Nous sommes eux et ils sont nous

 

 

(Entretien avec Wanda Marra, Il Fatto Quotidiano publié le 11/1/20

Quelle est l’atmosphère aujourd’hui à Paris ?

Il y a toutes sortes d’« atmosphères » de « climats » qui se succèdent et se juxtaposent : émotion, tristesse, peur, courage... le tout traversé par une grande dépression qui parcourt le pays et pollué par les appels irresponsables à la vengeance, la désignation d’un ennemi fantasmé, la tentation de drainer et d’utiliser l’émotion collective...

 De toutes parts on entend des « appels à la guerre » contre l’Islam. Qu’en pensez vous ?

 C’est le grand récit néoconservateur post 9/11 qui trouve dans les évènements de ces derniers jours le terreau symbolique dont il avait besoin; ce sont des images de guerre dans les rues de Paris, le bruit des hélicoptères, le crépitement des armes automatiques, le sang  qui coule... tout cela complaisamment relayé, mis en scène par les chaînes d’info en continu. La rhétorique de « la guerre au terrorisme » à laquelle la France avait en partie résisté depuis la guerre en Irak est en train d’envahir les esprits ; elle est véhiculée par les médias et la classe dirigeante qui trouve là un succédané de récit collectif qui fait cruellement défaut ; elle satisfait l’appétit du public pour les intrigues et opère une mobilisation des émotions en faveur d’une unité nationale fantasmée et qui n’a jamais été aussi fragile. Ce récit de guerre bouche l’horizon et occulte les graves questions  et les responsabilités que posent les évènements... l’irresponsabilité politique masquée par les discours belliqueux : failles des services de renseignements, système pénitentiaire qui fonctionne comme une école du terrorisme, quartiers laissés à l’abandon, système scolaire qui reproduit l’exclusion sociale, medias de la haine, intellectuels néoconservateurs.... Comme le disait Hannah Arendt « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal»

 Les terroristes étaient tous français, nés et élevés en France. Qu’est-ce que cela signifie ? 

Le parcours de ces jeunes terroristes met en évidences toutes les failles du système social. C'est le contre modèle social français. C’est un peu comme le modèle des « plaques de Reason » que l’on utilise pour expliquer les accidents d’avion. Pour qu’unaccident d’avion se produise il faut que concoure une succession d’avaries, de failles à tous les niveaux comme des trous à travers des plaques qui, alignés, laissent passer la lumière . Il en est de même pour un acte terroriste : les plaques de Reason sont la famille, le quartier, le milieu social, l’école, les medias, la prison, et en dernier lieu le système de sécurité... Lorsque tous ces systèmes sont troués et que ces trous s’alignent, le drame se produit : c’est ce qui s’est passé.

 La France a toujours eu une grande tradition d’hospitalité, une grande tolérance aux autres cultures, aux diverses religions. Ce modèle est-il en crise ? Ou bien au contraire, cherche-t-on  à le mettre en crise ?

 Nous sommes pour le meilleur et pour le pire dans un monde ouvert. J’ai vécu les évènements des derniers jours à Istanbul où je me trouvais ; dans les restaurants, on suivait les images des chaînes françaises d’info en continu comme venues d’un pays en guerre. Brusquement Istanbul m’est apparu comme un havre de paix où cohabitent les religions et les cultures, les églises et les mosquées, pendant que Paris semblait en guerre. C’était une impression évidemment fausse car il n’y a plus nulle part de havre de paix. Le monde est devenu un piège et nous vivons au milieu des périls.

 Quel est le danger de ces attentats d’un point de vue culturel ou sociologique ? Croyez vous que les caricaturistes de Charlie Hebdo ont été imprudents ?

 Au début des années 1990, après la fatwa contre Salman Rushdie, nous avions à Strasbourg crée le Parlement International des écrivains et un réseau de villes refuges (quatre villes en Toscane en faisaient partie) pour protéger les écrivains contre ceux que nous appelions « les assassins de l’imaginaire ». Le parlement a été dissous en 2005 mais les assassins n’ont pas disparu ils se sont multipliés. Ils ne viennent plus seulement d’Algérie d’Iran, d’Afghanistan, ils vivent au milieu de nous et il n’y a plus de refuge.

Charlie Hebdo se battait contre toute forme de censure. Mais ne faut-il pas censurer les appels au meurtre des terroristes ? Doit on remettre en cause le droit à la satire ?   

 On ne pourra jamais réduire au silence les clowns. La satire n’est pas une insulte c’est une manière de relativiser les certitudes, les opinions, les orthodoxies. C’est un droit non écrit mais imprescriptible. Que serait la Russie tsariste sans Gogol. La France sans Rabelais. L’Italie sans Boccace ou Pasolini. Il ne s’agit pas seulement de défendre la liberté d’expression mais le droit à la différence, le droit à l’imagination, au rêve,  à la métamorphose. Le droit à la diversité. « Le divers est menacé dans ce monde », écrivait déjà Victor Segalen. Et ce que nous continuons à nommer « censure », chacun le sent bien aujourd’hui, c’est avant tout et partout la tyrannie de l’unique : ces tyrans ne sont pas tous en turbans.

Vous êtes un théoricien du storytelling. Quels sont les dangers que vous percevez dans les récits qui circulent depuis ces attentats ?

Dans son manuel des sophismes politiques (1824) Jeremy Bentham a bien analysé les dangers des dérive sécuritaires et de leur banalisation médiatique : ce sophisme qui consiste à brandir « le danger sous ses diverses formes et à réprimer toute discussion en déclenchant l'alarme. » Ce sont les appels en faveur d’une restriction des libertés, un « patriot act » à la français, les discours identitaires, le repli sur soi, le rejet des autres. Le drame de Charlie Hebdo risque de renforcer les récits qui opposent "eux" et "nous", les français et les étrangers... c’est une spirale dangereuse, suicidaire, car la globalisation et l’immigration ont bouleversé notre rapport au monde. Nous sommes "eux" et ils sont "nous".

Quel serait alors un récit plus adéquat dans cette situation ?

Nous avons tous, dans un monde sans repères; besoin de communauté. Mais la communauté ne se confond pas avec l’«union nationale». Jamais en France, même pendant l’occupation allemande, la « Résistance » ne s’est appuyé sur l’identité nationale. Nous devons inventer des communautés nouvelles, des pays frontieres, des contrées encore imaginaires, des souverainetés partagés, des indes de l’esprit. C’est la chance et le prix de ce monde mondialisé.

 (Entretien avec Wanda Marra, Il Fatto Quotidiano publié le 11/1/2015)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.