«Il faut toujours chercher ailleurs, là où il y a du désert»

Roland Dumas a confié trois mallettes contenant des manuscrits inédits de Jean Genet à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, près de Caen, qui les expose à la fin du mois d’octobre. Albert Dichy m'avait confié un de ces textes inédits pour la revue Autodafé que je dirigeais dans les années 1990. En voici un extrait que je commente ci après.

« Il ne s’agit pas d’un simple malaise écrivait Jean Genet ; et qui serait passager c’est d’un mal profond dont tous les hommes souhaitent arracher d’eux-mêmes et des autres la racine. Nous ne pouvons rien nous dire, et les nombreux dialectes parlés ne sont pas en cause – mais rien nous dire de vrai car toutes nos paroles sont la projection sur les autres hommes de notre volonté de domination. Depuis longtemps – est-ce depuis toujours ? – cette volonté de domination sous-tend les rapports des hommes, dans le monde entier,  et elle se confond assez exactement avec les ordres hiérarchiques, sociaux ou religieux, avec les pouvoirs politiques et policiers... Pas même une réflexion, beaucoup moins qu’une réflexion, quelque chose comme un léger égarement nous indique que nous passons à côté d’une vie plus réelle.:. »

Partant à la rencontre des palestiniens, Jean Genet disait chercher la beauté qui est dans la réalité ... « j’ai vu un peuple dont chaque membre accomplissait des gestes d’une pesanteur, d’un poids réel. Il y avait un poids de réalité, de réel.(...) Une cigarette avait son sens. Un seau d’eau pris par une femme arabe à la fontaine avait son sens. On voyait son seau. On voyait l’eau, on voyait la femme. Bref ce que j’éprouve maintenant et ce que j’éprouvais presque le jour même, c’est que ce peuple était le premier dans le monde arabe qui est un rapport avec soi même, un rapport moderne. Et sa révolte  était moderne. » Et Genêt ajoutait : « Vous ne sentez pas que la beauté est plus dans la réalité ? Que cherchent les peintres ? que ce soit Rembrandt, Franz Hals, Cézanne ? Est-ce qu’ils ne cherchent pas le poids d’une réalité ? (...) Mais est-ce que vous ne sentez pas que le monde arabe en général n’a pas de poids ! Qu’il se soutient par la vertu de régime autoritaires et même policiers. (...) Alors les palestiniens dans leur révolte ont pris justement ce poids – oh j’ai peur d’être littéraire – mais ils ont pris le poids des toiles de Cézanne. Ils s’imposent ! Chaque palestinien est vrai. Comme la montagne Sainte-Victoire de Cézanne. Elle est vraie, elle est là. [1] Ce poids de réel que Genêt trouvait dans les gestes des palestiniens fait qu’il n’a jamais été un intellectuel à la française, rien d’un Sartre à Cuba ou d’un Romain Rolland à Moscou, c’était avant tout un artiste qui cherchait le réel, en peintre, dans la résistance des hommes et du matériau...[2]

Ses derniers mots le prouvent assez, ce Genet là ne nous parle pas de socialisme ni même d’indépendance de la Palestine, mais de sa réalité, de sa présence, de son intégrité. Il renoue me semble t-il avec une ligne dure de la littérature en France, une ligne qui vient évidemment de Villon et Rabelais et va on ne sait trop où , mais passe en tous cas assurément là, où elle renaît sans cesse, en ce point précis, où l'expérience fait corps avec un récit. « Et soudain, ajouta Leila Shahid dans le texte que je citais au début, « je comprends la phrase de Jean encore différemment : Les images sont dans le désert où il faut aller les chercher. C’est un défi lancé à tous les créateurs: il faut toujours chercher ailleurs, là où il y a du désert. » 

 

[1] Jean Genet et la Palestine. Revue d’Etudes palestiniennes. P 33.

 

 

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