Virginie Despentes: contre les récits contraints

Le  texte de Virginie Despente  fait du "on se lève et on se casse" la figure  d'une rupture consommée avec tout un monde et avec son ordre narratif. C’est un récit de toutes les colères rentrées. On ne peut lui reprocher sa démesure car ce qu'elle s’efforce d’accueillir et de représenter c'est toute la démesure du monde.

Comment interprétez-vous l’immense écho rencontré par les propos de Virginie Despentes ?

Ce qui s’est passé à la soirée des Césars c’est un crash de narration.  Mais ce crash va bien au-delà du monde du cinéma, comme le prouve l’écho rencontré par ce texte. Ce n'est pas une tribune. C’est un récit de toutes les colères rentrées. C'est un cri de rage et un chant d'amour. C'est écrit avec la peau, d'un souffle. On ne peut lui reprocher sa démesure car ce qu'elle s’efforce d’accueillir et de représenter dans ce texte, c'est toute la démesure du monde. Et elle répond avec vitalité. La vitalité de la rupture. On ne transige pas. On ne négocie pas. On jette le discrédit. On affirme sa puissance d’agir à la face des puissants. « Vous n’aurez pas notre respect ».C'est un clash performatif  qui soulève l'indignation et la retourne. Rien de geignard. Pas de revendication. On quitte la  scène.. On le dit et on le fait. C’est un acte de langage comme lorsqu’on déclare « la séance est ouverte », sauf que Despentes elle annonce  : « la fête est finie».

Certaines critiques lui reprochent de tout mélanger : César, féminisme et 49.3.

Despentes reprend la balle lancée par Adèle Haenel et la renvoie, sans faire de détails, comme dans la guerre ou l’amour, avec une puissance de frappe qui enflamme une partie du public et choque l’autre. Non ce n'est pas fair play. Mais la violence dont il est question dans son texte n’est pas non plus « fair play ». Elle est même obscène cette violence des puissants. Elle non plus ne fait pas de détails. Elle frappe indistinctement. C’est une violence totale qui s’exerce sur les corps et sur les esprits, intime et sociale, symbolique et policière, sexuelle et politique.

Le  texte de V. Despente  fait du "on se lève et on se casse" la figure  d'une rupture consommée avec tout un monde.Un ordre narratif qui opère une découpe sociale entre dominants et dominés et fonctionne à l’exclusion, à l’infériorisation, à l’humiliation par la publicité, par la surveillance, par la violence contre les corps qu’elle éborgne, mutile. Face à cette violence, Despentes lance un appel à déserter, et cet appel est partagé. il faut vraiment être sourd pour ne pas l’entendre. Ce n’est plus le roi qui est nu. C’est toute une société qui est démasquée. Si autant de gens se reconnaissent dans cette interpellation, c’est qu’elle aiguise un sentiment largement partagé : la rupture est consommée. Les médecins jettent leurs blouses, les avocats leurs robes, les enseignants leurs manuels scolaires... La société «fuit de partout», disait Deleuze.

On lui reproche aussi une certaine violence.

C’est une forme classique de défense de l’ordre établi que d’imputer la violence à ceux qui lui résistent dans l’ordre symbolique. Tout acte d'émancipation est perçue par ceux qui exercent la puissance comme violent. Le langage n’est pas un instrument neutre, policé à l’usage d’huissiers à chaînettes. C’est un champ de bataille qui a pour enjeu la possibilité de dessiner des mondes possibles. C'est dans la littérature et le cinéma que s'élaborent de nouvelles formes de subjectivation, des nouveau rapports aux corps au temps et à l'espace. Madame Bovary, Anna Karénine ou Camille Claudel transgresse un certain ordre narratif.  Cela va bien au-delà de l'affaire Polanski.

Le texte de Despentes est une « giffle au gout du public »  tel que le façonnent « les puissances ». Puissances de répression et de représentation. Formatage des corps et des désirs. La lutte désormais passe écrit-elle « entre ceux qui entendent confisquer la narration et imposer leurs décisions et ceux qui vont se lever et se casser en gueulant ».

Ce n'est pas un hasard si cette performance a eu lieu lors de la cérémonie des Cesars  qui  est la scène où l’on prime et célèbre les  héros et les legendes légitimes, les histoires dignes d’être racontées. Quitter cette scène c’est refuser la distribution sociale, sexuelle des rôles. C'est déchirer le scénario.. Impensable! Surtout quand on est une actrice. On trace sa route vers le dehors, on s’ouvre à d’autres horizons narratif. Si le texte de Despentes est perçu comme violent c'est qu'il va bien au delà d'une dénonciation de la violence sexiste, il ouvre de nouveaux angles pour pénétrer la réalité. Il recule la frontière de ce qui est dicible.

Y a-t-il un message d’espoir ?

 L’espoir c’est de sortir des assignations victimaires pour libérer non seulement la parole mais des puissances d’agir. C’est ce qu’a fait Adèle Haenel lorsqu’elle a parlé de « faire peuple ». Il y a une grande puissance d'amour dans le texte de Despentes. Elle n’est pas dans la maitrise, elle se laisse déborder, contaminer par le geste de Adèle Haenel et elle en tire un texte qui lui même est devenu contagieux. « Je te love, gaze » écrit Despentes à l’intention de Adèle Haenel. On a envie de lui dire : "bien joué", on te "love gaze" aussi.

Un extrait de cet entretien avec Simon Blin a été publié dans Libération le 6 mars

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