Au moment où la photo du petit Aylan bouleverse le monde, la question de l'image que l'on donne des réfugiés reste posée. Depuis plus de quinze ans, la photographe Anabell Guerrero photographie des réfugiés, des exilés, des migrants. Qu’elle pose son appareil dans un centre d’alphabétisation de la Cimade, à Sangatte avant que le centre d’accueil ne soit détruit, ou à Evry pour une résidence d’artiste, elle poursuit un questionnement exigeant : comment témoigner de l’exil et du déracinement ? Comment photographier des réfugiés ?


 

 

 

 

 

Une interrogation dont témoignent plusieurs expositions et un livre intitulé « Aux frontières » accompagné d’un très beau texte de John Berger et préfacé par Christian Caujolle, édition Atlantica. 
« Les photographies d’Anabell Guerrero, prises à Sangatte nous offrent une forme tout à fait différente des canons du photo-reportage classique, écrit Christian Caujolle : En s’approchant, en s’attachant à des détails, en fragmentant objets et portraits, en mêlant noir et blanc et couleur, en refusant toute forme d’anecdote, dans les faits comme dans ses images, en jouant sur les plans, la netteté et le flou délicat, elle nous propose une autre forme de témoignage. » Elle a reçu le prix Edouard Glissant (2012)  pour l'ensemble de son oeuvre.

En 2006 j’avais réalisé un entretien avec la photographe dont je publie ici des extraits :

Christian Salmon : L'installation Voix du Monde est le fruit d'une résidence d'artiste d'un an et demi à Evry, pendant laquelle vous vous êtes intéressée au caractère multiculturel de cette ville… ? 



Anabell Guerrero : 
Cette résidence a abouti à la réalisation d'un travail photographique constitué de cinquante quatre photographies de détails, de fragments de visages, de corps, de mains, de pieds.

Mon travail de photographe n'est pas un travail de reportage au sens traditionnel. Je n'exécute pas le portrait d'individus. Je recueille des indices, des signes, des détails du corps. Les mains. Les peaux. Tout un inconscient gestuel. C'est une autre forme de témoignage. En fragmentant le corps, l'identité, on découvre un monde, des paysages, des continents. En explorant les détails du visage, des mains, on explore une nouvelle géographie ; une carte intime du monde. Sensible et sonore.
C'est pourquoi j'ai appelé cette installation photographique « Voix du Monde ». C'est une bande-son, mais aussi un photogramme géant d'un instant saisi dans la vie d'une ville, dans la biographie d'une ville.
Alors que l'anonymat et la solitude caractérisent les grandes villes modernes, j'ai voulu cette installation comme un espace de peuplement et de parole ; des corps pluriels qui représentent l'éloquence du multiple. Le droit à une identité multiple. Le droit au Multiple.

Christian Salmon : Pourquoi avez-vous choisi de fragmenter les visages, les corps ? L'exil serait-il une expérience du morcellement, de l'amputation ? Y a-il une déconstruction de l'identité dans l'exil ? Ou bien voulez-vous signifier au contraire qu'un immigré a une identité recomposée faite d'apports, de rajouts, une identité mosaïque ?

Anabell Guerrero : Dans un travail précédent avec des sans-papiers, je m'étais retrouvée devant une difficulté de principe : comment faire le portrait d'un réfugié quand on sait qu'un appareil photo pour un sans-papier signifie une "identification” policière avec le risque d'une reconduite à la frontière ? Je sentais une très grande réticence. Et je me suis mise spontanément à "défaire le visage” comme le dit Deleuze, photographier des fragments qui ne permettent pas d'identifier les personnes. Puis je me suis penchée sur les mains qui sont aussi des éléments d'identification policière (les empreintes digitales) et j'ai vu les lignes de la main qui dessinent des chemins, des routes, des lignes de devenir. Peu à peu l'idée de la série "Les Réfugiés" est apparue sous la forme de panoptiques fragmentés constitués de détails des mains, révélant une identité sans identification, une présence absence; on en est tous là.

On est là et on n'est pas là. Qu'est ce qu'un visage ? Pourquoi tant de gens éprouvent le besoin, de se refaire le visage ? C'est bien parce qu'il se défait. On ne se reconnaît pas sur les photomatons de passeports. La présence est pleine de trous, d'absences, d'oublis. La mémoire aussi est pleine de trous de mémoire. Dans la série "Les Réfugiés", les visages sont déconstruits, ils ne sont pas identifiables ; ils ne répondent pas à un interrogatoire d'identité. J'ai l'impression qu'ils me posent des questions à moi : qu'est-ce qu'un regard ? qu'est-ce que c'est la peau ? Si on s'approche de très près, la peau se transforme en paysage, en réseaux, il y a des kilomètres enfermés dans une main. Des rides ont demandé des années avant de se former. On n'est plus dans l'identité, on est dans la dérive des temps et des continents. C'est cela la dérive des continents, comme le dit Russel Banks.

Christian Salmon : On a l'impression que vous poursuivez cette interrogation, en la déplaçant. Ici ce n'est pas l'identité qui est déconstruite, c'est le lieu.



Anabell Guerrero : Comment faire une ville, une cité, avec cinquante quatre nationalités ? Comment l'étranger habite-t-il la ville et s'inscrit-il dans la ville ? Comment une ville devient-elle un monde ? 

"La survivance politique des hommes, écrit Giorgio Agamben, n'est pensable que sur une terre où les espaces auront été troués et topologiquement déformés, et où le citoyen aura su reconnaître le réfugié qu'il est lui-même". C'est quoi le lieu ? Qu'est-ce qui nous lie à un lieu ? À partir de quand peut-on considérer qu'on fait partie de ce lieu ? Qu'on en a le droit. Qu'on a "Droit de cité"? 


 

L’entretien est ici : http://www.exporevue.com/magazine/fr/interview_guerrero_anabell.html

http://www.anabellguerrero.com/

 

 

 

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Tous les commentaires

Arrêtons de nous gargariser d'images et de mots, AGISSONS plutôt !

Je voudrais plutôt voir des centaines d'enfants de réfugiés de guerre, autour d'un gigantesque  sapin de Noel, à l'école du Larzac, avec leurs copains aveyronnais en 2015 !!! en photo et en mots, d'amour...