Mort d’Antonin Scalia, le juge de la Cour suprême qui confondait la réalité et la fiction...

Au cours d’un colloque de juristes en 2007, Antonin Scalia qui vient de disparaître avait justifié l’usage de la torture, en se fondant non pas sur des textes juridiques mais sur l’exemple de Jack Bauer. «Jack Bauer a sauvé Los Angeles, il a sauvé des centaines de milliers des vies. Allez-vous condamner Jack Bauer?" Comment le renoncement à l'Etat de droit passe par des fictions trompeuses...

 Que l’administration américaine ait couvert ou autorisé le recours à la torture depuis le 11 septembre 2001 n’est pas vraiment une découverte après la publication des photos d’Abu Ghraib, les témoignages des détenus de Guantanamo ou les révélations sur les prisons délocalisées de la CIA en Europe. Le président Bush avait même opposé son véto au texte de loi voté par le Congrès, interdisant la pratique du "waterboarding", une simulation de noyade assimilée à un acte de torture par le “manuel pratique de l'armée” américaine. Un véto jugé sévèrement par Edward Kennedy, comme l'un des actes les plus honteux de sa présidence"...  Mais une telle décision aurait été impossible si elle ne s’inscrivait dans un horizon d’attente marqué par un profond changement des normes et des valeurs éthiques acceptées par l’opinion américaine.

En attestent par exemple les innombrables scènes de torture dans les séries télévisées comme « 24 h Chrono », « Lost », « Alias” ou “Law and Order”. De 2002 à 2005 pas moins de 624 scènes de torture ont été ainsi diffusées aux heures de grande écoute contre seulement 102 de 1996 à 2001. “Jack Bauer, le héros de 24H chrono, n'est pas un tortionnaire, déclare au New Yorker, Joel Surnow le créateur de la série, juste un citoyen qui sait se montrer convaincant quand il faut. Il paye très cher ce qu'il fait, tout ça pour sauver des millions de vies humaines. Il est l'incarnation même de la justice. Une machine à tuer dont nous rêvons tous en secret car elle ne sanctionne que les raclures."

Selon l'association américaine de défense des droits de l'homme Human Rights First, “24H Chrono” ne banalise pas seulement la torture aux yeux des téléspectateurs, elle inspire les soldats en Irak. «Nous avons un faisceau de preuves qui montrent que les jeunes soldats imitent les techniques d'interrogation vues à la télé», alerte David Danzig, qui dirige la campagne “Primetime Torture”.

Les spécialistes du renseignement eux même s’en sont inquiétés. A la mi-novembre 2006, une rencontre a été organisée par l'académie militaire de West Point avec les scénaristes de “24 H Chrono”. Selon “The Los Angeles Times”: “Les militaires ont exprimé un souhait: que les scènes de torture soient plus authentiques. Cela ne veut pas dire plus sanglantes ou plus sauvages. Au contraire, ils veulent qu'elles soient plus réalistes, moins expéditives.” 

Mais ce serait renoncer à ce qui fait le succès de la série et qui ne tient pas seulement à la personnalité du héros et aux évènements qui sont mis en scène mais au suspense créé par le fameux “ticking bomb scenario” (le scénario de la bombe à retardement) qui donne à la série sa tension narrative, son efficacité,  même s’il repose sur un enchaînement narratif que Hitchkock considérait déjà comme démodé (dans ses entretiens avec François Truffaut).

Chaque saison est composée de vingt-quatre épisodes d’une durée d’une heure et couvre « en temps réel » les événements d’une journée. La durée des spots publicitaires est inclus dans le timing de l’épisode, matérialisé par la présence à l’écran d’une horloge numérique qui réalise une synchronie parfaite entre le temps de l’action et celui de sa perception. Les événements sont donnés comme tout à la fois vécus et représentés. L’action ne se conjugue plus à l’imparfait de la fiction, mais dans un temps virtuel: celui de l’urgence normalisée, de l’état d’exception permanent. La menace perpétuelle d’un attentat terroriste autorise une suspension du jugement moral et permet d’instaurer une nouvelle loi éthique qui autorise et pousse tout le monde à “interroger” tout le monde – le père son fils, le mari son épouse, la sœur son frère –, au nom de la sécurité de tous. S’instaure alors un nouveau régime du politique qui ne repose plus sur la croyance partagée mais sur la généralisation du soupçon. Un principe que poussera jusqu'à ses extrêmes conséquences la série "Homeland"...

Il ne manquait plus que la cour suprême des Etats Unis pour légitimer une telle dérive. Au cours d’un colloque de juristes à Ottawa en juin 2007, un juge à la Cour suprême des États-Unis, Antonin Scalia, avait justifié l’usage de la torture, en se fondant non pas sur des textes juridiques mais sur l’exemple de Jack Bauer. A sa suite,  l’université américaine de Georgetown a proposé à ses étudiants un cours destiné à étudier les questions de droit posées par la série «24 heures chrono».  Selon le magazine “Slate”, les cours ont lieu le mardi soir pour que les étudiants aient encore en tête l’épisode diffusé la veille sur Fox News…

C’est une claire indication de la dérive de l’administration américaine sous G.W Bush qui, ne trouvant dans le droit international ni légitimation ni fondement, la cherche dans les fictions qu’elle inspire, instaurant une sorte d’auto-légitimation par la fiction et créant une jurisprudence basée, non plus sur l’antériorité des décisions de justice, mais sur la performativité des actes fictionnels, une jurisprudence “Jack Bauer “.

Évoquant la deuxième saison de la série, au cours de laquelle on voit le héros sauver la Californie d’une attaque nucléaire grâce à des informations obtenues au cours d’« interrogatoires musclés », le juge Scalia n’a pas craint d’affirmer : «Jack Bauer a sauvé Los Angeles, il a sauvé des centaines de milliers des vies. Allez-vous condamner Jack Bauer ? Dire que le droit pénal est contre lui? Est-ce qu’un jury va condamner Jack Bauer ?» 

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