne irréfléchie qui prétend lutter contre la crise démocratique et l'essor du FN en mobilisant la même catégorie, le même fantasme des « invisibles ». C'est au fond la résurgence du vieux projet néolibéral qui souhaite mobiliser contre les fractions syndicalisées du salariat ou ses minorités trop "visibles" et  trop bruyantes une mythique majorité « silencieuse »...

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