Le mutisme et le meurtre

En 1934 alors que les nazis venaient de prendre le pouvoir en Allemagne, Hermann Broch écrivait: «Entre l'homme et l'homme, entre le groupe humain et le groupe humain règne le mutisme et c'est le mutisme du meurtre». C'est ce même mutisme qui fait retour avec les attentats de 2015: mutisme spéculaire du terrorisme et de l'anti-terrorisme. De tous côtés, refus des explications.

En 1934 alors que les nazis venaient de prendre le pouvoir en Allemagne, Hermann Broch écrivait: "Entre l'homme et l'homme, entre le groupe humain et le groupe humain règne le mutisme et c'est le mutisme du meurtre" C'est ce même mutisme qui fait retour avec les attentats de 2015: mutisme spéculaire du terrorisme et de l'anti-terrorisme. De tous côtés, refus des explications.  

En qualifiant les attentats des 7/9 janvier et du 13 novembre 2015 d’« acte de guerre » le président de la République, son gouvernement et la quasi-totalité des médias ont commis une erreur de catégorie qui leur interdit d’analyser la nature du terrorisme et donc de parer ses coups les plus meurtriers. On le sait depuis le 11 septembre 2001, le défi du terrorisme n’est pas militaire, il ne vise pas à établir un rapport de force stratégique, il n’est pas essentiellement religieux non plus, contrairement aux apparences. Est-il idéologique ? Pas davantage, si l’on entend par idéologie un corpus de doctrines ou de concepts que l’on s’efforce de transmettre par l’éducation ou la propagande. Son défi essentiellement est narratif.

« Aujourd’hui, le récit du monde appartient aux terroristes »  écrivait Don DeLillo après les attentats du 11 septembre. Le 11 septembre 2001 constitue en effet l’acte inaugural d’une guerre nouvelle qui n’a plus simplement pour enjeu la conquête de territoires mais le contrôle des cœurs et des esprits et pour cela la maitrise du récit dominant. C’est pourquoi j’appelle cette guerre, la guerre des récits. Elle mobilise images et mots à des fins de persuasion ou d’envoûtement, une guerre de mouvement qui se déplace au rythme ultra rapide des transmissions à haut débit d’informations et non plus plus à la vitesse des troupes au sol.

Elle a pour théâtre d’opérations non plus les champs de bataille traditionnels mais nos écrans d’ordinateurs et nos téléphones portables et pour armes non plus des avions et des tanks mais des histoires, des images, des métaphores qui circulent sur les réseaux sociaux.

A la fin du XIXé siècle, Joseph Conrad, qui fut le témoin de l’essor du terrorisme anarchiste en Europe a écrit l'Agent secret, une nouvelle inspirée d’un fait divers dans laquelle il a élaboré : «une philosophie du terrorisme»... Selon Conrad, l’acte de terreur absolu, celui qui réaliserait l’essence du terrorisme, dans sa radicalité abstraite, serait un acte impossible à expliquer, dont on ne saurait déchiffrer ni les mobiles, ni les auteurs, pour lequel le journaux n’auraient pas d’ « expressions toutes faites » ni de récit. Son efficacité serait proportionnelle à sa puissance de dérèglement du discours médiatique. L'attentat serait donc un contre-récit destiné à produire de l'incrédulité, un effet de sidération.

Transparence et incrédulité. C’est au travers de ce paradoxe que se donne à lire, depuis le 11 septembre 2001, la terrible « efficacité symbolique » du terrorisme. Transparence de l’acte retransmis en temps réel à une échelle planétaire. Incrédulité face à la version officielle de l’attentat : l’enchaînement (l’imbroglio) de ses causes et de ses effets. Transparence totale. Incrédulité maximale. Voilà les deux critères de la rationalité terroriste. Le suicide ou l’exécution des auteurs boucle le cercle de l’enchantement et la secrète efficacité de leurs actes. Le 11-Septembre en fut le modèle parfait. Les attentats de Paris, une application.

Dans cette guerre des récits, les hauts faits sont des performances calculées pour avoir le maximum d’impact et qui obéissent à la loi de l’hyperbole et de la transgression. Pour frapper les esprits, il faut une escalade dans la transgression. C’est ce que l’on pourrait appeler la loi d’utilité marginale de la trangression. Dans une économie de l’attention, l’utilité marginale est l’attention supplémentaire qu'un l’on peut obtenir d’une transgression plus haute... (un point d’audience pour un média, une hausse dans les sondages pour un homme politique, le nombre de partages ou de followers pour les terroristes sur internet...) De l’égorgement des otages en direct sur Internet, aux destructions des sites archéologiques par l’Etat Islamique, ces transgressions toujours plus hautes n’ont pas d’autre objet que de capter l’attention.

Vingt ans avant le 11-Septembre 2001, le romancier américain Don DeLillo avait pressenti le véritable enjeu du terrorisme : un défi narratif qui vise à détourner non pas des avions mais ce que nos sociétés hypermédiatisées ont de plus précieux, l’attention humaine. « Il y a des années, je croyais qu'un romancier pouvait modifier la vie intérieure de la culture, écrivait Don DeLillo en 1991 dans son roman Mao II. Maintenant, les fabricants de bombes et les tueurs se sont emparés de ce territoire. Ils effectuent des raids sur la conscience humaine. »

 (une version abrégée de cet article est parue dans La Croix du 7 janvier 2016)

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