« Comment les hommes du pouvoir en sont-ils arrivés là ? » se demandait Pasolini dans son fameux article des lucioles? Sa réponse est éclairante pour qui veut analyser le moment pasolinien de la VeRépublique que nous sommes en train de vivre. « Ils n’ont en rien soupçonné, écrit Pasolini des dignitaires démocrates chrétiens, que le pouvoir qu’ils détenaient et géraient, ne suivait pas simplement une "évolution" normale, mais qu’il était en train de changer radicalement de nature. Le pouvoir réel agit sans eux et ils n’ont entre les mains qu’un appareil inutile, qui ne laisse plus de réel en eux que leurs mornes complets vestons. »

Ainsi des socialistes… Ils ont continué à faire de la politique à l’ancienne, avec fiefs, régions et affidés, comptant seulement sur le retour de balancier que leur offrirait l’alternance, sans même essayer de comprendre ce que signifiait encore la politique à l’ère de l’insouveraineté. Les uns louchent sur le vieux blairisme que les mensonges sur la guerre en Irak ont pourtant démasqué. D’autres sur Gerhard Schröder et son « agenda 2010 », dont la date d’expiration est largement dépassée.

Tous se sont contentés d’imiter François Mitterrand dans une parodie qui n’est même plus une farce mais un masque, un masque pasolinien où transparaît le vide… Et pour meubler le vide politique qu’ils ont contribué à construire, ils multiplient les appellations : conseil stratégique de la dépense publique, observatoire des contreparties, conseil de simplification, autant de sovnarkom néolibéraux… Ils étaient socialistes, les voilà affiliés à la social-démocratie, au social-libéralisme, voire au social-patriotisme…

Ainsi les socialistes se sont leurrés à l’idée que rien n’avait changé. Que, par exemple, ils pourraient compter à jamais sur l’Europe, à laquelle une majorité d’électeurs avait dit non il y a presque dix ans, sans qu’ils ne changent rien politiquement à leur conception de l’Europe, à leur relation à l’Europe, sans se rendre compte que la crise des dettes souveraines creusait au sein de l’Europe un mur non pas entre l’est et l’ouest mais entre le nord et le sud, et que ce mur traversait la France, la coupant en deux.

Ils se sont leurrés à l’idée qu’ils pourraient continuer à compter sur une politique néolibérale à laquelle ils s’étaient abandonnés dans les années 1980 et dont la crise de 2008 a pourtant montré les effets dévastateurs. Ils se sont leurrés en cédant à l’hypermédiatisation, confiant aux médias corrupteurs leur survie dans les sondages, troquant la transformation réelle de la société contre la survie médiatique. Ils ont eu l’illusion de pouvoir compter à jamais sur la police pour maintenir les graves inégalités dans les quartiers. Ils se sont laissés aller à stigmatiser les minorités, à pourchasser les étrangers, pour rivaliser avec les politiques sécuritaires de la droite.

Ils ont pris pour du courage ce qui n’était qu’un lâche abandon à l’air du temps. Ils ont cru pouvoir compter sur une armée nationale pour faire respecter, sous le masque des droits de l’homme, leurs intérêts économiques et stratégiques dans les ex-colonies, escomptant retrouver des couleurs régaliennes au prix d’interventions coûteuses et déstabilisatrices. Ils ont cru pouvoir leurrer l’opinion en déclarant la guerre à la finance, tout en signant un armistice avec le Medef. Ils ont cru pouvoir déplacer la bataille de la réindustrialisation dans les rayons des supermarchés et faire de la carte bleue des consommateurs un substitut au bulletin de vote, transformant leur ministre de l’industrie en VRP tricolore. Ils ont cru pouvoir retrouver une hégémonie culturelle en empruntant à la droite et à l’extrême droite son lexique et son imaginaire, sous le prétexte de ne pas lui laisser le monopole de la Nation…

« Les hommes du pouvoir, concluait Pasolini, ont subi tout cela alors qu’ils croyaient l’administrer et, en quelques mois, ils sont devenus des masques funèbres. C’est vrai, ils continuent à étaler des sourires radieux d’une sincérité incroyable. En réalité, toutes ces choses sont bel et bien des masques. Je suis certain que, si on les enlevait, on ne trouverait même pas un tas d’os ou de cendres : ce serait le rien, le vide. »

 

 

 

(Photo de Clément Sénéchal  publié sur son compte twitter ‏@ClemSenechal sous le titre

"Démocratie française crépusculaire, allégorie.")

 

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''Comment les hommes du pouvoir en sont-ils arrivés là ?''. Non ! s'ils avaient un minimum d'honnêteté intellectuelle, ce que Christian Salmon et tous ses followers devraient SE dire, c'est : ''Comment nous tous, sur lesquels les hommes du pouvoir ont le pouvoir, nous y sommes nous pris pour que les hommes du pouvoir en soient là où ils en sont ; et nous, là où nous en sommes ?'' !

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