Un jour, j’ai été bolchevik...

« Les écrivains s’imaginent qu’ils choisissent leurs histoires dans le monde », écrit la romancière Arundhati Roy. En fait c’est l’inverse. Ce sont les histoires qui choisissent les écrivains. Les histoires nous révèlent à nous mêmes. Elles s’emparent de nous. Elles nous envahissent. Elles insistent pour être racontées. » Je ne sais si Arundhati Roy a raison mais c’est le cas de cette histoire.

Le projet Blumkine (éditions La Découverte) 

Prologue 

Un jour, j’ai été bolchevik.

Aux éditions de la Découverte, 288 pages, 19 euros. Aux éditions de la Découverte, 288 pages, 19 euros.
Un bolchevik de fiction. Mais un bolchevik en chair et en os tout de même, avec blouson de cuir, foulard rouge autour du cou, et une étincelle dans le regard. En ce temps-là, les murs de mon studio étaient couverts d’affiches de la révolution d’Octobre. On y voyait des fusils enlacés avec des marteaux, des cercles pénétrés par des triangles, des poings levés et des slogans en forme d’allégories : « Battre les Blancs avec un coin rouge. » Les locomotives s’élançaient vers le ciel et des ouvriers en vareuse rouge pointaient du doigt l’ennemi de classe ou le déserteur. Juché sur une mappemonde, Lénine muni d’un balai nettoyait la surface de la terre de ses derniers exploiteurs. Et dans mes rêves, il y avait des onomatopées en lettres géantes qui se répétaient, comme dans les films d’Eisenstein...

Les masses accourues de toutes parts se transformaient en force matérielle au contact de la théorie marxiste de la plus-value. Dès le réveil, l’image collée au mur d’un homme au front ceint d’un bandeau taché de sang, me communiquait son implacable énergie. La fée électricité illuminait le monde. Les soviets faisaient le reste.

Les masses se ruaient dans le grand théâtre de l’Histoire. En coulisses, les acteurs attendaient les trois coups pour se précipiter sur scène et adresser à la foule les mots qu’elle attendait depuis toujours. Les slogans fusaient dans le torrent qui sortait des bouches fumantes. Ce n’était plus seulement des orateurs qui s’adressaient au peuple, c’était l’Histoire en personne qui leur dictait ses mots. Comme si le but de ces bolcheviks aux nerfs d’acier était de se couler en elle et de s’y fondre.

« Pendant les révolutions le charme des femmes pâlit aux yeux des hommes, dit-on, l’Histoire leur ravit la première place. C’est elle qui hante leurs rêves. » Et dans ce rêve, Lénine de son balcon harangue pour toujours la foule de Petrograd, sa casquette à la main. Le train de Trotski se lance à la poursuite des armées de Koltchak et de Denikine, franchit les espaces immenses, les distances désolées. Maïakovski, avec sa gueule de forçat et sa voix de bronze déclame :

« Plus de littérature, plus de chicane !

Vos gueules orateurs

La parole est à vous

Camarade Mauser ! »

Un jeune homme de dix-huit ans tire à bout portant sur un ambassadeur. « La révolution choisit ses amants jeunes », avait déclaré Trotski aux généraux allemands étonnés de devoir négocier la paix avec des adolescents. La raison en est simple : ils donnent la mort plus facilement.

 À cette époque, je pouvais réciter des passages entiers de Cavalerie Rouge d’Isaac Babel et j’avais fait mien le manifeste de Dziga Vertov, « Je suis un Œil ! » (à la porte, les étreintes exquises des romances, le poison du roman psychologique, les griffes du théâtre amoureux…) Une source sans doute de mon rejet ultérieur de la narration psychologique et du roman dit « bourgeois ».

Mais mon bréviaire, ma bible, c’était Le Talon de fer de Jack London, un roman dont j’ai oublié l’intrigue et les principaux épisodes. Je me souviens seulement d’une scène dans laquelle Ernest Everhart, le héros, démontrait à une assemblée de savants, l’inévitabilité de l’effondrement du capitalisme ! « Vous me dites que je rêve ?, fanfaronnait le jeune syndicaliste, très bien, je vais vous exposer les mathématiques de mon rêve ! ». Ernest Everhart, c’était mon surmoi politico-littéraire : il avait réponse à tout.

Ce sont les années les plus riches, les plus folles, les plus passionnantes de ma vie. J’étais amoureux d’Alexandra Kollontaï, la première femme ambassadrice de l’histoire. Isadora Duncan formait avec Serge Essenine, le Rimbaud russe, le couple le plus extravagant de Moscou. Elle avait abandonné les scènes de théâtre d’Europe pour un palais sans chauffage à Moscou où « elle faisait danser les prolétaires ». Du bolchévisme, je retenais surtout son époque de génie, la première mais peut-être aussi la dernière révolution prolétarienne de l’Histoire. Mon horloge historique s’était arrêtée en 1923, au moment où la Nouvelle politique économique (NEP) succédait aux années héroïques du communisme de guerre. Ce qui s’était passé après, les procès, le stalinisme, ne me concernait plus. C’était une autre histoire. Thermidor ou la Restauration. Mon sujet, c’était la période de transition.

J’étais un bolchevik des années 1980, plus à gauche sur les questions de société et la culture que sur le rôle du parti d’avant-garde ou la collectivisation des campagnes par exemple. Très libre en ce qui concernait les mœurs et l’institution du mariage, mais inflexible sur les principes de la vie communautaire et le partage des tâches ménagères. Avec des bolcheviks comme moi, le tsar pouvait dormir tranquille…

Une fois par semaine, nous nous réunissions, rue de Varenne, tous les bolcheviks de Paris, dans une grande salle de l’École des hautes études en sciences sociales. Sous une épaisse couche de fumée de cigarettes, notre professeur en bolchevisme expliquait, statistiques à l’appui, comment la chute de la récolte des céréales à un moment précis avait provoqué la rupture fatale de l’alliance ouvrière et paysanne d’où tout se déduisait. Nous cherchions à comprendre les conditions concrètes des processus de transformation, ses impasses et ses errements historiques afin de ne pas les reproduire dans la période révolutionnaire qui ne manquerait pas de s’ouvrir à nous. Parfois le séminaire se prolongeait tard dans la soirée, dans une arrière-salle de bistrot du métro Arts et Métiers, où en proie à la mélancolie, il m’arrivait de citer le fameux testament de Nicolas Boukharine – condamné à mort par Staline – que sa jeune épouse Anna Larina avait retenu par cœur pendant ses années de déportation : « Souvenez-vous, camarades, que sur le drapeau rouge que vous brandissez dans votre marche victorieuse au communisme, il est une goutte de mon sang. » Face aux crimes de Staline, nous voulions refonder le marxisme sur le roc de l’expérience vécue. Et nous privilégiions pour cela l’enquête de terrain : les « années bolchéviques » touchaient à leur fin, nous étions en train de devenir sociologues…

 

C’est à l’occasion d’un déménagement que mon passé bolchévique a refait surface. Trente ans s’étaient écoulés. Je venais d’emménager dans une maison sur les bords de Marne. L’électricité n’ayant pas encore été branchée, la maison était plongée dans une semi-obscurité et je me déplaçais à la lueur de mon smartphone entre les chaises encastrées les unes dans les autres, les housses de matelas, les tables à tréteaux, les cartons de livres empilés jusqu’au plafond…

Pour la première fois, je disposais d’assez de place pour déballer ma bibliothèque, dispersée jusque-là dans divers garde-meubles. D’un carton à l’autre, des années s’étaient écoulées, et en me déplaçant entre eux j’avais l’impression de parcourir les décennies, de déranger des périodes endormies. Essoufflé par ces allées et venues, je finis par m’asseoir sur une malle abandonnée par les déménageurs au milieu du salon. C’était une de ces vieilles cantines en tôle, de couleur verte, cabossée de toutes parts à ses coins et couverte de cachets de la poste. Sur le couvercle, il y avait une étiquette collée au ruban adhésif où je déchiffrais dans la pénombre une inscription à demi effacée. « BL KIN JET 79 », un numéro de fret, sans doute.

Intrigué, je fis glisser la tringle qui retenait les deux pattes métalliques de la fermeture et je soulevai le couvercle qui s’ouvrit en gémissant. La malle était pleine de livres. Placés côte à côte, ils formaient une seule couverture en patchwork. Ils avaient séjourné des années dans l’obscurité, blottis les uns contre les autres, comme des passagers clandestins, migrant d’une cave à l’autre sans voir le jour.

Je saisis un premier volume dont j’éclairais la couverture avec mon smartphone. C’était un livre publié aux éditions Gallimard, dans la collection « Littératures soviétiques » : Une ère inconnue commence de Constantin Paoustovski. Sur la quatrième de couverture, on pouvait lire cette phrase précédée d’une date : « 1917 : Dans l’histoire d’un pays, s’inscrit l’histoire d’un homme. » Je le reposais délicatement à mes pieds puis je saisis un deuxième volume dont le titre composé en lettres majuscules rouges occupait toute la page : LES ANNÉES ET LES HOMMES d’Ilya Ehrenbourg. Au dos : « Un patriote nous dit qu’il vient du plus grand pays du monde, le pays qui poursuit l’expérience sociale la plus fascinante. »

Sur la couverture d’un vieux livre de poche s’affichait le dessin d’un visage farouche, barré d’une moustache qui observait derrière les barreaux de sa cellule des prisonniers à l’exercice dans une cour de prison enneigée. C’était le célèbre roman d’Arthur Koestler Le Zéro et l’Infini. Je l’ouvris, sur la page de garde il y avait un nom et un prénom écrits avec les lettres rondes d’une adolescente de seize ans, le livre avait appartenu dans une époque lointaine à celle qui était devenue la mère de ma fille. Je feuilletais un volume des Œuvres complètes de V. I. Lénine aux Éditions sociales : du sable s’était glissé entre les pages. J’avais donc lu Lénine à la plage ! L’autobiographie de Léon Trotski, Ma vie, se tenait à côté d’un recueil de textes en prose d’Ossip Mandelstam, Le Bruit du temps. Trotski et Mandelstam. La Guerre et la Poésie.

Avec mon smartphone, je balayai la surface de la malle. Je m’arrêtais sur La Fouille de Platonov aux éditions L'Âge d'Homme qui avaient réédité des pans entiers de la littérature russe dans la collection « Classiques slaves ». Sous la même couverture ocre, surmonté d’un logo formé par les lettres C et K dont j’avais oublié le sens, il y avait le Pétersbourg d’Andrei Biely, Vie et Destin de Vassili Grossman, L’Envie de Iouri Olecha, Le Voleur de Léonid Leonov, Vers nulle part de Nicolas Leskov, Le Sceau égyptien de Mandelstam, Le récit du plus important de Zamiatine, La Confession d’un voyou de Sergueï Essenine… Chacun de ces titres m’avait été familiés dans une vie antérieure et j’en avais oublié le contenu. Certains étaient cornés, coiffés de post-it multicolores, leur couverture s’était fendue, tachée d’humidité, et la brillance du plaquage s’était effacée, laissant affleurer le cordage du papier comme une peau translucide de vieillard.

Dans les marges, je déchiffrais des annotations au crayon qui s’estompaient ; traces d’anciennes lectures devenues illisibles par endroits comme des commentaires que le temps n’a pas retenus. Les passages soulignés ou biffés trahissaient des goûts, un état d’esprit, des opinions, qui semblaient appartenir à une autre personne. Un dessin de ma fille, âgée alors de trois ans s’était glissé entre les pages d’un essai sur la Guépéou. Il marquait, avec la précision du carbone 14, la vraie datation dans ma mémoire de cette époque lointaine. Cette malle me renvoyait comme la vitrine d’une bibliothèque, ma propre image.

Sous la première couche de livres, il y avait des boîtes d’archives défoncées, des carnets de divers formats, des fiches bristol couvertes d’une encre bleue qui virait au violet par endroits, et même un ruban rouge et noir d’une vieille machine à écrire. Pêle-mêle, on trouvait des coupures de journaux, du papier calque recouvert de cartes de géographie, des plans de villes, des cahiers à spirale et des K7 enregistrées d’où pendaient des bandes magnétiques dévidées, leur boîtier de plexiglas fêlés, des boîtes de photos, des feuilles intercalaires perforées, des pages manuscrites, des articles d’historiens, des témoignages d’agents du Guépéou passés à l’Ouest, des biographies de bolcheviks tombés dans l’oubli, des photocopies de rapports de police, des interrogatoires de police, le plan de la prison de Loubianka. Le découpage plan par plan du film d’Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine… Une carte postale se détachait d’un livre, Les Contes d'Odessa d’Isaac Babel, qui avait dû servir de marque page. Dans la partie droite de la carte postale, une adresse : «Quinta La Rivera Prolongation av. principal de Santa Ines Caracas. Venezuela. » Cette adresse avait sans doute été la mienne, mais je ne m’en souvenais plus.

Au dos, je lus ces mots écrits à l’encre rouge :

« Salut le Disparu ! Votre lettre de février, je l’ai reçue aujourd’hui parce que moi aussi je suis un disparu. Comme la vie est belle dans la clandestinité ! Écrivez bien. Amitiés. Milan » 

Je me redressai, des fourmis dans les jambes, et je refermai la malle. Sur le couvercle, l’inscription à demi effacée « BL KIN JET 79 » que j’avais pris pour un numéro de fret me revint soudain en mémoire : BLUMKIN PROJECT 1979 : Le projet Blumkine.

La malle contenait les archives que j’avais rassemblées des années auparavant sur un personnage légendaire de la révolution d’Octobre : Iakov Blumkine. C’est lui qui avait assassiné sur l’ordre de son parti, les « SR de gauche », l’ambassadeur d’Allemagne à Moscou en 1918. Ils entendaient par cet acte protester contre la paix « infamante » signée avec l’Allemagne par Lénine et Trotski à Brest-Litovsk. Pour calmer les Allemands, on avait annoncé son exécution pendant que Trotski, qui l’avait pris sous son aile, l’envoyait en Ukraine remplir des missions de sabotage à l’arrière des armées blanches. Un an plus tard, il était réapparu à Moscou alors que tout le monde le croyait mort. Loin de se cacher, il s’affichait dans les soirées et fréquentait les cafés littéraires à la mode. Un soir, il croisa le poète Maïakovski qui s’écria en le prenant dans ses bras, « Jivoï ! », ce qui signifie, le Vivant, un surnom qui lui est resté.

Je m’assis sur la malle et lançai une recherche au nom de Blumkine sur mon smartphone. Une enfilade de photos apparut. Je cliquai sur la première : un homme barbu au regard sombre était entouré d’un groupe de marchands juifs. La légende indiquait « Blumkine à Jaffa, 1928 ». Sur une autre, vêtu comme Lawrence d’Arabie, il posait perché sur un chameau devant les pyramides d’Égypte. Sur une autre photo, il marchait sur un plateau du Tibet. La légende évoquait l’expédition du peintre Roerich « à la recherche de Shambhala, 1925 ». Sur cette autre photo, je reconnus le visage poupon du poète Sergueï Essenine avec ses mèches blondes un peu féminines. À ses côtés, Blumkine en veste de cuir semblait veiller sur lui. Là, c’était le train de Trotski : sur la plateforme, le « Vieux » saluait la foule en levant sa casquette devant un énorme drapeau rouge qui occupait le tiers gauche de la photo. Blumkine sanglé dans l’uniforme de l’Armée rouge se tenait debout sur le marchepied, scrutant les visages autour de lui. La dernière photo avait été prise en 1920, en Perse, dans les montagnes du Gilan selon la légende : un groupe de combattants entourait celui qui semblait être leur chef, la tête entourée d’un bandeau tâché de sang.

Était-ce le même homme sur toutes ses photos. Difficile à dire tant son apparence changeait d’un cliché à l’autre. Tantôt le visage anguleux, tantôt empâté ; sur certaines, il avait l’air d’avoir vingt ans, sur d’autres la quarantaine. Pourtant, les dates des photos ne laissaient aucun doute : une dizaine d’années seulement séparait les photos les plus anciennes des plus récentes : 1918-1928. Il s’agissait bien du même homme Iakov Blumkine, alias « Jivoï », alias « Le Lama », alias « Sultan Zade »…

Google recensait 3 300 résultats (un chiffre qui s’élevait à 16 700 si la recherche s’effectuait en russe – des résultats qui m’étaient en partie accessibles grâce aux logiciels de traduction). C’était une base de données bien plus riche que celle que j’avais à ma disposition lorsque j’avais commencé ma recherche à la BDIC – Bibliothèque de documentation internationale contemporaine – de Nanterre où j’avais passé, au début des années 1980, des journées entières pour recueillir quelques lignes, parfois une simple note en bas de page, qui concernaient le plus souvent le même épisode, le plus célèbre de la vie de Blumkine : l’assassinat de l’ambassadeur allemand en 1918.

En tête des résultats, sa fiche Wikipedia en russe « Яков Григорьевич Блюмкин, (Ukrainian : 1898 – 3 November 1929) » (la version française ne donnait qu’un aperçu). Je fis glisser le texte copié collé sur un logiciel de traduction Google. Une alerte apparut sur mon écran : « Cet article viole la langue russe. » À lire la traduction, on pouvait constater que le logiciel de traduction n’était pas tendre non plus avec la langue française. Sans tenir compte de l’avertissement je poursuivis ma lecture. Selon certains, Blumkine était « mince », « viril », avec un visage encadré par une barbe noire épaisse, « assyrienne », des yeux sombres, un regard « dur ». Pour d’autres, il était « trapu », le visage glabre, des cheveux noirs et des « lèvres humides ». «Des yeux brillants comme des olives noires ». Parfois le traducteur automatique débitait un charabia incompréhensible comme par exemple : « Il ressemblait à "générale Dima" – large, complète, aux lèvres épaisses, autonomes. » Ou encore : « Il accidentellement dozhivshemu de temps de paix. »

Les mots volaient comme des copeaux s’échappant d’un rabot de charpentier. Je les attrapais au vol et je les assemblais comme les pièces d’un puzzle éparpillées. Selon un ancien tchékiste qui l’avait bien connu, il se grimait comme un acteur professionnel et pouvait changer d’apparence en un clin d’œil. Tous ceux qui l’avaient côtoyé lui reconnaissaient une certaine « envergure ». Selon les agents secrets passés à l’Ouest, qui se répandaient en témoignages plus ou moins crédibles, il avait toutes les qualités qu’on attend d’un agent secret, un ensemble d’aptitudes souvent contradictoires: curiosité et discrétion, sens du contact et goût de la solitude, rigueur et adaptabilité, prudence et audace. On lui prêtait des dons exceptionnels, rarement réunis sous l’enveloppe d’un même homme : les prouesses physiques d’un cascadeur, l’instinct d’un fauve, la sensibilité d’un poète, l’érudition d’un vieux rabbin. Il parlait plusieurs langues parmi lesquelles l’allemand, le français et l’hébreu sans oublier l’arabe, le chinois et le persan ancien. Le rédacteur de sa page Wikipedia croyait savoir qu’il avait servi de modèle au personnage de Max Otto von Stierlitz, le « James Bond soviétique », héros d’une série télévisée des années 1960, intitulé Dix-sept moments du printemps… Si on en croyait Google, la carte de ses déplacements incessants couvraient un tiers de la planète et ses voyages mis bout à bout faisaient plusieurs fois le tour de la terre.

En revanche, aucun doute ne planait sur sa fin tragique que la traduction maladroite de Google rehaussait d’une touche de pathétique involontaire : « Jacob Blumkin, prisonnier imprime sur une feuille blanche de l'autobiographie, sa confession dernière prison. »

Tant d’histoires ont circulé sur « Le Vivant » qu’il est bien difficile de démêler le vrai du faux ; certains sont allés jusqu’à mettre en doute son existence. Selon eux, les « ghost writers » de la Loubianka l’auraient purement et simplement inventé pour couvrir toutes sortes d’affaires louches, de circonstances obscures, de meurtres restés inexpliqués. Créer ex nihilo un personnage de fiction qu’on chargerait de tous les péchés du monde et qu’on exécuterait à la fin, une fois son œuvre accomplie n’était pas tout à fait absurde. Après son exécution par Staline, le journal communiste de Vienne, Die Rote Fahne, avait déclaré que « Blumkine n’avait jamais existé et qu’il ne pouvait donc pas avoir été exécuté ».  La Tcheka avait fait disparaître tant de gens qu’elle pouvait en faire apparaître d’autres sans difficulté. Un éventail de faux passeports et une dizaine de sosies qui sortent de l’ombre au bon moment… Et le tour est joué.

Ce programme secret aurait eu pour nom de code le « Projet Blumkine ». Un écrivain recruté par les services secrets soviétiques se serait vu confier la mission de créer un personnage de fiction en suivant un cahier des charges très précis : établir une chronologie, rassembler des faisceaux d’indices et des preuves, et imaginer l’ensemble des circonstances favorables à l’éclosion d’un caractère, à sa formation et à son épanouissement… Il devait souligner les moments cruciaux dans la vie du héros, les rencontres précédées d’une prémonition. L’écrivain sous contrat de confidentialité aurait eu accès aux archives de la Tcheka : une foule d’autobiographies, des carnets d’adresses, des photographies truquées, des lettres, des ordres de mission, des signatures contrefaites, des listes de faux noms. Il pouvait faire appel à des psychologues capables de décrypter l’équation existentielle d’un juif de la Zone de Résidence, des costumiers, des maquilleuses, des cartographes et bien sûr des historiens mais aussi des experts en empreintes digitales, des graphologues, des équipes de linguistes capables de forger un style pour ce héros comme d’autres confectionnent des chemises sur mesure, ses expressions familières, les termes d’argot venus des bas fonds d’Odessa dont il avait encore du mal à se débarrasser, les tics de langage et les néologismes qu’il fabriquait à partir de langues étrangères…

Une fois sa mission accomplie, on prévoyait de lancer ce personnage de fiction dans le monde comme la chienne Laïka à bord de Spoutnik 2. Des fuites seraient organisées à l’intention des ambassades étrangères et de leurs agents qui pullulaient en Russie. On enverrait dans les capitales européennes des faux transfuges qui abonderaient en révélations sur ce personnage insaisissable qui menaçait les intérêts britanniques en Perse, en Palestine, en Égypte et en Inde. On leur fournirait des informations recoupées, puisées à des sources sûres, afin qu’ils se lancent à sa poursuite. On leur livrerait des adresses de planques, des ordres de mission bidons, des lieux de rendez-vous secrets – le bazar d’Enzali, une blanchisserie à Jaffa, un bordel à Odessa, l’Hôtel des Grands Hommes à Paris…

J’avoue avoir été tenté par cette version de l’histoire, qui faisait la part belle à l’imagination des policiers et des services secrets, la plus romanesque et celle qui ménageait un coup de théâtre final : le lecteur découvrait dans les dernières pages du livre que le héros dont il avait partagé tant d’aventures était une création des services secrets. Un leurre. Une pure fiction.

Pourtant, qu’il ait vraiment existé ne fait aucun doute.

 

Dans cette maison inhabitée, gagnée peu à peu par l’obscurité, le fantôme de Blumkine venait de réapparaître. Enfermé dans cette malle qui me suivait depuis des années, il se tenait devant moi, pareil à ces ombres qui demandent à Ulysse dans L’Iliade un peu de son sang pour les ramener à la vie. L’obscurité gagnant la pièce, j’allumai une bougie qu’un précédent locataire avait déposée au dessus du compteur électrique et à la lueur tremblotante de la flamme, je me faufilai entre les cartons empilés pour gagner un coin de la pièce moins encombré où je me laissai tomber épuisé dans un fauteuil.

Combien de fois avais-je repris le fardeau de la triste existence de Blumkine pour la raconter, butant à chaque fois sur un obstacle invisible, m’acharnant et finissant au bout de quelques mois par y renoncer pour des tâches plus urgentes. Combien de fois avais-je épousseté livres et cahiers, reclassé les documents et cartes de géographie, mis sous enveloppe des documents qui, avec le temps, se défaisaient pour finir par renoncer après quelques mois et enterrer à nouveau dans cette malle et non sans culpabilité, mon cher fantôme, celui qu’on appelait « Jivoï », « Le Vivant ». Tant de fois j’avais tenté de ranimer ce fantôme encombrant qui ne voulait ni revivre ni mourir pour de bon, avant de renoncer et de le recoucher à nouveau dans sa malle qui lui servait de tombeau, avec les reliques poussiéreuses de ma vaine érudition.

Au fil des ans, les archives Blumkine s’étaient empilées dans cette malle, mélangées à des souvenirs personnels… La malle était une chambre obscure où sa vie s’était mêlée à la mienne dans une série de superpositions fortuites, de surimpressions. Et sur le papier photo, la grande histoire et la petite s’étaient mélangées. Ainsi des photos de ma fille aux différents âges de son enfance s’étaient glissées dans des rapports secrets de la Tcheka ; ses premiers dessins côtoyaient les cartes de géographie et les plans de villes russes, les cartes postales qu’elle m’envoyait, pleines de fautes d’orthographes et de cœurs, se mêlaient aux comptes rendus des interrogatoires de Blumkine.

Et maintenant que la malle était ouverte, ces souvenirs menaçaient de s’effacer au contact de l’air. Il fallait les fixer avant qu’ils ne disparaissent tout à fait. Sa vie et la mienne. Elles s’étaient « développées » ensemble dans un télescopage de temps et de lieux. Son histoire avait déteint sur ma vie. Le projet Blumkine qui m’avait accompagné au cours de mes voyages et déménagements témoignait d’un moi disparu, que je m’étais efforcé justement de fuir dans les éclats d’une histoire légendaire. Ma vie de Blumkine ! J’avais fini par connaître mieux Moscou, Leningrad, Kiev, Odessa, Istanbul que les villes dans lesquelles j’avais vécu… La carte des déplacements de Blumkine se superposait à mes propres déménagements. Et voilà que dans cet automne finissant, Blumkine sonnait à ma porte comme un ami importun qu’on n’a plus vu depuis des années. Il était là, devant moi, tout à la fois fiction et réalité, lui et ses multiples doublures. Jivoï le zombie.

Six mois plus tard je prenais l’avion pour Odessa. 

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