«Le projet Blumkine» par Robert Linhart

« Les neuf vies de Blumkine tiennent dans une clé USB comme les cendres dans une urne ». Robert Linhart a lu «Le projet Blumkine». Son article paru récemment dans Libération.

Curieusement la première phrase du livre de Christian Salmon : « Un jour, j’ai été bolchévique » m’a évoqué le célèbre incipit de M. Proust : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »…

A mesure que j’avançais dans ma lecture d’autres passages m’ont rappelé « la Recherche ». Par exemple lorsque l’auteur découvre une vieille malle «  à l’occasion d’un déménagement » où écrit-il son passé bolchévique à refait surface. Trente ans s’était écoulés et il venait d’emménager dans une maison sur les bords de Marne. Il raconte comment il déballe sa bibliothèque, va de découverte en découverte en ouvrant une vieille cantine pleine de livres : « Une ère inconnue commence » de Constantin Paoustovski ». « Les années et les hommes » d’Illya Ehrenbourg », « Le zéro et l’infini » d’Arthur Koestler. Il feuillette un volume des Œuvres complètes de V.I Lénine aux Editions Sociales , surpris d’y trouver du sable entre les pages : il avait donc lu Lénine à la plage !

L’un des plus beaux passages du livre, qui n’en manque pas est celui où Christian Salmon évoque les « Neuf vies » de son héros : »La mort n’a pas voulu de moi », ajoutant théâtral : « Chaque juif à neuf vies. Tant que je les aurai pas vécues…inutile d’essayer de me tuer ! »

La première vie de Blumkine : son enfance à Odessa, entre l’exclusion des juifs de Russie et la misère de sa famille, marquée par les pogroms de 1905 et la mort de son père l’année de ses six ans…

La seconde vie, c’est l’école de la rue…

La troisième vie, c’est la guerre, la rencontre avec « Mike le Jap » qui inspirera à Isaac Babel le personnage de Beniakrik, le roi des bandits d’Odessa…Il découvre les groupes d’autodéfense juifs, la poésie et la guerre… C’est l’apprentissage de la violence et du courage…

La quatrième vie commence avec la Révolution d’octobre : le jeune tchékiste prépare l’attentat contre Mirbach (l’ambassadeur d’Allemagne auprès des Soviets) tout en passant ses nuits au « café des poètes »… Puis, il plonge dans la clandestinité.

C’est la cinquième vie de Blumkine, une vie de fugitif. Le voici errant à travers l’Ukraine, jusqu’à sa rencontre avec le chef de l’Armée Rouge, Léon Trotski.

Ainsi commença sa sixième vie. « Pendant la deuxième moitié de l’année 1919 », Blumkine rejoint l’équipe de conseillers du chef de l’Armée Rouge dans son train blindé. Suit une description épique du train blindé…

On rencontre des révolutionnaires Iraniens dont Mirza Kuchak Khan, que Salmon décrit comme « le premier guérillero du XXe siècle, un Che Guevara persan… »

« Outre la théologie arabe et islamique, il a étudié la poésie perse classique, dont il connaissait de nombreux vers par cœur… »

Pendant la guerre de 1914-1918 Korchak Khan mène la guérilla contre les Britanniques, les Russes et le pouvoir corrompu de Téhéran.

« Un épisode de cette guérilla est devenu légendaire », écrit Christian Salmon : les Cosaques veulent en finir ; ils montent une expédition de 500 hommes lourdement armés contre une soixantaine de guérilleros, lesquels  « se déplacent dans la forêt comme des poissons dans l’eau » : ils attirent les Cosaques dans un guet-apens. Les Cosaques sont décimés.

Véritable roman de cape et d’épée, le livre de Salmon multiplie les épisodes de batailles spectaculaires, voire rocambolesques.

Christian Salmon raconte la naissance de la Tchéka, créée en décembre 1917, organisme au sein duquel Blumkine (alors âgé de 17 ans !) est chargé du contre-espionnage allemand. C’est une totale improvisation et un amateurisme surprenant.

Remarquable aussi la description du train blindé qui fonce à travers la plaine russe : fraîchement peint de rouge et aux parois recouvertes de fresques géantes représentant les épisodes de la Révolution russe.

Autre épisode remarquable : la récupération de la flotte de Dénikine par les Bolchéviks : véritable épisode romanesque ; les Britanniques sont mis en fuite à l’aube : les rouges qui s’étaient emparés de la flotte de Dénikine sur le quartier général des troupes britanniques déclenchant une panique telle que les officiers prennent la fuite en sous-vêtements.

Un épisode haletant : la description du train blindé : véritable village et hôtel ambulant, « train de propagande et unité de combat », avec des wagons de mitrailleuses (les seuls wagons blindés avec les deux locomotives).

A la fin de la guerre Blumkine est chargé par Trotski (mais peut-être l’idée vient-elle de lui) d’organiser une exposition à la gloire du train…

Après deux années de guerre on manquait de tout. Le poète André Biely avait donné une définition de l’époque … « La victoire du matérialisme en Russie avait entraîné la disparition complète de la matière dans ce pays ».

« Le cannibalisme et la nécrophagie prennent des dimensions de masse » écrivait la Pravda…

Depuis le début de l’hiver le typhus a frappé un million et demi d’individus.

Blumkine saute de ville en ville : Oulan-Bator, New Delhi, Shanghaï, Lassa, Jaffa, Jérusalem, Le Caire…

Les décors majestueux se succèdent de plateaux en plateaux : le désert de Gobi, le chemin de fer de Mandchourie, les bas –fonds de Shanghaï, les rouges enneigées du Tibet.

Blumkine publie un livre sur Dzerjinski (le fondateur de la Tcheka dont il avait fait partie) et collabore à l’édition des écrits militaires de Trotski.

La description du train Komintern à destination de Bakou, où devait se tenir le Congrès des peuples d’Orient donne l’occasion d’un catalogue à la Prévert : vers Bakou convergeait 157 Arméniens, 235 Turcs et 192 Persans. Et plus loin : les sténographes du Congrès comptèrent 3 Coréens, 14 Indiens et 8 Chinois, une quinzaine d’Ouzbeks, 35 Turcomans, 8 Kurdes, 82 Tchétchènes et 41 Israélites, 7 Avares, 2 Tékiens, 9 Khabardis etc. etc.

Il ne faut pas oublier le très jeune âge des Révolutionnaires de 1917, après avoir narrer quelques gamineries Christian Salmont raconte comment Essemine pour son roman en chantier « Les cyniques » , s’inspirait de faits divers rapportés par Blumkine, directement de la Loubianka (sinistre prison moscovite).

Ici, les hommes mangeaient une variété d’argile, là ils dévoraient l’herbe auparavant réservée aux chameaux. Les glands passaient pour des produits de luxe. On faisait des gâteaux avec des feuilles de tilleul etc.

On suit le tragique destin d’Isadora Duncan, sa rencontre avec Essenine, leurs amours tumultueuses, sa mort spectaculaire, étranglée par son écharpe prises dans les roues d’une Bugatti lancée à toute vitesse sur la Côte d’Azur française.

Le livre se termine par le récit pathétique des velléités de fuite de Blumkine qui s’achève par son arrestation à la suite d’une rocambolesque poursuite en taxi.

Il est exécuté peu après il a alors 29 ans…

Fin de Blumkine, fin du livre.

« Les neuf vies de Blumkine tiennent dans une clé USB comme les cendres dans une urne » écrit Salmon

 

 

 

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